XI.--APRÈS LA VICTOIRE.

Les principales maisons de la ville avaient seules été épargnées par le

pillage, et Neham-Outah, pour en sauver les richesses, les avait

adjugées aux ulmenes les plus puissants. Quant à lui, il avait établi

son quartier général dans sa demeure au vieux Carmen. Don Luis et sa

fille avaient repris possession de leur habitation échappée à la furie

indienne.

La ville, où les Patagons étaient entassés, offrait l'image de la

désolation.

Huit jours après la prise de la colonie, vers dix heures du matin, trois

personne causaient à demi-voix dans le salon de don Luis Munoz.

C'étaient don Luis lui-même, sa fille te le capataz don José Diaz. Ce

dernier, sous son costume de gaucho, avait l'air d'un vrai bandit.

Maria, en vedette à une fenêtre, en riait comme une folle, au grand

désespoir du capataz, qui, de tout son coeur, donnait au diable don

déguisement maudit.

--José, mon ami, disait don Luis, ajuste tes flûtes pour entrer en

danse.

La cérémonie est donc pour aujourd'hui?

--Oui, José. Avouons que nous vivons dans de singuliers temps et de

singuliers pays. J'ai vu bien des révolutions, mais celle-là les passe

toutes.

--Au point de vue des Indiens, dit Linda, elle est très-logique.

--Il y a un mois, qui de vous s'attendait à un si prompt rétablissement

de l'empire des Incas?

--Pas moi, reprit le capataz. Seulement, il me semble que, pour un futur

empereur, Neham n'est guère magnanime.

--Qu'entends-tu par là, mon ami?

--N'a-t-il pas écrit à don Fernando que si, dans trois jours, il n'a pas

quitté la colonie, il le fera pendre.

--Avant de pendre les gens dit dona Linda, il faut les prendre.

--Tout cela est fort bien, José mais tu vas retourner à l'estancia.

Surtout n'oublie pas mes recommandations.

--Rapportez-vous-en à moi, seigneur; mais je suis inquiet de Sanchez,

dit-il tout bas pour n'être pas entendu de Maria. Depuis six jours, il a

disparu sans donner de ses nouvelles.

--Don Sanchez, répondit Linda, n'est pas homme à se perdre sans laisser

de traces. Rassurez-vous; nous le reverrons.

--Neham-Outah! s'écria Maria, en se retournant.

--José, mon ami, décampe dit don Luis.

--Venez vite, ajouta Maria.

Neham-Outah parut. Le grand chef des Aucas, paré de son magnifique

costume indien, avait le front soucieux et le regard triste. Après les

premiers compliments, dona Linda, inquiète de l'apparence sombre du

chef, se pencha gracieusement vers lui, et, d'un air affectueux

parfaitement joué:

--Qu'avez-vous, don Juan? Vous paraissez tourmenté. Auriez-vous reçu de

fâcheuses nouvelles?

--Non, madame, je vous remercie. Si j'étais ambitieux, tous mes souhaits

seraient comblés: les chefs patagons ont résolu le rétablissement de

l'empire des Incas, et c'est moi, leur héritier direct, qu'ils ont élu

pour succéder à l'infortuné Tupac-Amaru; mais...

--Mais on vous a rendu justice.

--Cette distinction m'effraye, et je tremble de ne pouvoir porter le

poids de l'empire. Les blessures faites à ma race par les Espagnols,

sont anciennes et profondes; les Indiens ont été abrutis par une longue

servitude. Quelle tâche que de commander à ces peuplades désunies! Qui

continuera mon oeuvre, si je meurs dans vingt ans, dans dix ans, demain

peut-être? Que deviendra le rêve de ma vie?

--Dieu vous garde de longs jours, don Juan, répondit dona Linda.

--Un diadème sur mon front! Tenez, senorita, je suis découragé, las de

vivre; il me semble que la couronne, comme un cercle fatal, serrera mes

tempes, les brisera, et que je serai enseveli dans mon triomphe.

--Chassez ces vains pressentiments, reprit la jeune fille, qui lui avait

lancé à la dérobée un regard perçant.

--Vous le savez, madame, la roche terpéienne est près du Capitole.

--Allons! allons! don Juan, dit gaiement don Luis, mettons-nous à table.

Un splendide déjeuner était servi. Les premiers moments furent

silencieux; les convives paraissaient gênés; mais peu à peu, grâce aux

efforts de dona Linda, la conversation s'anima. Neham-Outah, on le

voyait aisément, se faisait violence pour refouler dans son coeur le

flot des pensées qui lui montait aux lèvres. Vers la fin du repas, il se

tourna vers la jeune fille:

--Senorita, lui dit-il, ce soir tout sera dit, je serai empereur des

Patagons et ennemi des Espagnols que, sans doute, reviendront les armes

à la main troubler notre empire. Ce qu'ils redoutent le plus dans une

insurrection indienne, ce sont les représailles, c'est-à-dire le

massacre des blancs. Mon mariage avec une Argentine est un gage de paix

pour vos compatriotes et une sécurité pour leur commerce. Je viens donc

vous dire, en présence de votre père: Dona Linda, accordez-moi votre

main.

--Qui nous presse en ce moment, don Juan? répondit-elle. N'êtes-vous pas

sûr de moi?

--Toujours la même réponse, vague et obscure, fit le chef en fronçant le

sourcil. Enfant qui jouez avec le lion, je vois à présent le fond de

votre coeur. Imprudente! vous courez à votre perte... Mais non, vous

êtes en mon pouvoir, et, après vous avoir sauvé dix fois la vie, je vous

offre la moitié du trône. Demain, il le faut, madame, vous m'épouserez.

La tête de votre père et celle de don Fernando me répondront de votre

obéissance.

Et, saisissant une carafe en cristal pleine d'une eau limpide, il

mouilla jusqu'aux bords son verre qu'il vida d'un trait, pendant que don

Linda le regardait fixement; ce regard contenait une joie cruelle et

voilée.

--Dans une heure, ajouta-t-il en posant son verre sur la table, vous

assisterez à la cérémonie auprès de moi, je le veux.

--J'y serai, répondit-elle.

--Adieu, madame!

La jeune fille se leva vivement saisit la carafe et s'approcha de la

fenêtre.

--Que fais-tu là? demanda don Luis.

--Mon père, j'arrose mes fleurs.

Tout en vidant l'eau, Linda, l'oeil animé d'un feu sombre, murmura tout

bas:

--Don Juan, entre la coupe et les lèvres, il y encore place pour un

malheur, m'as-tu dis un jour; en bien! écoute-moi à mon tour: Entre ton

front et la couronne, il y a la mort.

Elle posa ensuite sur la terrasse de la maison deux jardinières auprès

de la balustrade. C'était un signal sans doute, car au bout de quelques

minutes, Maria entra précipitamment dans le salon en disant:

--Il est là.

--Qu'il entre! dirent à la fois don Luis et sa fille.

Sanchez parut. L'estanciero recommanda à Maria la plus grand vigilance,

ferma les portes et vint s'asseoir auprès du bombero.

--Eh bien? demanda-t-il.

Le fils du Soleil (1879) · 第 29 / 32 题