DE M. DE VOLTAIRE.

À Ferney, le 6 décembre 1771.

Sire, je n'ai jamais si bien compris qu'on peut pleurer et rire dans le

même jour. J'étais tout plein et tout attendri de l'horrible attentat

commis contre le roi de Pologne, qui m'honore de quelque bonté. Ces

mots, qui dureront à jamais, _vous êtes pourtant mon roi, mais j'ai fait

serment de vous tuer_, m'arrachaient des larmes d'horreur, lorsque j'ai

reçu votre lettre et votre très philosophique poème, qui dit si

plaisamment les choses du monde les plus vraies. Je me suis mis à rire

malgré moi, malgré mon effroi et ma consternation. Que vous peignez bien

le diable et les prêtres, et surtout cet évêque, premier auteur de tout

le mal!

Je vois bien que quand vous fîtes ces deux premiers chants, le crime

infâme des confédérés n'avait point encore été commis. Vous serez forcé

d'être aussi tragique dans le dernier chant que vous avez été gai dans

les autres que Votre Majesté a bien voulu m'envoyer. Malheur est bon à

quelque chose, puisque la goutte vous a fait composer un ouvrage si

agréable. Depuis Scarron, on ne faisait point de vers si plaisants au

milieu des souffrances. Le roi de la Chine ne sera jamais si drôle que

Votre Majesté, et je défie Moustapha d'en approcher.

N'ayez plus la goutte, mais faites souvent des vers à Sans-Souci dans ce

goût-là. Plus vous serez gai, plus longtemps vous vivrez: c'est ce que

je souhaite passionnément pour vous, pour mon héroïne, et pour moi

chétif.

Je pense que l'assassinat du roi de Pologne lui fera beaucoup de bien.

Il est impossible que les confédérés, devenus en horreur au genre

humain, persistent dans une faction si criminelle. Je ne sais si je me

trompe, mais il me semble que la paix de la Pologne peut naître de cette

exécrable aventure.

Je suis fâché de vous dire que voilà cinq têtes couronnées assassinées

en peu de temps dans notre siècle philosophique. Heureusement, parmi

tous ces assassins, il se trouve des Malagrida, et pas un philosophe. On

dit que nous sommes des séditieux; que sera donc l'évêque de Kiovie? On

dit que les conjurés avaient fait serment sur une image de la sainte

Vierge, après avoir communié. J'ose supplier instamment Votre Majesté,

si ingénieuse et si diabolique, de daigner m'envoyer quelques détails

bien vrais de cet étrange événement, qui devrait bien ouvrir les yeux à

une partie de l'Europe. Je prends la liberté de recommander à vos bontés

l'abbaye d'Oliva.

Je me mets à vos pieds (pourvu qu'ils n'aient plus la goutte) avec le

plus profond respect et le plus grand ébahissement de tout ce que je

viens de lire.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 86 / 125 题