DU ROI

À Postdam, le 16 septembre 1770.

Je n'ai point été fâché que les sentiments que j'annonce au sujet de

votre statue, dans une lettre écrite à M. d'Alembert, aient été

divulgués. Ce sont des vérités dont j'ai toujours été intimement

convaincu, et que Maupertuis ni personne n'ont effacées de mon esprit.

Il était très juste que vous jouissiez vivant de la reconnaissance

publique, et que je me trouvasse avoir quelque part à cette

démonstration de vos contemporains, en ayant eu tant au plaisir que leur

ont fait vos ouvrages.

Les bagatelles que j'écris ne sont pas de ce genre: elles sont un

amusement pour moi. Je m'instruis moi-même en pensant à des matières de

philosophie, sur lesquelles je griffonne quelquefois trop hardiment mes

pensées. Cet ouvrage sur le _Système de la nature_ est trop hardi pour

les lecteurs actuels auxquels il pourrait tomber entre les mains. Je ne

veux scandaliser personne: je n'ai parlé qu'à moi-même en l'écrivant.

Mais dès qu'il s'agit de s'énoncer en public, ma maxime constante est de

ménager la délicatesse des oreilles superstitieuses, de ne choquer

personne et d'attendre que le siècle soit assez éclairé pour qu'on

puisse impunément penser tout haut.....

....Mon occupation principale est de combattre l'ignorance et les

préjugés dans les pays que le hasard de la naissance me fait gouverner,

d'éclairer les esprits, de cultiver les moeurs et de rendre les hommes

aussi heureux que le comporte la nature humaine et que le permettent

les moyens que je puis employer.....

.....Ce que je sais certainement, c'est que j'aurai une copie de ce

buste auquel Pigalle travaille: ne pouvant posséder l'original, j'en

aurai au moins la copie. C'est se contenter de peu lorsqu'on se souvient

qu'autrefois on a possédé ce divin génie même. La jeunesse est l'âge des

bonnes aventures; quand on devient vieux et décrépit, il faut renoncer

aux beaux esprits comme aux maîtresses.

Conservez-vous toujours pour éclairer encore, dans vos vieux jours, la

fin de ce siècle qui se glorifie de vous posséder, et qui sait connaître

le prix de ce trésor. FÉDÉRIC.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 80 / 125 题