DU ROI

À Potsdam, le 28 février 1767.

Je félicite l'Europe des productions dont vous l'avez enrichie pendant

plus de cinquante années, et je souhaite que vous en ajoutiez encore

autant que les Fontenelle, les Fleury et les Nestor en ont vécu. Avec

vous finit le siècle de Louis XIV. De cette époque si féconde en grands

hommes, vous êtes le dernier qui nous reste. Le dégoût des lettres, la

satiété des chefs-d'oeuvre que l'esprit humain a produits, un esprit de

calcul, voilà le goût du temps présent.

Parmi la foule de gens d'esprit dont la France abonde, je ne trouve pas

de ces esprits créateurs, de ces vrais génies qui s'annoncent par de

grandes beautés, des traits brillants et des écarts même. On se plaît à

analyser tout. Les Français se piquent à présent d'être profonds. Leurs

livres semblent faits de froids raisonneurs, et ces grâces qui leur

étaient si naturelles, ils les négligent.

Un des meilleurs ouvrages que j'aie lus de longtemps, est ce _factum_

pour les Calas, fait par un avocat[H] dont le nom ne me revient pas. Ce

factum est plein de traits de véritable éloquence, et je crois l'auteur

digne de marcher sur les traces de Bossuet, etc., non comme théologien,

mais comme orateur...

...Voici de suite trois jugements bien honteux pour les Parlements de

France. Les Calas, les Sirven et La Barre devraient ouvrir les yeux au

gouvernement, et le porter à la réforme des procédures criminelles: mais

on ne corrige les abus que quand ils sont parvenus à leur comble. Quand

ces cours de justice auront fait rouer quelque duc et pair par

distraction, les grandes maisons crieront, les courtisans mèneront grand

bruit, et les calamités publiques parviendront au trône...

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 68 / 125 题