DU ROI

À Berlin, le 16 janvier 1773.

Je me souviens que lorsque Milton, dans ses voyages en Italie, vit

représenter une assez mauvaise pièce qui avait pour titre _Adam et Ève_,

cela réveilla son imagination et lui donna l'idée de son poème du

_Paradis perdu_. Ainsi ce que j'aurai fait de mieux par mon persiflage

des Confédérés, c'est d'avoir donné lieu à la bonne tragédie que vous

allez faire représenter à Paris. Vous me faites un plaisir infini de me

l'envoyer; je suis très sûr qu'elle ne m'ennuiera pas.

Chez vous le Temps a perdu ses ailes: Voltaire, à soixante-dix ans, est

aussi vert qu'à trente. Le beau secret de rester jeune! vous le possédez

seul. Charles-Quint radotait à cinquante ans. Beaucoup de grands princes

n'ont fait que radoter toute leur vie. Le fameux Clarke, le célèbre

Swift, étaient tombés en enfance; le Tasse, qui pis est, devint fou;

Virgile n'atteignit pas vos années, ni Horace non plus; pour Homère, il

ne nous est pas assez connu pour que nous puissions décider si son

esprit se soutint jusqu'à la fin; mais il est certain que ni le vieux

Fontenelle, ni l'éternel Saint-Aulaire ne faisaient pas aussi bien les

vers, n'avaient pas l'imagination aussi brillante que le patriarche de

Ferney. Aussi enterrera-t-on le Parnasse français avec vous....

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 96 / 125 题