1er février 1766.
Sire, je vous fais très tard mes remerciements, mais c'est que j'ai été
sur le point de ne vous en faire jamais aucun. Ce rude hiver m'a presque
tué; j'étais tout près d'aller trouver Bayle et de le féliciter d'avoir
eu un éditeur qui a encore plus de réputation que lui dans plus d'un
genre; il aurait sûrement plaisanté avec moi de ce que Votre Majesté en
a usé avec lui comme Jurieu; elle a tronqué l'article _David_. Je vois
bien qu'on a imprimé l'ouvrage sur la seconde édition de Bayle. C'est
bien dommage de ne pas rendre à ce David toute la justice qui lui est
due; c'était un abominable juif, lui et ses psaumes. Je connais un roi
plus puissant que lui et plus généreux, qui, à mon gré, fait de
meilleurs vers. Celui-là ne fait point danser les collines comme des
béliers, et les béliers comme des collines. Il ne dit point qu'il faut
écraser les petits enfants contre la muraille, au nom du Seigneur; il ne
parle point éternellement d'aspics et de basilics Ce qui me plaît
surtout de lui, c'est que dans toutes ses épîtres il n'y a pas une seule
pensée qui ne soit vraie; son imagination ne s'égare point. La justesse
est le fonds de son esprit; et en effet, sans justesse il n'y a ni
esprit ni talent.
Je prends la liberté de lui envoyer un caillou du Rhin pour un boisseau
de diamants. Voilà les seuls marchés que je puisse faire avec lui.
Les dévotes de Versailles n'ont pas été trop contentes du peu de
confiance que j'ai en sainte Geneviève; mais le monarque philosophe
prendra mon parti...