DE M. DE VOLTAIRE

Janvier 1775.

Sire, je reçois dans ce moment le buste de ce vieillard en porcelaine.

Je m'écrie en voyant l'inscription[I], dont je suis si indigne:

Les rois de France et d'Angleterre

Peuvent de rubans bleus parer leurs courtisans;

Mais il est un roi sur la terre

Qui fait de plus nobles présents.

Je dis à ce héros, dont la main souveraine

Me donne l'immortalité:

Vous m'accordez, grand homme, avec trop de bonté

Des terres dans votre domaine.

À propos d'immortalité, on vient de faire une magnifique édition de la

vie d'un de vos admirateurs[J], qui a marché dans une partie de cette

carrière de la gloire que vous avez parcourue dans tous les sens. Il y a

un volume tout entier de plans de batailles, de campements et de

marches, et de toutes les actions où il s'était trouvé dès l'âge de

douze ans. Les cartes sont très fidèles et très bien dessinées:

quoiqu'en qualité de poltron je déteste cordialement la guerre,

cependant j'avoue à Votre Majesté que je désirerais avec passion que

Votre Majesté permît de dessiner vos batailles; j'ose vous dire que

personne n'y serait plus propre que d'Etallonde Morival. C'est une chose

étonnante que la célérité, la précision et la bonté de ses desseins, il

semble qu'il ait été vingt ans ingénieur.

Puisque j'ai commencé, sire, à vous parler de lui, je continuerai à

prendre cette liberté, mon coeur est pénétré des bontés dont vous

l'honorez; le moment approche où il espère s'en servir. Mais aussi le

congé que Votre Majesté lui accorde va expirer au mois de mars. Il

abandonnera sans doute toutes ses espérances pour voler à son devoir,

c'est son dessein. Je vous implore pour lui et malgré lui. Accordez-nous

encore six mois. Je n'ose renouveler ma prière de l'honorer du titre de

votre ingénieur et de lieutenant ou capitaine: tout ce que je sais,

c'est qu'une victime des prêtres peut être immolée, et qu'un homme à

vous sera respecté. Vous ne vous bornez pas à donner l'immortalité, vous

donnez des sauvegardes dans cette vie. Je passerai le reste de la mienne

à remercier, à relire Marc-Aurèle Julien Frédéric, héros de la guerre et

de la philosophie. _Le vieux malade de Ferney._

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 106 / 125 题