Le 13 novembre 1757.
Sire, votre Epître à d'Argens m'avait fait trembler; celle dont Votre
Majesté m'honore me rassure. Vous sembliez dire un triste adieu dans
toutes les formes, et vouloir précipiter la fin de votre vie. Non
seulement ce parti désespérait un coeur comme le mien, qui ne vous a
jamais été assez développé, et qui a toujours été attaché à votre
personne, quoi qu'il ait pu arriver; mais ma douleur s'aigrissait des
injustices qu'une grande partie des hommes ferait à votre mémoire.
Je me rends à vos trois derniers vers, aussi admirables par le sens que
par les circonstances où ils sont faits:
«Pour moi menacé du naufrage,
Je dois, en affrontant l'orage,
Penser, vivre et mourir en roi.»
Ces sentiments sont dignes de votre âme, et je ne veux entendre autre
chose par ces vers, sinon que vous vous défendrez jusqu'à la dernière
extrémité avec votre courage ordinaire. C'est une des preuves de ce
courage supérieur aux événements de faire de beaux vers dans une crise
où tout autre pourrait à peine faire un peu de prose. Jugez si ce
nouveau témoignage de la supériorité de votre âme doit faire souhaiter
que vous viviez. Je n'ai pas le courage, moi, d'écrire en vers à Votre
Majesté dans la situation où je vous vois; mais permettez que je vous
dise tout ce que je pense.
Premièrement, soyez très sûr que vous avez plus de gloire que jamais.
Tous les militaires écrivent de tous côtés qu'après vous être conduit à
la bataille du 18 comme le prince de Condé à Sénef, vous avez agi dans
tout le reste en Turenne. Grotius disait: «Je puis souffrir les injures,
la misère et l'ignominie ensemble.» Vous êtes couvert de gloire dans vos
revers; il vous reste de grands États: l'hiver vient; les choses peuvent
changer. Votre Majesté sait que plus d'un homme considérable pensent
qu'il faut une balance, et que la politique contraire est une politique
détestable: ce sont leurs propres paroles.
J'oserai ajouter que Charles XII, qui avait votre courage avec
infiniment moins de lumières, et moins de compassion pour ses peuples,
fit la paix avec le czar sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en dire
davantage, et votre raison supérieure vous en dit cent fois plus.
Je dois me borner à représenter à Votre Majesté combien sa vie est
nécessaire à sa famille, aux États qui lui demeureront, aux philosophes
qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup
de peine à justifier devant le public une mort volontaire, contre
laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque
personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.
Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort, que je
n'en prenais dans Potsdam et dans Sans-Souci. Cette retraite serait
heureuse, et ma vieillesse infirme serait consolée, si je pouvais être
assuré de votre vie, que le retour de vos bontés me rend encore plus
chère.
J'apprends que monseigneur le prince de Prusse est très malade; c'est un
nouveau surcroît d'affliction, et une nouvelle raison de vous conserver.
C'est très peu de chose, j'en conviens, d'exister un moment au milieu
des chagrins, entre deux éternités qui nous engloutissent; mais c'est à
la grandeur de votre courage à porter le fardeau de la vie, et c'est
être véritablement roi que de soutenir l'adversité en grand homme.