DU ROI

Potsdam, le 18 novembre 1777.

....On ne trouve dans nos contrées aucun catholique lettré, si ce n'est

parmi les jésuites; nous n'avions personne capable de tenir les classes;

nous n'avions ni pères de l'oratoire ni piaristes; le reste des moines

est d'une ignorance crasse; il fallait donc conserver les jésuites ou

laisser périr toutes les écoles. Il fallait donc que l'ordre subsistât

pour fournir des professeurs à mesure qu'il venait à en manquer; et la

fondation pouvait fournir la dépense à ces frais. Elle n'aurait pas été

suffisante pour payer des professeurs laïques. De plus c'était à

l'université des jésuites que se formaient les théologiens destinés à

remplir les cures. Si l'ordre avait été supprimé, l'université ne

subsisterait plus, et l'on aurait été nécessité d'envoyer les Silésiens

étudier la théologie en Bohème, ce qui aurait été contraire aux

principes fondamentaux du gouvernement.

Toutes ces raisons valables m'ont fait le paladin de cet ordre. Et j'ai

si bien combattu pour lui que je l'ai soutenu, à quelques modifications

près, tel qu'il se trouvait à présent, sans général, sans troisième voeu,

et décoré d'un nouvel uniforme que le pape lui a conféré. Le malheur de

cet ordre a influé sur un général qui en avait été dans sa jeunesse: ce

M. de Saint-Germain avait de grands et de beaux desseins, très

avantageux à vos Welches; mais tout le monde l'a traversé, parce que les

réformes qu'il se proposait de faire auraient obligé des freluquets à

une exactitude qui leur répugnait. Il lui fallait de l'argent pour

supprimer la maison du roi; on le lui a refusé. Voilà donc quarante

mille hommes, dont la France pouvait augmenter ses forces sans payer un

sou de plus, perdus pour vos Welches afin de conserver dix mille

fainéants bien chamarrés et bien galonnés. Et vous voulez que je

n'estime pas un homme qui pense si juste? Le mépris ne peut tomber que

sur les mauvais citoyens qui l'ont contrecarré.

Souvenez-vous, je vous prie, du P. Tournemine, votre nourricier (vous

avez sucé chez lui le doux lait des Muses), et réconciliez-vous avec un

Ordre qui vous a porté, et qui, le siècle passé, a fourni à la France

des hommes du plus grand mérite. Je sais très bien qu'ils ont cabalé et

se sont mêlés d'affaires; mais c'est la faute du gouvernement. Pourquoi

l'a-t-il souffert? Je ne m'en prends pas au père Letellier, mais à Louis

XIV.

Mais tout cela m'embarrasse moins que le patriarche de Ferney: il faut

qu'il vive, qu'il soit heureux et qu'il n'oublie pas les absents. Ce

sont les voeux du solitaire de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 120 / 125 题