À Charlottembourg, le 24 mai 1770.
Je vous crois très capucin, puisque vous le voulez, et même sûr de votre
canonisation parmi les saints de l'Église. Je n'en connais aucun qui
vous soit comparable, et je commence par dire: _Sancte Voltarie, ora pro
nobis_.
Cependant le saint-père vous a fait brûler à Rome. Ne pensez pas que
vous soyez le seul qui ayez joui de cette faveur: l'_Abrégé_ de Fleury a
eu un sort tout semblable. Il y a je ne sais quelle affinité entre nous
qui me frappe. Je suis le protecteur des jésuites; vous, des capucins;
vos ouvrages sont brûlés à Rome; les miens aussi. Mais vous êtes saint,
et je vous cède la préférence.
Comment, monsieur le saint, vous vous étonnez qu'il y ait une guerre en
Europe dont je ne sois pas! cela n'est pas trop canonique. Sachez donc
que les philosophes, par leurs déclamations perpétuelles contre ce
qu'ils appellent brigands mercenaires, m'ont rendu pacifique.
L'impératrice de Russie peut guerroyer à son aise: elle a obtenu de
Diderot, à beaux deniers comptants, une dispense pour faire battre les
Russes contre les Turcs. Pour moi, qui crains les censeurs philosophes,
l'excommunication encyclopédique, et de commettre un crime de
lèse-philosophie, je me tiens en repos. Et comme aucun livre n'a paru
encore contre les subsides, j'ai cru qu'il m'était permis, selon les
lois civiles et naturelles, d'en payer à mon allié auquel je les dois;
et je suis en règle vis-à-vis de ces précepteurs du genre humain qui
s'arrogent le droit de fesser les princes, rois et empereurs qui
désobéissent à leurs règles.....