DU ROI

À Potsdam, le 9 novembre 1777.

Monsieur Bitaubé doit se trouver fort heureux d'avoir vu le patriarche

de Ferney. Vous êtes l'aimant qui attirez à vous tous les êtres qui

pensent: chacun veut voir cet homme unique qui fait la gloire de notre

siècle. Le comte de Falkenstein a senti la même attraction; mais, dans

sa course, l'astre de Thérèse lui imprima un mouvement centrifuge qui,

de tangente en tangente, l'attira à Genève. Un traducteur d'Homère se

croit gentilhomme de la chambre de Melpomène, ou marmiton dans les

offices d'Apollon; et muni de ce caractère il se présente hardiment à la

cour de l'auteur de _La Henriade_; et celui-là sait abaisser son génie

pour se mettre au niveau de ceux qui lui rendent leurs hommages.

Bitaubé vous a dit vrai: j'ai fait construire à Berlin une bibliothèque

publique. Les oeuvres de Voltaire étaient trop maussadement logées

auparavant; un laboratoire chimique qui se trouvait au rez-de-chaussée

menaçait d'incendier toute notre collection. Alexandre-le-Grand plaça

bien les oeuvres d'Homère dans la cassette la plus précieuse qu'il avait

trouvée parmi les dépouilles de Darius: pour moi qui ne suis ni

Alexandre ni grand, et qui n'ai dépouillé personne, j'ai fait, selon mes

petites facultés, construire le plus bel étui possible pour y placer les

oeuvres de l'Homère de nos jours.

Si, pour compléter cette bibliothèque vous vouliez bien y ajouter ce que

vous avez composé sur les lois, vous me feriez plaisir, d'autant plus

que je ne crains pas les ports. Je crois vous avoir donné, dans ma

dernière lettre, des notions générales à l'égard de nos lois, et du

nombre des punitions qui se font annuellement. Je dois cependant y

ajouter nécessairement qu'une bonne police empêche autant de crimes que

la douceur des lois. La police est ce que les moralistes appellent le

principe réprimant. Si l'on ne vole point, si l'on n'assassine point,

c'est qu'on est sûr d'être incontinent découvert et saisi. Cela retient

les scélérats timides. Ceux qui sont plus aguerris vont chercher fortune

dans l'empire où la proximité des frontières de tant de petits États

leur offre des asiles en assez grand nombre.

Vous voyez que dans l'empire on ne restitue pas même l'argent qu'on a

emprunté des philosophes. Je vous envoie ci-joint la copie de la réponse

que j'ai reçue de M. le duc de Virtemberg. Ce prince, qui tend au

sublime, veut imiter en tout les grandes puissances; et, comme la

France, l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche sont surchargées de

dettes, il veut ranger son duché de Virtemberg dans la même catégorie;

et s'il arrive que quelqu'une de ces puissances fasse banqueroute, je ne

garantirais pas que, piqué d'honneur, il n'en fît autant. Cependant je

ne crois pas que maintenant vous ayez à craindre pour votre capital, vu

que les États de Virtemberg ont garanti les dettes de Son Altesse

Sérénissime, et qu'au demeurant il vous reste libre de vous adresser aux

parlements de Lorraine et d'Alsace. J'avais bien prévu que Son Altesse

Sérénissime serait récalcitrante sur le fait des remboursements, et je

vous assure de plus que ce soi-disant pupille n'a jamais écouté mes avis

ni suivi mes conseils.

Que ces misères ne troublent point la sérénité de vos jours: tranquille,

du palais des sages, vous pouvez contempler de cette élévation les

défauts et les faiblesses du genre humain, les égarements des uns, et

les folies des autres: heureux dans la possession de vous-même, vous

vous conserverez pour ceux qui savent vous admirer, au nombre desquels,

et en première ligne, vous compterez, comme je l'espère, le solitaire de

Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 119 / 125 题