À Potsdam, le 18 juin 1776.
.....Nous avons appris également ici le déplacement de quelques
ministres français. Je ne m'en étonne point. Je me représente Louis XVI
comme une jeune brebis entourée de vieux loups: il sera bien heureux
s'il leur échappe. Un homme qui a toute la routine du gouvernement
trouverait de la besogne en France; épié, séduit par des détours
fallacieux, on lui ferait faire des faux pas; il est donc tout simple
qu'un jeune monarque sans expérience, se soit laissé entraîner par le
torrent dès intrigues et des cabales. Mais je ne croirai jamais que la
patrie de Voltaire redevienne de nos jours l'asile ou le dernier
retranchement de la superstition. Il y a trop de connaissances et trop
d'esprit en France pour que la barbarie superstitieuse du clergé puisse
commettre désormais des atrocités dont les temps passés fourmillent
d'exemples. Si Hercule a dompté le lion de Némée, un fort athlète,
nommé Voltaire, a écrasé sous ses pieds l'hydre du fanatisme.
La raison se développe journellement dans notre Europe; les pays les
plus stupides en ressentent les secousses. Je n'en excepte que la
Pologne. Les autres États rougissent des bêtises où l'erreur a entraîné
leurs pères: l'Autriche, la Vestphalie, tous, jusqu'à la Bavière,
tâchent d'attirer sur eux quelques rayons de lumière. C'est vous, ce
sont vos ouvrages qui ont produit cette révolution dans les esprits.
L'hélépole de la bonne plaisanterie a ruiné les remparts de la
superstition que la bonne dialectique de Bayle n'a pu abattre.
Jouissez de votre triomphe: que votre raison domine de longues années
sur les esprits que vous avez éclairés, et que le patriarche de Ferney,
le coryphée de la vérité, n'oublie pas le vieux solitaire de Sans-Souci.
_Vale_. FÉDÉRIC.