À Ferney, 4 mai 1770.
Sire, je me flatte que votre santé est entièrement raffermie. Je vous ai
vu autrefois vous faire saigner à cloche-pied immédiatement après un
accès de goutte, et monter à cheval le lendemain: vos dialogues à la
Marc-Aurèle sont fort au dessus d'une course à cheval et d'une parade.
Je ne sais si Votre Majesté est encore autant dans le goût des tableaux
qu'elle est dans celui de la morale. L'impératrice de Russie en fait
acheter à présent de tous les côtés; on lui en a vendu pour 100,000 fr.
à Genève: cela fait croire qu'elle a de l'argent de reste pour battre
Moustapha. Je voudrais que vous vous amusassiez à battre Moustapha
aussi, et que vous partageassiez avec elle; mais je ne suis chargé que
de proposer un tableau à Votre Majesté, et nullement la guerre contre le
Turc. M. Hénin, résident de France à Genève, a le tableau des trois
Grâces, de Vanloo, haut de six pieds, avec des bordures. Il le veut
vendre 11,000 livres: voilà tout ce que j'en sais. Il était destiné pour
le feu roi de Pologne. S'il convient à votre nouveau palais, vous n'avez
qu'à ordonner qu'on vous l'envoie, et voilà ma commission faite.
Comme j'ai presque perdu la vue au milieu des neiges du mont Jura, ce
n'est pas à moi à parler de tableaux. Je ne puis guère non plus parler
de vers dans l'état où je suis; car si Votre Majesté a eu la goutte,
votre vieux serviteur se meurt de la poitrine. Nous avons l'hiver pour
printemps dans nos Alpes. Je ne sais si la nature traite mieux les
sables de Berlin, mais je me souviens que le temps était toujours beau
auprès de Votre Majesté. Je la supplie de me conserver ses bontés, et de
n'avoir plus de goutte. Je suis plus près du paradis qu'elle; car elle
n'est que protectrice des jésuites, et moi je suis réellement capucin;
j'en ai la patente avec le portrait de saint François, tiré sur
l'original.
Je me mets à vos pieds malgré mes honneurs divins.
Frère _François Voltaire_.