Au château de Tourney, par Genève, 22 avril 1760.
Sire, un petit moine de Saint-Just disait à Charles-Quint: «Sacrée
Majesté, n'êtes-vous pas lasse d'avoir troublé le monde? faut-il encore
désoler un pauvre moine dans sa cellule?» Je suis le moine, mais vous
n'avez pas encore renoncé aux grandeurs et aux misères humaines comme
Charles-Quint. Quelle cruauté avez-vous de me dire que je calomnie
Maupertuis, quand je vous dis que le bruit a couru qu'après sa mort on
avait trouvé les oeuvres du philosophe de Sans-Souci dans sa cassette? Si
en effet on les y avait trouvées, cela ne prouverait-il pas au contraire
qu'il les avait gardées fidèlement; qu'il ne les avait communiquées à
personne, et qu'un libraire en aurait abusé; ce qui aurait disculpé des
personnes qu'on a peut-être injustement accusées. Suis-je d'ailleurs
obligé de savoir que Maupertuis vous les avait renvoyées? Quel intérêt
ai-je à parler mal de lui? que m'importe sa personne et sa mémoire? en
quoi ai-je pu lui faire tort en disant à Votre Majesté qu'il avait gardé
fidèlement votre dépôt jusqu'à sa mort? Je ne songe moi-même qu'à
mourir, et mon heure approche: mais ne la troublez pas par des reproches
injustes, et par des duretés qui sont d'autant plus sensibles que c'est
de vous qu'elles viennent.
Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez brouillé pour jamais avec le
roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous
m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme
considérée, qui a été traînée dans la boue et mise en prison, et
ensuite, en m'honorant de vos lettres, vous corrompez la douceur de
cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit
vous qui me traitiez ainsi, quand je ne suis occupé depuis trois ans
qu'à tâcher, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue
que celle de suivre ma façon de penser?
Le plus grand mal qu'aient fait vos oeuvres, c'est qu'elles ont fait
dire aux ennemis de la philosophie répandus dans toute l'Europe: «Les
philosophes ne peuvent vivre en paix, et ne peuvent vivre ensemble.
Voici un roi qui ne croit pas en Jésus-Christ; il appelle à sa cour un
homme qui n'y croit point, et il le maltraite; il n'y a nulle humanité
dans les prétendus philosophes, et Dieu les punit les uns par les
autres.».....