À Potsdam, le 10 décembre 1774.
Non, vous ne mourrez pas de si tôt: vous prenez les suites de l'âge pour
des avant-coureurs de la mort. Cette mort viendra à la fin; mais ce feu
divin que Prométhée déroba aux cieux, et qui vous remplit, vous
soutiendra et vous conservera encore longtemps.
«Il faut, monseigneur, que vos sermons baissent (disait Gilblas à
l'archevêque de Tolède) pour qu'on présage votre décadence.» Jusqu'à
présent vos sermons ne baissent pas. Récemment j'en ai lu deux, l'un à
l'évêque de Sénez, l'autre à l'abbé Sabathier, qui marquaient de la
vigueur et de la force d'esprit. Cet esprit tient au genre nerveux et à
la finesse des sucs qui se distillent et se préparent pour le cerveau.
Tant que cette élaboration se fait bien, la machine ne menace pas ruine.
Vous vivrez, et vous verrez la fin du procès de Morival. J'aurais sans
doute dû penser plus tôt à lui, mais la multitude et la diversité des
affaires m'en ont empêché. Je vous ai de l'obligation de m'en avoir fait
souvenir. Peut-être ce délai de dix ans ne nuira pas à nos
sollicitations: nous trouverons les esprits moins échauffés, par
conséquent plus raisonnables. Peut-être alors y aura-t-il des bonnes
âmes qui rougiront de cet exemple de barbarie au dix-huitième siècle, et
qui tâcheront d'effacer cette flétrissure, en faisant dépersécuter le
compagnon du malheureux La Barre.
Vous serez l'auteur de cette bonne action. Je m'associerai toujours de
grand coeur à ceux qui me fourniront l'occasion de soutenir l'innocence
et de délivrer les opprimés. C'est un devoir de tout souverain d'en user
ainsi chez lui, et selon les cas il peut en user quelquefois de même en
d'autres pays, surtout s'il mesure ses démarches selon les règles de la
prudence.....