DU ROI

À Berlin, le 4 janvier 1770.

...Quand vous avez pris des pilules, vous purgez de meilleurs vers que

tous ceux qu'on fait actuellement en Europe. Pour moi, je prendrais

toute la rhubarbe de la Sibérie et tout le séné des apothicaires, sans

que jamais je fisse un chant de _la Henriade_. Tenez, voyez-vous, mon

cher, chacun naît avec un certain talent vous avez tout reçu de la

nature: cette bonne mère n'a pas été aussi libérale envers tout le

monde. Vous composez vos ouvrages pour la gloire, et moi pour mon

amusement. Nous réussissons l'un et l'autre mais d'une manière bien

différente: car tant que le soleil éclairera le monde, tant qu'il se

conservera une teinture de science une étincelle de goût, tant qu'il y

aura des esprits qui aimeront des pensées sublimes, tant qu'il se

trouvera des oreilles sensibles à l'harmonie, vos ouvrages dureront, et

votre nom remplira l'espace des siècles qui mène à l'éternité. Pour les

miens on dira: C'est beaucoup que ce roi n'ait pas été tout à fait

imbécile; cela est passable; s'il était né particulier, il aurait

pourtant pu gagner sa vie en se faisant correcteur chez quelque

libraire! et puis on jette là le livre, et puis on en fait des

papillotes, et puis il n'en est plus question....

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 74 / 125 题