À Potsdam, 24 octobre 1772.
S'il m'est interdit de vous revoir à tout jamais, je n'en suis pas moins
aise que la duchesse de Virtemberg vous ait vu. Cette façon de converser
par procuration ne vaut pas le _à facie ad faciem_. Des relations et des
lettres ne tiennent pas lieu de Voltaire, quand on l'a possédé en
personne.
J'applaudis aux larmes vertueuses que vous avez répandues au souvenir de
ma défunte soeur. J'aurais sûrement mêlé les miennes aux vôtres si
j'avais été présent à cette scène touchante. Soit faiblesse, soit
adulation outrée, j'ai exécuté pour cette soeur ce que Cicéron projetait
pour sa Tullie. Je lui ai érigé un temple dédié à l'amitié; sa statue se
trouve au fond, et chaque colonne est chargée d'un mascaron contenant le
buste des héros de l'amitié. Je vous en envoie le dessin. Ce temple est
placé dans un des bosquets de mon jardin. J'y vais souvent me rappeler
mes pertes, et le bonheur dont je jouissais autrefois.
Il y a plus d'un mois que je suis de retour de mes voyages. J'ai été en
Prusse abolir le servage, réformer des lois barbares, en promulguer de
plus raisonnables, ouvrir un canal qui joint la Vistule, la Netze, la
Varte, l'Oder et l'Elbe, rebâtir des villes détruites depuis la peste de
1709[?] défricher vingt milles de marais, et établir quelque police dans
un pays où ce nom même était inconnu. De là j'ai été en Silésie consoler
mes pauvres ignatiens des rigueurs de la cour de Rome, corroborer leur
ordre, en former un corps de diverses provinces où je les conserve, et
les rendre utiles à la patrie en dirigeant leurs écoles pour
l'instruction de la jeunesse, à laquelle ils se voueront entièrement. De
plus, j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages dans la
Haute-Silésie, où il restait des terres incultes: chaque village a vingt
familles. J'ai fait faire de grands chemins dans les montagnes pour la
facilité du commerce, et rebâtir deux villes brûlées: elles étaient de
bois; elles seront de briques, et même de pierres de taille, tirées des
montagnes.
Je ne vous parle point des troupes: cette matière est trop prohibée à
Ferney pour que je la touche.
Vous sentirez qu'en faisant tout cela, je n'ai pas été les bras croisés.
À propos de croisés; ni l'empereur ni moi ne nous croiserons contre le
Croissant; il n'y a plus de reliques à remporter de Jérusalem. Nous
espérons que la paix se fera peut-être cet hiver; et d'ailleurs nous
aimons le proverbe qui dit: Il faut vivre et laisser vivre. À peine y
a-t-il dix ans que la paix dure; il faut la conserver autant qu'on le
pourra sans risque, et ni plus ni moins se mettre en état de n'être pas
pris au dépourvu par quelque chef de brigands, conducteur d'assassins à
gage.
Ce système n'est ni celui de Richelieu ni celui de Mazarin; mais il est
celui du bien des peuples, objet principal des magistrats qui les
gouvernent.
Je vous souhaite cette paix accompagnée de toutes les prospérités
possibles et j'espère que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le
philosophe de Sans-Souci qui admire et admirera son génie jusqu'à
extinction de chaleur humaine. _Vale_. FÉDÉRIC.