DE M. DE VOLTAIRE

À Ferney, le 8 novembre 1773.

Sire, la lettre dont Votre Majesté m'a honoré le 22 octobre, est, depuis

vingt ans, celle qui m'a le plus consolé; votre temple aux mânes de

votre soeur, _Wilhelminae sacrum_, est digne de la plus belle antiquité

et de vous seul dans le temps présent; madame la duchesse de Virtemberg

versera bien des larmes de tendresse, en voyant le dessin de ce beau

monument.

Le canal, les villes rebâties, les marais desséchés, les villages

établis, la servitude abolie, sont de Marc-Aurèle ou de Julien. Je dis

de Julien, car je le regarde comme le plus grand des empereurs, et je

suis toujours indigné contre Labletterie, qui ne l'a justifié qu'à demi,

et qui a passé pour impartial, parce qu'il ne lui prodigue pas autant

d'injures et de calomnies que Grégoire de Nazianze et Théodoret.

Je vous bénis dans mon village de ce que vous en avez tant bâti: je vous

bénis au bord de mon marais de ce que vous en avez tant desséché: je

vous bénis avec mes laboureurs de ce que vous en avez tant délivrés

d'esclavage, et que vous les avez changés en hommes. Gengis-kan et

Tamerlan ont gagné des batailles comme vous, ils ont conquis plus de

pays que vous; mais ils dévastaient, et vous améliorez. Je ne sais s'ils

auraient recueilli les jésuites; mais je suis sûr que vous les rendrez

utiles, sans souffrir qu'ils puissent jamais être dangereux. On dit

qu'Antoine fit le voyage de Brindes à Rome dans un char traîné par des

lions; vous attelez des renards au vôtre, mais vous leur mettez un frein

dans leur gueule; et, quand il le faudra, vous leur mettrez le feu au

derrière, comme Samson, après les avoir attachés par la queue.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 98 / 125 题