DE M. DE VOLTAIRE

À Ferney, le 4 septembre 1772.

Sire, si votre vieux baron a bien dansé à l'âge de quatre-vingt-six ans,

je me flatte que vous danserez mieux que lui à cent ans révolus. Il est

juste que vous dansiez longtemps au son de votre flûte et de votre lyre,

après avoir fait danser tant de monde, soit en cadence, soit hors de

cadence, au son de vos trompettes. Il est vrai que ce n'est pas la

coutume des gens de votre espèce de vivre longtemps. Charles XII, qui

aurait été un excellent capitaine dans un de vos régiments;

Gustave-Adolphe, qui eût été un de vos généraux; Valstein, à qui vous

n'eussiez pas confié vos armées; le grand-électeur, qui était plutôt un

précurseur de grand: tout cela n'a pas vécu âge d'homme. Vous savez ce

qui arriva à César, qui avait autant d'esprit que vous, et à Alexandre,

qui devint ivrogne, n'ayant plus rien à faire; mais vous vivrez

longtemps, malgré vos accès de goutte, parce que vous êtes sobre, et que

vous savez tempérer le feu qui vous anime, et empêcher qu'il vous

dévore.

Je suis fâché que Thorn n'appartienne point à Votre Majesté, mais je

suis bien aise que le tombeau de Copernic soit sous votre domination.

Élevez un gnomon sur sa cendre, et que le soleil, remis par lui à sa

place, le salue tous les jours à midi de ses rayons joints aux vôtres.

Je suis très touché qu'en honorant les morts, vous protégiez les

malheureux vivants qui le méritent. Morival doit être à Vesel,

lieutenant dans un de vos régiments: son véritable nom n'est point

Morival, c'est d'Etallonde; il est fils d'un président d'Abbeville.

Copernic n'aurait été qu'excommunié, s'il avait survécu au livre où il

démontra le cours des planètes et de la terre autour du soleil; mais

d'Etallonde, à l'âge de quinze ans, a été condamné par des Iroquois

d'Abbeville à la torture ordinaire et extraordinaire, à l'amputation du

poing et de la langue, et à être brûlé à petit feu avec le chevalier de

La Barre, petit-fils d'un lieutenant-général de nos armées, pour n'avoir

pas salué des capucins, et pour avoir chanté une chanson; et un

Parlement de Paris a confirmé cette sentence, pour que les évêques de

France ne leur reprochassent plus d'être sans religion: ces messieurs du

Parlement se firent assassins afin de passer pour chrétiens.

Je demande pardon aux Iroquois de les avoir comparés à ces abominables

juges qui méritaient qu'on les écorchât sur leurs bancs semés de fleurs

de lis, et qu'on étendît leur peau sur ces fleurs. Si d'Etallonde, connu

dans vos troupes sous le nom de Morival, est un garçon de mérite, comme

on me l'assure, daignez le favoriser. Puisse-t-il venir un jour dans

Abbeville, à la tête d'une compagnie, faire trembler ses détestables

juges, et leur pardonner!

Le jugement que vous portez sur l'oeuvre posthume d'Helvétius ne me

surprend pas: je m'y attendais: vous n'aimez que le vrai. Son ouvrage

est plus capable de faire du tort que du bien à la philosophie; j'ai vu

avec douleur que ce n'était que du fatras, un amas indigeste de vérités

triviales et de faussetés reconnues. Une vérité assez triviale, c'est la

justice que l'auteur vous rend; mais il n'y a plus de mérite à cela. On

trouve d'ailleurs dans cette compilation irrégulière beaucoup de petits

diamants brillants semés çà et là. Ils m'ont fait grand plaisir, et

m'ont consolé des défauts de tout l'ensemble.....

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 89 / 125 题