À Paris, le 1er avril 1778.
Sire, le gentilhomme français qui rendra cette lettre à Votre Majesté,
et qui passe pour être digne de paraître devant Elle, pourra vous dire
que si je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire depuis longtemps, c'est
que j'ai été occupé à éviter deux choses qui me poursuivaient dans
Paris: les sifflets et la mort.
Il est plaisant qu'à quatre-vingt-quatre ans j'aie échappé à deux
maladies mortelles. Voilà ce que c'est que de vous être consacré: je me
suis renommé de vous, et j'ai été sauvé.
J'ai vu avec surprise et avec une satisfaction bien douce, à la
représentation d'une tragédie nouvelle, que le public, qui regardait il
y a trente ans Constantin et Théodose comme les modèles des princes, et
même des saints, a applaudi avec des transports inouïs à des vers qui
disent que Constantin et Théodose n'ont été que des tyrans
superstitieux. J'ai vu vingt preuves pareilles du progrès que la
philosophie a fait enfin dans toutes les conditions. Je ne désespérerais
pas de faire prononcer dans un mois le panégyrique de l'empereur Julien:
et assurément si les Parisiens se souviennent qu'il a rendu chez eux la
justice comme Caton, et qu'il a combattu pour eux comme César, ils lui
doivent une éternelle reconnaissance.
Il est donc vrai, Sire, qu'à la fin les hommes s'éclairent, et que ceux
qui se croient payés pour les aveugler ne sont pas toujours les maîtres
de leur crever les yeux! Grâces en soient rendus à Votre Majesté! Vous
avez vaincu les préjugés comme vos autres ennemis: vous jouissez de vos
établissements en tout genre. Vous êtes le vainqueur de la superstition,
ainsi que le soutien de la liberté germanique.
Vivez plus longtemps que moi, pour affermir tous les empires que vous
avez fondés. Puisse Frédéric le Grand être Frédéric l'immortel!
Daignez agréer le profond respect et l'inviolable attachement de
VOLTAIRE.