DU ROI

À Berlin, le 12 janvier 1772.

Je conviens que je me suis imposé l'obligation de vous instruire sur le

sujet des Confédérés que j'ai chantés, comme vous avez été obligé

d'exposer les anecdotes de la Ligue, afin de répandre tous les

éclaircissements nécessaires sur _la Henriade_.

Vous saurez donc que mes Confédérés, moins braves que vos Ligueurs, mais

aussi fanatiques, n'ont pas voulu leur céder en forfaits. L'horrible

attentat entrepris et manqué contre le roi de Pologne s'est passé, à la

communion près, de la manière qu'il est détaillé dans les gazettes. Il

est vrai que le misérable qui a voulu assassiner le roi de Pologne en

avait prêté le serment à Pulawski, maréchal de confédération, devant le

maître-autel de la Vierge à Czenstokova. Je vous envoie des papiers

publics, qui peut-être ne se répandent pas en Suisse, où vous trouverez

cette scène tragique détaillée avec les circonstances exactement

conformes à ce que mon ministre à Varsovie en a marqué dans sa relation.

Il est vrai que mon poème (si vous voulez l'appeler ainsi) était achevé

lorsque cet attentat se commit; je ne le jugeai pas propre à entrer dans

un ouvrage où règne d'un bout à l'autre un ton de plaisanterie et de

gaieté. Cependant je n'ai pas voulu non plus passer cette horreur sous

silence, et j'en ai dit deux mots en passant, au commencement du

cinquième chant; de sorte que cet ouvrage badin, fait uniquement pour

m'amuser, n'a pas été défiguré par un morceau tragique qui aurait juré

avec le reste.

Il semble que pour détourner mes yeux des sottises polonaises et de la

scène atroce de Varsovie, ma soeur la reine de Suède ait pris ce temps

pour venir revoir ses parents, après une absence de vingt-huit années.

Son arrivée a ranimé toute la famille; je m'en suis cru de dix ans plus

jeune. Je fais mes efforts pour dissiper les regrets qu'elle donne à la

perte d'un époux tendrement aimé, en lui procurant toutes les sortes

d'amusements dans lesquels les arts et les sciences peuvent avoir la

plus grande part. Nous avons beaucoup parlé de vous. Ma soeur trouvait

que vous manquiez à Berlin: je lui ai répondu qu'il y avait treize ans

que je m'en apercevais. Cela n'a pas empêché que nous n'ayons fait des

voeux pour votre conservation; et nous avons conclu, quoique nous ne vous

possédions pas, que vous n'en étiez pas moins nécessaire à l'Europe.

Laissez donc à la Fortune, à l'Amour, à Plutus, leur bandeau: ce serait

une contradiction que celui qui éclaira si longtemps l'Europe fût

aveugle lui-même. Voilà peut-être un mauvais jeu de mots; j'en fais

amende honorable au dieu du Goût qui siège à Ferney; je le prie de

m'inspirer, et d'être assuré qu'en fait de belles lettres, je crois ses

décisions plus infaillibles que celles de Ganganelli pour les articles

de foi. _Vale_. FÉDÉRIC.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 87 / 125 题