DE M. DE VOLTAIRE

Octobre 1757.

Sire, votre Epître d'Erfurth est pleine de morceaux admirables et

touchants. Il y aura toujours de très belles choses dans ce que vous

écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai écrit à Son Altesse

Royale votre digne soeur, que cette épître fera verser des larmes, si

vous n'y parlez pas des vôtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter

avec Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande

âme et d'un grand génie; il s'agit de vous, et de l'intérêt de toute la

saine partie du genre humain, que la philosophie attache à votre gloire

et à votre conservation.

Vous voulez mourir, je ne vous parle pas ici de l'horreur douloureuse

que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que du

haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion

des hommes, quel est l'esprit du temps. Comme roi on ne vous le dit pas,

comme philosophe et comme grand homme vous ne voyez que les exemples des

grands hommes de l'antiquité, vous aimez la gloire, vous la mettez

aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent

rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée

depuis la chute de l'empire romain. Mais, hélas! sire, en aimant tant la

gloire, comment pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera

perdre? je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe

de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes qui mettra

lâchement son devoir à flétrir une action généreuse.

J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous

regardera comme le martyr de la liberté; il faut se rendre justice: vous

savez dans combien de cours on s'opiniâtre à regarder votre entrée en

Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces

cours? que vous avez vengé sur vous-même cette invasion; que vous

n'avez pu résister au chagrin de ne pas donner la foi. On vous accusera

d'un désespoir prématuré quand on saura que vous avez pris cette

résolution funeste dans Erfurth, quand vous étiez maître de la Silésie

et de la Saxe. On commentera votre Epître d'Erfurth, on en fera une

critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.

Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que

j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son

coeur.

Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un

honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être

humilié par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti

de l'amour-propre, du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre

raison supérieure: elle vous dit que vous n'êtes point humilié, et que

vous ne pouvez l'être; elle vous dit qu'étant homme comme un autre, il

vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les

autres hommes heureux: biens, dignités, amis. Un homme qui n'est que roi

peut se croire très infortuné quand il perd des États; mais un

philosophe peut se passer d'États. Encore, sans que je me mêle en aucune

façon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez

pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux

mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine

Christine, le roi Casimir, et tant d'autres, vous soutiendriez ce

personnage mieux qu'eux tous; et ce serait pour vous une grandeur

nouvelle. Enfin, tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux

et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'être

philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme privé? ou si en

demeurant souverain vous ne saviez pas supporter l'adversité?

Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le

vôtre. Je suis dans ma soixante et cinquième année, je suis un infirme,

je n'ai qu'un moment à vivre, j'ai été bien malheureux, vous le savez;

mais je mourrais heureux si je vous laissais sur la terre mettant en

pratique ce que vous avez si souvent écrit.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 55 / 125 题