DU ROI

À Sans-Souci, le 24 octobre 1765.

.....Je vous félicite de la bonne opinion que vous avez de l'humanité.

Pour moi, qui par les devoirs de mon état connais beaucoup cette espèce

à deux pieds, sans plumes, je vous prédis que ni vous ni tous les

philosophes du monde ne corrigeront le genre humain de la superstition à

laquelle il tient. La nature a mis cet ingrédient dans la composition de

l'espèce: c'est une crainte, c'est une faiblesse, c'est une crédulité,

une précipitation de jugement, qui par un penchant ordinaire entraîne

les hommes dans le système du merveilleux.

Il est peu d'âmes philosophiques et d'une trempe assez forte pour

détruire en elles les profondes racines que les préjugés de l'éducation

y ont jetées. Vous en voyez dont le bon sens est détrompé des erreurs

populaires, qui se révoltent contre les absurdités, et qui à l'approche

de la mort redeviennent superstitueux par crainte, et meurent en

capucins; vous en voyez d'autres dont la façon de penser dépend de leur

digestion, bonne ou mauvaise.

Il ne suffit pas, à mon sens, de détromper les hommes: il faudrait

pouvoir leur inspirer le courage d'esprit, ou la sensibilité et la

terreur de la mort triompheront des raisonnements les plus forts et les

plus méthodiques.

Vous pensez, parce que les quakers et les sociniens ont établi une

religion simple, qu'en la simplifiant encore davantage on pourrait sur

ce plan fonder une nouvelle croyance. Mais j'en reviens à ce que j'ai

déjà dit, et suis presque convaincu que si ce troupeau se trouvait

considérable, il enfanterait en peu de temps quelque superstition

nouvelle, à moins qu'on ne choisit, pour le composer, que des âmes

exemptes de crainte et de faiblesse. Cela ne se trouve pas communément.

Cependant je crois que la voix de la raison, à force de s'élever contre

le fanatisme, pourra rendre la race future plus tolérante que celle de

notre temps; et c'est beaucoup gagner.

On vous aura obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus cruelle,

de la plus barbare folie qui les ait possédés, et dont les suites font

horreur.

Le fanatisme et la rage de l'ambition ont ruiné des contrées

florissantes dans mon pays. Si vous êtes curieux du total des

dévastations qui se sont faites, vous saurez qu'en tout j'ai fait

rebâtir huit mille maisons en Silésie; en Poméranie et dans la nouvelle

Marche, six mille cinq cents, ce qui fait, selon Newton et d'Alembert,

quatorze mille cinq cents habitations.

La plus grande partie a été brûlée par les Russes. Nous n'avons pas fait

une guerre aussi abominable; et il n'y a de détruit de notre part que

quelques maisons dans les villes que nous avons assiégées, dont le

nombre certainement n'approche pas de mille. Le mauvais exemple ne nous

a pas séduits; et j'ai de ce côté-là ma conscience exempte de tout

reproche.

À présent que tout est tranquille et rétabli, les philosophes, par

préférence, trouveront des asiles chez moi, partout où ils voudront, à

plus forte raison l'ennemi de Baal, ou de ce culte que dans le pays où

vous êtes on appelle _la prostituée de Babylone_.

Je vous recommande à la sainte garde d'Epicure, d'Aristippe, de Locke,

de Gassendi, de Bayle, et de toutes ces âmes épurées de préjugés, que

leur génie immortel a rendues des chérubins attachés à l'arche de la

vérité. Fédéric.

Si vous voulez nous faire passer quelques livres dont vous parlez, vous

ferez plaisir à ceux qui espèrent en celui qui délivrera son peuple du

joug des imposteurs.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 65 / 125 题