À Potsdam, le 3 janvier 1773.
Que Thiriot a de l'esprit,
Depuis que le trépas en a fait un squelette!
Mais lorsqu'il végétait dans ce monde maudit,
Du Parnasse français composant la gazette,
Il n'eut ni gloire ni credit,
Maintenant il parait, par les vers qu'il écrit,
Un philosophe, un sage, autant qu'un grand poète.
Aux bords de l'Achéron où son destin le jette,
Il a trouvé tous les talents
Qu'une fatalité bizarre
Lui dénia toujours lorsqu'il en était temps.
Pour les lui prodiguer au fin fond du Ténare.
Enfin, les trépassés et tous nos sots vivants
Pourront donc aspirer à briller comme à plaire,
S'ils sont assez adroits, avisés et prudents
De choisir pour leur secrétaire
Homère, Virgile ou Voltaire.
Solon avait donc raison: on ne peut juger du mérite d'un homme qu'après
sa mort. Au lieu de m'envoyer souvent un fatras non lisible d'extraits
de mauvais livres, Thiriot aurait dû me régaler de tels vers, devant
lesquels les meilleurs qu'il m'arrive de faire baissent le pavillon.
Apparemment qu'il méprisait la gloire au point qu'il dédaignait d'en
jouir. Cette philosophie ascétique surpasse, je l'avoue, mes forces.
Il est très vrai qu'en examinant ce que c'est que la gloire, elle se
réduit à peu de chose. Être jugé par des ignorants et estimé par des
imbéciles: entendre prononcer son nom par une populace qui approuve,
rejette, aime, ou hait sans raison, ce n'est pas de quoi s'enorgueillir.
Cependant, que deviendraient les actions vertueuses et louables, si nous
ne chérissions pas la gloire?
Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée.
Ce sont les suffrages de Caton que les honnêtes gens désirent mériter.
Tous ceux qui ont bien mérité de leur patrie, ont été encouragés dans
leurs travaux par le préjugé de la réputation; mais il est essentiel
pour le bien de l'humanité, qu'on ait une idée nette et déterminée de ce
qui est louable: on peut donner dans des travers étranges en s'y
trompant.
Faites du bien aux hommes et vous en serez béni: voilà la vraie gloire.
Sans doute que tout ce qu'on dira de nous après notre mort pourra nous
être aussi indifférent que tout ce qui s'est dit à la construction de la
tour de Babel; cela n'empêche pas qu'accoutumés à exister, nous ne
soyons sensibles au jugement de la postérité. Les rois doivent l'être
plus que les particuliers puisque c'est le seul tribunal qu'ils aient à
redouter.
Pour peu qu'on soit né sensible, on prétend à l'estime de ses
compatriotes: on veut briller par quelque chose, on ne veut pas être
confondu dans la foule qui végète. Cet instinct est une suite des
ingrédients dont la nature s'est servie pour nous pétrir: j'en ai ma
part. Cependant je vous assure qu'il ne m'est jamais venu dans l'esprit
de me comparer avec mes confrères ni avec Moustapha, ni avec aucun
autre; ce serait, une vanité puérile et bourgeoise je ne m'embarrasse
que de mes affaires. Souvent pour m'humilier, je me mets en parallèle
avec le [Grec illisible], avec l'archétype des stoïciens; et je confesse alors
avec Memnon, que des êtres fragiles comme nous ne sont pas formés pour
atteindre à la perfection.
Si l'on voulait recueillir tous les préjugés qui gouvernent le monde, le
catalogue remplirait un gros in-folio. Contentons-nous de combattre ceux
qui nuisent à la société, et ne détruisons pas les erreurs utiles autant
qu'agréables.
Cependant quelque goût que je confesse d'avoir pour la gloire, je ne me
flatte pas que les princes aient le plus de part à la réputation; je
crois au contraire que les grands auteurs, qui savent joindre l'utile à
l'agréable, instruire en amusant, jouiront d'une gloire plus durable,
parce que la vie des bons princes se passant tout en action, la
vicissitude et la foule des événements qui suivent, effacent les
précédents; au lieu que les grands auteurs sont non seulement les
bienfaiteurs de leurs contemporains, mais de tous les siècles.
Le nom d'Aristote retentit plus dans les écoles que celui d'Alexandre.
On lit et relit plus souvent Cicéron que les _Commentaires de César_.
Les bons auteurs du dernier siècle ont rendu le règne de Louis XIV plus
fameux que les victoires du conquérant. Les noms de Fra-Paolo, du
cardinal Bembo, du Tasse, de l'Arioste, l'emportent sur ceux de
Charles-Quint et de Léon X, tout vice-dieu que ce dernier prétendît
être. On parle cent fois de Virgile, d'Horace, d'Ovide, pour une fois
d'Auguste, et encore est-ce rarement à son honneur. S'agit-il de
l'Angleterre, on est bien plus curieux des anecdotes qui regardent les
Newton, les Locke, les Shaftesbury, les Milton, les Bolingbroke, que de
la cour molle et voluptueuse de Charles II, de la lâche superstition de
Jacques II, et de toutes les misérables intrigues qui agitèrent le règne
de la reine Anne. De sorte que vous autres précepteurs du genre humain,
si vous aspirez à la gloire, votre attente est remplie, au lieu que
souvent nos espérances sont trompées, parce que nous ne travaillons que
pour nos contemporains, et vous pour tous les siècles.
On ne vit plus avec nous quand un peu de terre a couvert nos cendres; et
l'on converse avec tous les beaux esprits de l'antiquité qui nous
parlent par leurs livres.
Nonobstant tout ce que je viens de vous exposer, je n'en travaillerai
pas moins pour la gloire, dussé-je crever à la peine, parce qu'on est
incorrigible à soixante et un ans et parce qu'il est prouvé que celui
qui ne désire pas l'estime de ses contemporains en est indigne. Voilà
l'aveu sincère de ce que je suis, et de ce que la nature a voulu que je
fusse.
Si le patriarche de Ferney, qui pense comme moi, juge mon cas un péché
mortel, je lui demande l'absolution. J'attendrai humblement ma sentence;
et si même il me condamne, je ne l'en aimerai pas moins.
Puisse-t-il vivre la millième partie de ce que durera sa réputation; il
passera l'âge des patriarches. C'est ce que lui souhaite le philosophe
de Sans-Souci. _Vale_. FÉDÉRIC.
Je fais copier mes lettres, parce que ma main commence à devenir
tremblante, et qu'écrivant d'un très petit caractère, cela pourrait
fatiguer vos yeux.