Vers deux heures du matin, au moment où la hulotte bleue lançait dan
l'air son premier chant doux comme un soupir, Neham-Outah, complètement
armé en guerre, sortit de son toldo et se dirigea vers le centre du
camp. Là, rangés autour d'un immense brasier et accroupis sur leurs
talons, les ulmenes, apo-ulmenes et caraskenes, fumaient
silencieusement. Tous se levèrent à l'arrivée du toqui suprême; mais,
sur un signe du maître, ils reprirent leurs places. Neham-Outah se
tourna vers le matchi, qui marchait gravement à ses côtés, et auquel il
avait d'avance dicté ses réponses.
--Gualichu, lui demanda-t-il, sera-t-il neutre, contraire ou favorable
dans la guerre de ses fils Indiens contre les blancs?
Le sorcier s'avança vers le feu en fit trois fois le tour de gauche à
droite, en murmurant des paroles inintelligibles. Au troisième tour, il
emplit un couï d'eau sacré renfermée dans les roseaux étroitement
tressés, en aspergea l'assemblée et, à trois reprises, la jeta dans la
direction de l'Orient. Puis, le corps demi incliné et la tête en avant
il écarta les bras et parut écouter des bruits perceptibles pour lui
seul.
A sa droite, la hulotte bleue fit entendre à deux reprises différentes
son cri plaintif. Soudain le visage du matchi se décomposa dans
d'horrible grimaces; ses yeux sanguinolents se gonflèrent; il pâlit,
bava et trembla comme un fiévreux.
--L'Esprit vient! l'Esprit vient! firent les Indiens.
--Silence! dit Neham-Outah; le sage va parler.
En effet, docile à cet ordre indirect, il siffla entre ses dents des
sons gutturaux, d'où bientôt se dégagèrent ces mots entrecoupés:
--L'esprit marche! s'écria-t-il; il a dénoué ses longs cheveux qui
flottent au vent... Son souffle répand la mort. Le ciel est rouge de
sang; les victimes ne manqueront pas à Gualichu, le génie du mal. La
chair des blancs sert de gaine aux couteaux des Patagons. Entendez-vous
au loin les vautours et les urubus? Quel ample pâturage! Poussez le cri
de guerre...Courage, guerriers! La mort n'est rien, la gloire est tout.
Le sorcier, continuant à balbutier, roula sur le sol, en proie à une
sorte d'épilepsie. Alors les Indiens se détournèrent de lui sans pitié,
car l'homme assez téméraire pour toucher au matchi quand l'esprit le
tourmente, serait frappé d'une mort subite. Telle est la croyance
indienne.
Neham-Outah prit à son tour la parole.
--Chefs des grandes nations patagones, vous le voyez, le dieu de nos
pères est avec nous, il veut que notre terre redevienne libre. Que le
soleil, à son coucher, ne retrouve plus en Patagonie le drapeau
espagnol. Courage, frères! les Incas, mes ancêtres, qui chassent dans
les prairies bien heureuses de _l'Eskennane_, recevront avec joie parmi
eux ceux qui tomberont dans la bataille. Que chacun se rende à son
poste! Le cri de l'urubus, répété trois fois à intervalles égaux, sera
le signal de l'attaque.
Les chefs s'inclinèrent et se retirèrent.
La nuit diamantée d'étoiles était calme, imposante. La lune colorait
d'un argent pâle le bleu sombre du firmament. Dans l'air pas un souffle!
dans le ciel pas un nuage! L'atmosphère était sereine et limpide. Rien
ne troublait le silence de cette splendide nuit, si ce n'est le
gémissement sourd et vague qui semble être au désert la respiration de
La nature endormie. Mille sentiments divers se confondaient dans l'âme
Neham-Outah, qui pensait à la liberté prochaine de sa patrie et à
l'amour de dona Linda. Puis, levant les yeux vers la voûte étoilée,
l'indien demanda avec ferveur à celui qui peut tout et qui sonde les
reins et les coeurs de combattre pour lui. S'il lui eût fallu choisir
entre son amour et la cause qu'il défendait, certes, il n'aurait point
hésité: le bonheur d'un homme n'est rien au prix de la liberté de tout
un peuple.
Pendant que le toqui était plongé dans ses réflexions, une main se posa
lourdement sur son épaule. C'était le matchi qui le regardait avec ses
yeux de chat-tigre.
--Que veux-tu? lui demanda-t-il sèchement.
--Mon père est-il content de moi? Gualichu a-t-il bien parlé?
--Oui, fit le chef en retenant un geste de dégoût; retire-toi.
--Mon père est grand et généreux.
--Neham-Outah jeta dédaigneusement un de ses riches colliers au
misérable sorcier, qui grimaça en signe de joie.
--Va-t'en, lui dit-il.
Le matchi, content de ses honoraires, s'en alla. Un beau métier chez les
Indiens que celui de sorcier!
--J'ai le temps, murmura Neham-Outah, qui avait calculé l'heure par la
position des étoiles.
Il porta en toute hâte ses pas vers le toldo de dona Linda.
--Elle est là! se dit-il; elle repose, bercée par ses rêves d'enfant; sa
bouche s'entr'ouvre comme une fleur aux souffles parfumés de la nuit:
elle sommeille, la main sur son coeur pour le défendre. Et je l'aime!
Faites, ô mon Dieu, que je la rende heureuse! Aidez mon bras qui veut
sauver un peuple!
Il s'approcha d'un guerrier debout à l'entrée du toldo.
--Lucaney, dit-il d'une voix émue, je t'ai deux fois arraché à la mort.
--Je m'en souviens.
--Tout ce que j'aime est dans ce toldo; je te le confie.
--Ce toldo est sacré, mon père.
--Merci, fit Neham-Outah en serrant affectueusement la main de l'ulmen,
qui baisa le bas de sa robe.
Les ulmenes, après le conseil, avaient échelonné leurs tribus déjà
prêtes pour l'assaut. Les guerriers, se couchant à plat ventre sur le
sol, avaient commencé une de ces marches impossibles que les Indiens
seuls sont capables d'entreprendre. Glissant et rampant comme des
couleuvres dans les hautes herbes, ils étaient parvenus en une heure à
se poster, sans avoir été aperçus, au pied même des retranchements des
Argentins. Ce mouvement avait été exécuté avec une prudence raffinée que
les Indiens apportent dans le sentier de la guerre; le silence de la
prairie n'avait pas été troublé, et la ville paraissait ensevelie dans
le sommeil.
Cependant, quelques minutes avant que les ulmenes reçussent les derniers
ordres de Neham-Outah, un homme revêtu du costume des Aucas, avait avant
tous les autres quitté le camp et s'était esquivé vers le Carmen en
s'aidant des mains et des genoux. Arrivé à la première barricade, il
avait tendu les mains à une main invisible qui l'avait hissé sur la
barrière.
--Eh bien, Sanchez?
--Major, avant une heure nous serons attaqués.
--Est-ce un assaut?
--Oui; les Indiens ont peur d'être tous empoisonnés comme des rats, ils
veulent en finir.
--Que faire?
--Nous faire tuer.
--Pardieu! le beau conseil!
--On peut encore tenter...
--Quoi?
--Donnez-moi vingt gauchos fidèles.
--Prends-les, et puis?...
--Laissez-moi agir, major. Je ne réponds pas du succès, car ces diables
rouges sont plus nombreux que les mouches; mais j'en tuerai bien
quelques-uns.
--Et les femmes et les enfants?
--Je les ai internés à l'estancia de San-Julian.
--Dieu soit loué!
--Mais, j'y songe, ils attaqueront l'estancia, s'ils prennent le Carmen.
--Tu es un nigaud, Sanchez, dit le major en souriant; et dona Linda?
--C'est vrai, reprit gaiement le bombero, je n'y pensais plus, moi, à la
senorita. J'oubliais encore ceci: le signal de l'attaque sera trois cris
d'urubus à intervalles égaux.
--Bon! je vais me préparer, car ils n'attendront pas le lever du soleil.
Le major, d'un côté, et le bombero de l'autre, allèrent de poste en
poste réveiller les défenseurs de la ville et les avertir de se tenir
sur leurs gardes.
La veille même, le major Blumel avait réuni tous les habitants et dans
une harangue brève et énergique, il leur avait peint leur situation
désespérée.
--Les embarcations mouillées Sous les canons du port, avait-il dit en
terminant, sont prêtes à recueillir les femmes, les enfants et les
colons craintifs. On s'embarquera, dès la nuit venue, pour l'estancia de
San-Julian.
Les habitants réveillés se plantèrent derrière les barricades, l'oeil et
l'oreille au guet, et le fusil en main. Une heure se passa dans
l'attente des Patagons, lorsque tout à coup le cri de l'urubus s'éleva
rauque et sinistre dans le silence. Un deuxième cri suivit de près le
premier, et la dernière note du troisième vibrait encore qu'une clameur
effroyable éclata de toutes parts à la fois et que les Indiens se
précipitèrent en tumulte pour escalader les retranchements extérieurs.
Ils se brisèrent devant cette autre muraille vivante qui se dressa aux
barrières. Etonnés de cette résistance inattendue, les Patagons
reculèrent et ils furent mitraillés par les canons qui semaient dans
leurs rangs le désordre et la mort.
Sanchez, profitant de la panique des Indiens, s'élança au milieux d'eux
à la tête de ses gauchos et sabra vigoureusement.
Au bout de deux heures d'une bataille de géant, le soleil dédaigneux des
luttes humaines, se leva majestueux à l'horizon et répandit sur ce champ
du carnage la splendeur de ses rayons. Les indiens saluèrent son
apparition par des cris de joie et se ruèrent avec une rage nouvelle
contre les retranchements. Leur choc fut irrésistible.
Les colons s'enfuirent, poursuivis par les sauvages.
Mais une formidable explosion entr'ouvrit le terrain sous leurs pieds,
et les malheureux guerriers, lancés dans l'espace, retombèrent en
lambeaux de toutes parts. C'était l'explosion du sol miné par les
Argentins.
Neham-Outah monté sur un superbe cheval, noir comme la nuit, s'élança en
avant presque seul, agitant au vent le _totem_ sacré des nations unies,
et il cria d'une voix qui domina le bruit de la bataille:
--Lâches! qui ne voulez pas vaincre, au moins regardez-moi mourir!
Cette voix résonna aux oreilles des Indiens comme un honteux reproche,
et ils coururent sur les traces de leur chef suprême.
Neham-Outah paraissait invulnérable. Il faisait caracoler son cheval, le
lançait au plus épais de la mêlée, parait tous les coups avec la hampe
de son totem, qu'il élevait au-dessus de sa tête et criait aux siens:
--Courage! suivez-moi!
--Neham-Outah, le dernier des Incas! mourons pour le fils du Soleil!
exclamaient les Patagons électrisés par la téméraire audace de leur
toqui.
--Eh! s'écria-t-il avec enthousiasme en montrant l'astre du jour, voyez,
mon père radieux sourit à votre valeur. En avant! en avant!
--En avant! répétèrent les guerriers, qui redoublaient de furie.
Toute la ville déjà était envahie: on se battait de maison en maison.
Les Aucas, formés en masse serrée, escaladaient au pas de charge, guidés
par Neham-Outah, la rue assez raide qui conduit au vieux Carmen et à la
citadelle: ils avançaient sans peur, malgré la mitraille du fort.
Neham-Outah, respecté par la mort, et toujours en avant, brandissait son
totem et faisait cabrer son cheval noir.
--Allons! dit tristement le major Blumel à Sanchez, l'heure est venue.
--Vous le voulez, major?
--Je l'exige, Sanchez.
--Il suffit, reprit le bombero. Adieu, major, ou plutôt au revoir
là-haut!
Les deux hommes se serrèrent la main; étreinte suprême! car à mois d'un
miracle, ils allaient mourir. Après ce dernier adieu, Sanchez rassembla
une cinquantaine de cavaliers, les aggloméra en troupe compacte, et
entre deux décharges, il se précipitèrent à fond de train sur les
Indiens qui montaient. Les Araucans, devant cette avalanche qui
s'abattait du haut de la montagne, s'ouvrirent à droite et à gauche, et,
à peine revenus de leur stupeur, ils aperçurent trois barques sur le
fleuve et voguant à force de rames vers la mer.
Profitant de cette diversion hardie, tous les colons, sur l'ordre du
major Blumel, s'étaient renfermés dans le fort.
Neham-Outah fit signe aux Aucas de s'arrêter, et il s'avança seul auprès
des murs de la citadelle.
--Major, cria-t-il d'une voix ferme, rendez-vous. Vous et la garnison
aurez la vie sauve.
--Vous êtes un traître et un chien, répondit le major qui parut
aussitôt.
--Vous êtes perdus, vous et vos hommes.
--Je ne me rendrai pas.
Vingt balles sifflèrent du haut de la muraille; mais Neham-Outah était
retourné vers ses guerriers avec la rapidité d'une flèche.
Une détonation, comme mêlée de cent tonnerres, déchira les airs; le
major avait mis le feu aux poudres de la forteresse. Le géant de pierre
oscilla deux ou trois secondes sur sa base, semblable à un mastodonte
ivre; puis, brusquement arraché du sol, il s'éleva dans l'espace et
éclata comme une grenade trop mûre, aux cris répétés et mourants de:
Vive la patrie!
Une pluie de pierres et de cadavres horriblement mutilés tomba sur les
Indiens terrifiés.
Ce fut tout! Neham-Outah était maître des ruines du Carmen. Pleurant de
rage en face de cette désastreuse victoire, il planta son totem sur un
mur chancelant, le seul débris du fort de ses défenseurs.