1768.
Bon jour et bon an au patriarche de Ferney, qui ne m'envoie ni la prose
ni les vers qu'il m'a promis depuis six mois. Il faut que vous autres
patriarches vous ayez des usages et des moeurs en tout différents des
profanes. Avec des bâtons marquetés vous tachetez des brebis et trompez
des beaux-pères; vos femmes sont tantôt vos soeurs, tantôt vos femmes,
selon que les circonstances le demandent: vous promettez vos ouvrages et
ne les envoyez point. Je conclus de tout cela qu'il ne fait pas bon se
fier à vous autres, tout grands saints que vous êtes. Et qui vous
empêche de donner signe de vie? Le cordon qui entourait Genève et Ferney
est levé; vous n'êtes plus bloqué par les troupes françaises, et l'on
écrit de Paris que vous êtes le protégé de Choiseul. Que de raisons pour
écrire! Sera-t-il dit que je recevrai clandestinement vos ouvrages, et
que je ne les tirerai plus de source? Je vous avertis que j'ai imaginé
le moyen de me faire payer. Je vous bombarderai tant et si longtemps de
mes pièces que, pour vous préserver de leur atteinte, vous m'enverrez
des vôtres. Ceci mérite quelques réflexions. Vous vous exposez plus que
vous ne le pensez. Souvenez-vous combien le _Dictionnaire de Trévoux_
fut fatal au père Berthier; et si mes pièces ont la même vertu, vous
bâillerez en les recevant, puis vous sommeillerez, puis vous tomberez en
léthargie, puis on appellera le confesseur, et puis..., etc., etc., etc.
Ah! patriarche! évitez d'aussi grands dangers, tenez-moi parole,
envoyez-moi vos ouvrages, et je vous promets que vous ne recevrez plus
de moi ni d'ouvrages soporifiques, ni de poisons léthargiques ni de
médisances sur les patriarches, leurs soeurs, leurs nièces, leurs brebis
et leur inexactitude, et que je serai toujours avec l'admiration due au
père des croyants, etc.