À Postdam, le 16 septembre 1770.
Il faut convenir que nous autres citoyens du nord de l'Allemagne, nous
n'avons point d'imagination. Le P. Bouhours l'assure; il faut l'en
croire sur sa parole. À vous autres voyants de Paris, votre imagination
vous fait trouver des liaisons où nous n'aurions pas supposé les
moindres rapports. En vérité le prophète, quel qu'il soit, qui me fait
l'honneur de s'amuser sur mon compte, me traite avec distinction. Ce
n'est pas pour tous les êtres que les gens de cette espèce exaltent leur
âme. Je me croirai un homme important; et il ne faudra qu'une comète ou
quelque éclipse qui m'honore de son attention, pour achever de me
tourner la tête.
Mais tout cela n'était pas nécessaire pour rendre justice à Voltaire;
une âme sensible et un coeur reconnaissant suffiraient. Il est bien juste
que le public lui paye le plaisir qu'il en a reçu. Aucun auteur n'a
jamais eu un goût aussi perfectionné que ce grand homme. La profane
Grèce en aurait fait un dieu: on lui aurait élevé un temple. Nous ne lui
érigeons qu'une statue: faible dédommagement de toutes les persécutions
que l'envie lui a suscitées, mais récompense capable d'échauffer la
jeunesse et de l'encourager à s'élever dans la carrière que ce grand
génie a parcourue, et où d'autres génies peuvent trouver encore à
glaner. J'ai aimé dès mon enfance les arts, les lettres et les sciences;
et lorsque je puis contribuer à leurs progrès, je m'y porte avec toute
l'ardeur dont je suis capable, parce que dans ce monde il n'y a point de
vrai bonheur sans elles. Vous autres qui vous trouvez à Paris dans le
vestibule de leur temple, vous qui en êtes les desservants, vous pouvez
jouir de ce bonheur inaltérable, pourvu que vous empêchiez l'envie et la
cabale d'en approcher.....
DU ROI Postdam, le 30 octobre 1770.
Une mitte qui végète dans le nord de l'Allemagne est un mince sujet
d'entretien pour des philosophes qui discutent des mondes divers
flottant dans l'espace de l'infini, du principe et du mouvement de la
vie, du temps et de l'éternité de l'esprit et de la matière, des choses
possibles et de celles qui ne sont pas. J'appréhende fort que cette
mitte n'ait distrait ces deux grands philosophes d'objets plus
importants et plus dignes de les occuper. Les empereurs ainsi que les
rois disparaissent dans l'immense tableau que la nature offre aux yeux
des spéculateurs. Vous qui réunissez tous les genres, vous descendez
quelquefois de l'empirée; tantôt Anaxagore, tantôt Triptolème, vous
quittez le Portique pour l'agriculture, et vous offrez sur vos terres un
asile aux malheureux. Je préférerais bien la colonie de Ferney dont
Voltaire est le législateur, à celle des quakers de Philadelphie,
auxquels Locke donna des lois.
Nous avons ici des fugitifs d'une autre espèce; ce sont des Polonais
qui, redoutant les déprédations, le pillage et les cruautés de leurs
compatriotes, ont cherché un asile sur mes terres. Il y a plus de cent
vingt familles nobles qui se sont expatriées pour attendre des temps
plus tranquilles et qui leur permettent le retour chez eux. Je
m'aperçois de plus en plus que les hommes se ressemblent d'un bout de
notre globe à l'autre, qu'ils se persécutent et se troublent
mutuellement, autant qu'il est en eux: leur félicité, leur unique
ressource, est en quelques bonnes âmes qui les recueillent et les
consolent de leurs adversités.....