DE M. DE VOLTAIRE

À Ferney, 27 avril 1770.

Sire, quand vous étiez malade, je l'étais bien aussi, et je faisais tout

comme vous de la prose et des vers, à cela près que mes vers et ma prose

ne valaient pas grand-chose; je conclus que j'étais fait pour vivre et

mourir auprès de vous, et qu'il y a eu du malentendu si cela n'est pas

arrivé.

Me voilà capucin pendant que vous êtes jésuite; c'est encore une raison

de plus qui devait me retenir à Berlin; cependant on dit que frère

Ganganelli a condamné mes oeuvres, ou du moins celles que les libraires

vendent sous mon nom.

Je vais écrire à Sa Sainteté que je suis très bon catholique, et que je

prends Votre Majesté pour mon répondant.

Je ne renonce point du tout à mon auréole; et comme je suis près de

mourir d'une fluxion de poitrine, je vous prie de me faire canoniser au

plus vite: cela ne vous coûtera que cent mille écus: c'est marché donné.

Pour vous, sire, quand il faudra vous canoniser, on s'adressera à

Marc-Aurèle. Vos dialogues sont tout à fait dans son goût comme dans ses

principes; je ne sais rien de plus utile. Vous avez trouvé le secret

d'être le défenseur, le législateur, l'historien et le précepteur de

votre royaume; tout cela est pourtant vrai: je défie qu'on en dise

autant de Moustapha. Vous devriez bien vous arranger pour attraper

quelques dépouilles de ce gros cochon; ce serait rendre service à

l'humanité.

Pendant que l'empire russe et l'empire ottoman se choquent avec un

fracas qui retentit jusqu'aux deux bouts du monde, la petite république

de Genève est toujours sous les armes; mon manoir est rempli d'émigrants

qui s'y réfugient. La ville de Jean Calvin n'est pas édifiante pour le

moment présent.

Je n'ai jamais vu tant de neige et tant de sottises. Je ne verrai

bientôt rien de tout cela, car je me meurs.

Daignez recevoir la bénédiction de frère François et m'envoyer celle de

saint Ignace.

Restez un héros sur la terre, et n'abandonnez pas absolument la mémoire

d'un homme dont l'âme a toujours été aux pieds de la vôtre.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 75 / 125 题