DU ROI

À Berlin, le 29 janvier 1771.

J'ai reçu en même temps ces _Questions encyclopédiques_, qu'on pourrait

appeler à plus juste titre, _Instructions encyclopédiques_. Cet ouvrage

est plein de choses. Quelle variété! que de connaissances, de

profondeur! et quel art pour traiter tant de sujets avec le même

agrément! Si je me servais du style précieux, je pourrais dire qu'entre

vos mains tout se convertit en or.

Je vous dois encore des remerciements au nom des militaires pour le

détail que vous donnez des évolutions d'un bataillon. Quoique je vous

connusse grand littérateur, grand philosophe, grand poète, je ne savais

pas que vous joignissiez à tant de talents les connaissances d'un grand

capitaine. Les règles que vous donnez de la tactique sont une marque

certaine que vous jugez cette fièvre intermittente des rois, la guerre,

moins dangereuse que de certains auteurs ne la représentent.

Mais quelle circonspection édifiante dans les articles qui regardent la

foi! Vos protégés les _Pediculosi_ en auront été ravis; la Sorbonne vous

agrégera à son corps, le Très Chrétien (s'il lit) bénira le ciel d'avoir

un gentilhomme de la chambre aussi orthodoxe; et l'évêque d'Orléans vous

assignera une place auprès d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. À coup sûr

vos reliques feront des miracles, et l'_inf_.... célébrera son triomphe.

Où donc est l'esprit philosophique du dix-huitième siècle, si les

philosophes, par ménagement pour leurs lecteurs, osent à peine leur

laisser entrevoir la vérité? Il faut avouer que l'auteur du _Système de

la nature_ a trop impudemment cassé les vitres. Ce livre a fait beaucoup

de mal: il a rendu la philosophie odieuse par de certaines conséquences

qu'il tire de ses principes. Et peut-être à présent faut-il de la

douceur et du ménagement pour réconcilier avec la philosophie les

esprits que cet auteur avait effarouchés et révoltés.

Il est certain qu'à Pétersbourg on se scandalise moins qu'à Paris, et

que la vérité n'est point rejetée du trône de votre souveraine, comme

elle l'est chez le vulgaire de nos princes. Mon frère Henri se trouve

actuellement à la cour de cette princesse. Il ne cesse d'admirer les

grands établissements qu'elle a faits, et les soins qu'elle se donne de

décrasser, d'élever et d'éclairer ses sujets.

Je ne sais ce que vos ingénieurs sans génie ont fait aux Dardanelles:

ils sont peut-être cause de l'exil de Choiseul. À l'exception du

cardinal de Fleury, Choiseul a tenu plus longtemps qu'aucun autre

ministre de Louis XV. Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le

définissait un fou qui avait bien de l'esprit. On dit que les parlements

et la noblesse le regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche,

ses ennemis disent que c'était un boute-feu qui aurait embrasé l'Europe.

Pour moi, je laisse raisonner tout le monde. Choiseul n'a pu me faire ni

bien ni mal; je ne l'ai point connu; et je me repose sur les grandes

lumières de votre monarque pour le choix et le renvoi de ses ministres

et de ses maîtresses. Je ne me mêle que de mes affaires et du carnaval

qui dure encore.

Nous avons un bon Opéra; et, à l'exception d'une seule actrice, mauvaise

comédie. Vos histrions welches se vouent tous à l'opéra-comique; et des

platitudes mises en musique sont chantées par des voix qui hurlent et

détonnent à donner des convulsions aux assistants. Durant les beaux

jours du siècle de Louis XIV, ce spectacle n'aurait pas fait fortune. Il

passe pour bon dans ce siècle de petitesses, où le génie est aussi rare

que le bon sens, où la médiocrité en tout genre annonce le mauvais goût

qui probablement replongera l'Europe dans une espèce de barbarie dont

une foule de grands hommes l'avaient tirée.

Tant que nous conserverons Voltaire, il n'y aura rien à craindre; lui

seul est l'Atlas qui soutient par ses forces cet édifice ruineux. Son

tombeau sera celui du bon goût et des lettres. Vivez donc, vivez, et

rajeunissez, s'il est possible: ce sont les voeux de toutes les personnes

qui s'intéressent à la belle littérature, et principalement les miens.

FÉDÉRIC.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 82 / 125 题