DE M. DE VOLTAIRE

Octobre 1757.

Sire, ne vous effrayez pas d'une longue lettre, qui est la seule chose

qui puisse vous effrayer.

J'ai été reçu chez Votre Majesté avec des bontés sans nombre; je vous ai

appartenu, mon coeur vous appartiendra toujours. Ma vieillesse m'a laissé

toute ma vivacité pour ce qui vous regarde, en la diminuant pour tout le

reste. J'ignore encore, dans ma retraite paisible, si Votre Majesté a

été à la rencontre du corps d'armée de M. de Soubise, et si elle s'est

signalée par de nouveaux succès. Je suis peu au fait de la situation

présente des affaires; je vois seulement qu'avec la valeur de Charles

XII, et avec un esprit bien supérieur au sien, vous vous trouvez avoir

plus d'ennemis à combattre qu'il n'en eut quand il revint de Stralsund;

mais il y a une chose bien sûre, c'est que vous aurez plus de réputation

que lui dans la postérité, parce que vous avez remporté autant de

victoires sur des ennemis plus aguerris que les siens et que vous avez

fait à vos sujets tous les biens qu'il n'a pas faits, en ranimant les

arts, en fondant des colonies, en embellissant les villes. Je mets à

part d'autres talents aussi supérieurs que rares, qui auraient suffi à

vous immortaliser. Vos plus grands ennemis ne peuvent vous ôter aucun

de ces mérites; votre gloire est donc absolument hors d'atteinte.

Peut-être cette gloire est-elle actuellement augmentée par quelque

victoire; mais nul malheur ne vous l'ôtera. Ne perdez jamais de vue

cette idée, je vous en conjure.

Il s'agit à présent de votre bonheur; je ne parlerai pas aujourd'hui des

Treize-Cantons. Je m'étais livré au plaisir de dire à Votre Majesté

combien elle est aimée dans le pays que j'habite; mais je sais qu'en

France elle a beaucoup de partisans: je sais très positivement qu'il y a

bien des gens qui désirent le maintien de la balance que vos victoires

avaient établie. Je me borne à vous dire des vérités simples, sans oser

me mêler en aucune façon de politique; cela ne m'appartient pas.

Permettez-moi seulement de penser que, si la fortune vous était

entièrement contraire, vous trouveriez une ressource dans la France,

garante de tant de traités; que vos lumières et votre esprit vous

ménageraient cette ressource; qu'il vous resterait toujours assez

d'États pour tenir un rang très considérable dans l'Europe; que le

grand-électeur, votre bisaïeul, n'en a pas été moins respecté pour avoir

cédé quelques-unes de ses conquêtes. Permettez-moi, encore une fois, de

penser ainsi en vous soumettant mes pensées. Les Caton et les Othon,

dont Votre Majesté trouve la mort belle, n'avaient guère autre chose à

faire qu'à servir ou qu'à mourir; encore Othon n'était-il pas sûr qu'on

l'eût laissé vivre: il prévint, par une mort volontaire, celle qu'on lui

eût fait souffrir. Nos moeurs et votre situation sont bien loin d'exiger

un tel parti; en un mot, votre vie est très nécessaire: vous sentez

combien elle est chère à une nombreuse famille, et à tous ceux qui ont

l'honneur de vous approcher. Vous savez que les affaires de l'Europe ne

sont jamais longtemps dans la même assiette, et que c'est un devoir pour

un homme tel que vous de se réserver aux événements. J'ose vous dire

bien plus: croyez-moi, si votre courage vous portait à cette extrémité

héroïque, elle ne serait pas approuvée; vos partisans la condamneraient,

et vos ennemis en triompheraient. Songez encore aux outrages que la

nation fanatique des bigots ferait à votre mémoire. Voilà tout le prix

que votre nom recueillerait d'une mort volontaire: et, en vérité, il ne

faudrait pas donner à ces lâches ennemis du genre humain le plaisir

d'insulter à votre nom si respectable.

Ne vous offensez pas de la liberté avec laquelle vous parle un vieillard

qui vous a toujours révéré et aimé, et qui croit, d'après une longue

expérience, qu'on peut tirer de très grands avantages du malheur. Mais

heureusement nous sommes très loin de vous voir réduit à des extrémités

si funestes, et j'attends tout de votre courage et de votre esprit, hors

le parti malheureux que ce même courage peut me faire craindre. Ce sera

une consolation pour moi, en quittant la vie, de laisser sur la terre un

roi philosophie.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 54 / 125 题