À Ferney, 22 septembre 1773.
Sire, il faut que je vous dise que j'ai bien senti ces jours-ci, malgré
tous mes caprices passés, combien je suis attaché à votre Majesté et à
votre maison. Madame la duchesse de Virtemberg, ayant eu, comme tant
d'autres, la faiblesse de croire que la santé se trouve à Lausanne, et
que le médecin Tissot la donne à qui la paye, a fait, comme vous savez,
le voyage de Lausanne: et moi, qui suis plus véritablement malade
qu'elle, et que toutes les princesses qui ont pris Tissot pour Esculape,
je n'ai pas eu la force de sortir de chez moi. Madame de Virtemberg,
instruite de tous les sentiments que je conserve pour la mémoire de
madame la margrave de Bareith, sa mère, a daigné venir dans mon ermitage
et y passer deux jours. Je l'aurais reconnue quand même je n'aurais pas
été averti; elle a le tour du visage de sa mère, avec vos yeux.
Vous autres, héros qui gouvernez le monde, vous ne vous laissez pas
subjuguer par l'attendrissement; vous éprouvez tout comme nous, mais
vous gardez votre décorum. Pour nous autres chétifs mortels, nous cédons
à toutes les impressions: je me mis à pleurer en lui parlant de vous et
de madame la princesse, sa mère; et quoiqu'elle soit la nièce du premier
capitaine de l'Europe, elle ne put retenir ses larmes. Il me paraît
qu'elle a l'esprit et les grâces de votre maison, et que surtout elle
vous est plus attachée qu'à son mari. Elle s'en retourne, je crois, à
Bareith, où elle trouvera une autre princesse d'un genre différent;
c'est mademoiselle Clairon, qui cultive l'histoire naturelle, et qui est
la philosophe de monsieur le margrave.....