Don Luciano Quiros, heureux du secours que lui envoyait le président de
la république argentine, cheminait au galop à côté de don Juan, le
nouveau colonel. Ils parvinrent promptement à une barrière gardée par un
poste considérable de gauchos et de colons bien armés.
--C'est par ici qu'il nous faut sortir, dit don Juan au gouverneur;
mais, comme la nuit est noire et que nous aurons une ou deux lieues à
faire, il serait imprudent de nous aventurer seuls dans une plaine
sillonnée de vagabonds Indiens.
--Il est vrai, interrompit don Luciano.
--Le gouverneur ne doit pas risquer sa vie légèrement. Si l'on vous
faisait prisonnier, par exemple, voyez quel désavantage pour la colonie.
--Vous parlez d'or, don Juan.
--Prenons une escorte.
--Oui. Combien d'hommes?
--Une dizaine, au plus.
--Emmenons-en vingt. Nous pouvons rencontrer cent Indiens.
--Va pour vingt, don Luciano, puisque vous le désirez, répondit l'autre
avec un sourire sardonique.
A l'arrivée du gouverneur, les défenseurs du poste s'étaient mis sous
les armes. Don Juan sépara vingt cavaliers, qui, sur son ordre, vinrent
se ranger derrière lui.
--Sommes-nous prêts à partir, gouverneur?
--En route.
L'escorte, ayant à sa tête les deux colonels, s'ébranla dans la
direction de la plaine. Juan charmait depuis trois quarts d'heure don
Luciano Quiros par le feu roulant de ses réparties spirituelles,
lorsqu'il fut interrompu par lui.
--Pardon, colonel, dit le gouverneur inquiet, ne vous semble-t-il pas
singulier de n'avoir encore rencontré personne?
--Pas le moins du monde, monsieur, répondit Juan. Sans doute, ils ne
savent quelle route prendre, et ils attendent mon retour.
--C'est possible, dit au bout d'un instant le gouverneur.
--En ce cas, il nous resterait une lieue à faire.
--Marchons donc!
La verve de don Juan était tarie. Parfois son regard scrutait le vide
autour de lui, tandis que don Luciano demeurait silencieux. Tout à coup,
le hennissement lointain d'un cheval traversa l'espace.
--Qu'est cela? demanda-t-il à don Juan.
Probablement ceux que nous cherchons.
--Dans tous les cas, soyons prudents. Attendez-moi, je cours au-devant en
éclaireur.
Il piqua des deux et s'éloigna dans l'ombre. A une certaine distance, il
descendit de cheval et colla son oreille sur le sol.
--_Demonios!_ murmura-t-il en se relevant et en se remettant en selle,
on nous poursuit. Ce satané Sanchez m'aurait-il reconnu?
--Que se passe-t-il? demanda le gouverneur.
--Rien, repartit Juan en lui pesant la main gauche sur le bras. Don
Luciano Quiros, rendez-vous, vous êtes mon prisonnier.
--Etes-vous fou, don Juan?
--Ne m'appelez plus don Juan, senor, dit le jeune homme d'une voix
sombre; je suis Neham-Outah, le grand chef des nations patagones.
--Trahison! s'écria le gouverneur. A moi, gauchos, défendez-moi!
--Inutile, colonel, ces hommes sont à moi.
--Je ne me rendrai pas! reprit le gouverneur. Don Juan, ou qui que vous
soyez, vous êtes un lâche!
Il se débarrassa par un écart de son cheval de l'étreinte du jeune homme
et mit le sabre en main. Le galop rapide de plusieurs chevaux se
rapprochait de minute en minute.
--Serait-ce un secours qui m'arrive? dit le gouverneur en armant un
pistolet.
--Oui; mais trop tard, répondit froidement le chef Indien.
A son commandement, les gauchos cernèrent le gouverneur, qui en abattit
deux. Dès lors, la mêlée devint affreuse dans les ténèbres. Don Luciano,
voyant que sa vie était perdue, voulait au moins mourir en soldat, et il
se battait en désespéré.
Le bruit du galop croissait toujours.
Neham-Outah vit qu'il fallait en finir, et, d'un coup de pistolet, il
cassa la tête du cheval du gouverneur. Don Luciano roula sur le sable;
mais, se relevant subitement, il porta à son adversaire un coup de sabre
que celui-ci para par un bond de côté.
--Un homme comme moi ne se rend pas à des chiens comme vous! s'écria don
Luciano, qui se fit sauter la cervelle.
Cette détonation fut suivie d'une vive fusillade, et un troupe ce
cavaliers fondit comme un tourbillon sur les gauchos.
La lutte dura à peine quelques secondes: à un coup de sifflet de
Neham-Outah, les gauchos tournèrent bride et s'enfuirent isolément dans
la plaine obscure. Une huitaine de cadavres jonchaient le terrain.
--Trop tard! dit Sanchez au major Blumel qui s'était mis à la poursuite
de don Juan, dès que le bombero l'eut averti du péril où l'indien avait
entraîné le gouverneur.
--Oui, fit le major tristement, c'était un soldat; mais comment
rejoindre ces traîtres et savoir à quoi nous en tenir!
--Ils sont déjà dans le camp des Indiens.
Sanchez sauta de cheval, coupa avec son machete une branche de pin
résineux pour s'en faire une torche, à la lueur de laquelle il examina
les corps étendus sur le sol.
--Le voici! s'écria le bombero. Le crâne est horriblement fracassé; sa
main serre un pistolet, mais son visage garde encore l'expression d'un
défi hautain.
--Mon vieil ami devait-il finir ainsi dans une embuscade, lorsque
l'ennemi assiège sa place? murmura l'Anglais.
--Dieu est le maître, reprit philosophiquement Sanchez.
--Il a accompli son devoir, accomplissons le nôtre.
Ils relevèrent le corps de don Luciano Quiros; puis, toute la troupe de
cavaliers retourna au Carmen.
Cependant, Neham-Outah avait seulement voulu faire don Luciano
prisonnier pour traiter avec les colons et verser le moins de sang
possible, et il regrettait amèrement la mort du gouverneur. Pendant que
les gauchos se réjouissaient du succès du guet-apens, Neham-Outah
rentrait sombre et mécontent dans son camp.
Maria et dona Linda voyant vide le toldo du grand chef n'avaient pu
retenir un soupir de satisfaction. Elle avaient le temps de se remettre
de leurs émotions en son absence et de se préparer à l'entrevue que
Linda désirait avoir avec lui. Elles avaient quitté en toute hâte leur
défroque indienne et repris leur costume espagnol. Pas un hasard qui
favorisait le projet de la fiancée de don Fernando, elle était plus
belle, plus séduisante que de coutume; sa pâleur avait je ne sais quelle
grâce touchante et irrésistible, et ses yeux lançaient des flammes vives
d'amour et de haine.
Lorsque Neham-Outah arriva devant son toldo, le matchi s'approcha de
lui.
--Que me veux-tu? demanda le chef.
--Que mon père me pardonne! répondit humblement le sorcier. Cette nuit,
deux femmes se introduites dans le camp.
--Que m'importe? interrompit le chef impatienté.
--Ces femmes, quoique vêtues à la mode indienne, sont blanches dit le
matchi, qui appuya sur le dernier mot.
--Ce sont sans doute des femmes de gauchos.
--Non, répondit le sorcier leurs mains sont trop pâles, et leurs pieds
trop petits. D'ailleurs, l'une d'elles est L'esclave blanche de l'arbre
de Gualichu.
--Ah! Et qui les a faites prisonnières?
--Personne: elles sont venue seules.
--Seules?
--Je les ai accompagnées dans le camp et protégées contre la curiosité
des guerriers.
--Tu as bien agi.
--Je les ai introduites dans le toldo de mon père.
--Elles sont donc là?
--Depuis plus d'une heure.
--Je remercie mon frère.
Neham-Outah détacha un de ses bracelets et le jeta au matchi, qui
s'inclina jusqu'à terre.
Le chef, en proie à une indicible agitation, s'élança vers son toldo,
dont il souleva le rideau d'une main fébrile, et il ne put, à la vue de
dona Linda, retenir un cri de joie et d'étonnement.
La jeune fille l'accueillit par un de ces sourires étranges et charmants
dont les femmes seulement ont le secret.
--Que signifie cela? se demanda le chef en la saluant gracieusement.
Dona Linda, malgré elle, admira le jeune homme: son costume indien,
éclatant à la lumière, pressait sa taille élégante et relevait son
attitude mâle et superbe, sa tête se dressait fièrement sur son col nu.
Il était vraiment beau et né pour commander.
--Quel nom dois-je vous donner, caballero! lui dit-elle en lui montrant
à côté d'elle un siège en bois de noqual sculpté.
--Cela dépend, senorita. Si vous vous adressez à l'Espagnol, appelez-moi
don Juan; si vous êtes venue parler à l'Indien, mes frères me nomment
Neham-Outah.
--Nous verrons, dit-elle.
Pendant un moment de silence, les deux interlocuteurs s'examinaient
sournoisement. Dona Linda ne savait par où commencer, et le chef
cherchait lui-même les motifs d'une telle visite.
--Est-ce bien moi que vous vouliez rencontrer, senorita? dit enfin
Neham-Outah.
--Et qui donc?
--Le bonheur de vous voir ici me semble un rêve, et je crains de me
réveiller.
Ce madrigal rappelait l'hôte de don Luis Munoz et ne s'accordait guère
avec les ornements d'un chef indien et l'intérieur d'un toldo.
--Mon Dieu! dit dona Linda d'un ton léger, vous n'êtes pas très-éloigné
de me croire sorcière ou fée; je vais briser ma baguette.
--Vous n'en resterez pas moins une enchanteresse, interrompit
Neham-Outah avec un sourire.
--Le sorcier, c'est le frère de cette enfant qui m'a révélé votre nom
véritable et l'endroit où je pourrais vous voir. Accordez à Sanchez le
brevet de sorcier.
--Je ne l'oublierai pas dans l'occasion, répondit-il avec un invisible
froncement de sourcils qui n'échappa point à dona Linda. Mais revenons à
vous, senorita. Serait-ce un indiscrétion de vous demander à quelle
circonstance extraordinaire je dois la faveur d'une visite que je
n'attendais pas, mais qui me comble de joie?
--Oh! à une cause bien simple, répliqua-t-elle en lui lançant un regard
acéré.
--Je vous écoute, madame.
--Peut-être est-ce un interrogatoire que vous me faites subir?
--Oh! vous ne pensez pas, je l'espère, ce que vous me dites là.
--Don Juan, nous vivons dans des temps si malheureux que l'on n'est
jamais sûr si c'est à un ami que l'on s'adresse.
--Je suis le vôtre, madame.
--Je le souhaite, j'en suis persuadée même; aussi, vous parlerai-je avec
la plus entière confiance. Une jeune fille de mon âge, surtout de mon
rang, ne tente pas une démarche aussi... singulière, sans motifs graves.
--J'en suis convaincu.
--Que peut jeter une femme hors de sa modestie instinctive et lui faire
dédaigner jusqu'à sa réputation? Quel sentiment lui inspire un courage
viril? L'amour, n'est-ce pas, don Juan, l'amour? Me comprenez-vous?
--Oui, madame, répondit-il avec émotion.
--Eh bien! je l'ai dit, il s'agit de mon coeur et de vous...
peut-être... don Juan... A notre dernière entrevue, mon père vous
annonça un peu brusquement, à vous comme à moi, mon mariage avec don
Fernando Bustamente. J'avais pensé que vous m'aimiez...
--Madame!
--Mais à ce moment j'en devins certaine. J'ai vu votre pâleur subite;
votre voix était troublée.
--Cependant...
--Je suis femme, don Juan. Nous autres femmes, nous devinons l'amour
d'un homme avant cet homme lui-même.
Le chef indien la regarda avec une expression indéfinissable.
--Quelques jours plus tard, continua-t-elle, don Fernando Bustamente
tombait dans un guet-apens. Pourquoi avez-vous fait cela, don Juan?
--Je voulais me venger d'un rival, mais je n'avais pas ordonné sa mort.
--Je le sais.
Neham-Outah ne comprenait pas.
--Vous n'aviez pas de rival. A peine aviez-vous quitté notre maison, que
j'avouais à mon père que je n'aimais pas don Fernando et que je ne
l'épouserais pas.
--O mon Dieu! s'écria le jeune homme avec douleur.
--Rassurez-vous, le mal est réparé: don Fernando n'est pas mort.
--Qui vous a dit?...
--Je le sais. Je le sais si bien que don Fernando, enlevé par mes ordres
des mains de Pincheira, est à cette heure à l'estancia de San-Julian,
d'où il doit prochainement partir pour Buenos-Ayres.
--Ce n'est pas tout. Je fis comprendre à mon père vers quel coeur le
mien s'était tourné et à quel amour il se confiait, et mon père, qui n'a
jamais rien pu me refuser, m'a permis d'aller rejoindre celui que je...
préfère.
Elle décocha à don Juan une oeillade rapide te chargée d'amour, baissa
les yeux et rougit. Mille sentiments contraires se combattaient dans le
coeur de Neham-Outah, qui n'osait croire à ce qui le rendait si heureux:
un doute lui restait, doute cruel! Si elle se jouait de lui?
--Eh quoi! dit-il, vous m'aimeriez?
--Ma présence ici... balbutia-t-elle.
--Le bonheur m'égare, pardonnez-moi.
--Si je ne vous aimas pas, répondit-elle, Fernando est libre, et je
pourrais l'épouser.
--O femmes! créatures adorables, qui sondera jamais vos coeurs? que
devinera ce que vous cachez de douleur et de joie dans un regard ou dans
un sourire? Oui, senorita, ou, je vous aime, et je veux vous le dire à
genoux.
Et le grand chef des nations patagones se jeta aux pieds de dona Linda;
il lui pressa les mains et les couvrit de baisers de feu. La jeune
fille, la tête haute, pendant qu'il était là, prosterné devant elle,
laissa passer dans ses yeux je ne sais quelle joie féroce; il avait
renouvelé l'éternelle allégorie du lion qui livre ses griffes aux
ciseaux de l'amour. Cet homme, si puissant et si redoutable, était
vaincu, et désormais elle était sûre de sa vengeance.
--Que répondrai-je à mon père? dit-elle d'une voix douce comme une
caresse.
Le lion se relève, l'oeil plein d'éclairs, le front inspiré.
--Madame, répondit-il avec une majesté suprême, dites à don Luis Munoz
que sur votre front bien aimé, avant un mois je placerai une couronne.
Il est rare qu'une situation extrême, poussée à sa dernière limite,
demeure longtemps tendue; aussi n'est-il pas étonnant qu'après s'être
avancé si loin dans son amour confiant, Neham-Outah ait reculé, effrayé
du chemin qu'il avait fait: l'homme est tel, que trop de bonheur
l'embarrasse et l'inquiète, et c'est peut-être un pressentiment que ce
bonheur doit être d'une courte durée. Le chef indien, dont le coeur
débordait comme une coupe trop pleine, sentait un doute vague se mêler à
sa joie et la couvrir d'ombre. Cependant, il est doux de se flatter
soi-même, et le jeune homme se livrait à cet enivrement nouveau et aux
voluptés de l'espérance. Ces sourires! ces regards! tout le rassura.
Pourquoi serait-elle venue à lui à travers tant de périls? Elle m'aime!
pensa-t-il, et sur ses yeux l'amour épaississait le bandeau dont dona
Linda les avait entourés avec tant de grâce et de perfidie.
Les hommes d'une haute intelligence sont presque tous, à leur insu,
atteint d'une faiblesse que souvent cause leur perte, d'autant mieux
qu'ils ne croient personne assez fort pour les tromper. Neham-Outah
avait-il rien à craindre de cette enfant de quinze ans qui avouait si
naïvement son amour? Mais, homme d'Etat avant tout, esprit détourné pour
ainsi dire de la vie pour s'absorber dans un rêve, l'indépendance de sa
patrie, Neham-Outah n'avait jamais essayé de lire dans ce livre
énigmatique appelé le coeur féminin; il ignorait que la femme, surtout
la femme américaine, ne pardonne pas une insulte faite à son amant:
c'est l'arche sainte pour elle; n'y touchez pas!
L'Indien aimait pour la première fois, et ce premier amour, si vif que
plus tard tous les autres pâlissent même devant son souvenir, s'était
creusé dans son coeur une place profonde. Il aimait! et le doute
passager qui avait attristé sa pensée ne pouvait lutter contre une
pensée déjà inguérissable.
--Puis-je, demanda Linda rester dans votre camp, sans crainte d'être
insultée, jusqu'à ce que mon père vienne?
--Commandez, madame, répondit l'Indien, vous n'avez ici que des
esclaves.
--Cette enfant, à qui vous devez ma présence, va se rendre à l'estancia
de San-Julian.
Neham-Outah s'avança vers le rideau du toldo et frappa deux fais dans sa
main. Lucaney parut.
--Qu'un toldo soit préparé pour moi: je cède celui-ci à ces deux femmes
des visages pâles, dit le chef en langue aucas. Une troupe de guerriers
choisis, commandés par mon frère, veillera jour et nuit à leur sûreté.
Malheur à qui manquerait pour elles de respect! Ces femmes sont sacrées
et libres d'aller, de venir et de recevoir qui bon leur semble. Qu'on
selle deux chevaux, un pour moi, un pour une des deux femmes blanches.
Lucaney sortit.
--Vous le voyez, madame vous êtes reine ici.
Dona Linda tira de son sein une lettre écrite d'avance et non cachetée,
qu'elle lui présenta, le sourire sur les lèvres, mais en tremblant au
fond de l'âme.
--Tenez, lisez, don Juan, ce que j'écris à mon père.
--Oh! senorita, dit-il en repoussant le papier.
Dona Linda referma lentement la lettre sans émotion apparente et la
remit à Maria.
--Mon enfant, tu donneras ceci à mon père seul, et tu lui expliqueras ce
que j'ai oublié de lui dire.
--Permettez-moi de me retirer, madame.
--Non, reprit Linda d'une vois câline: je n'ai pas de secrets pour vous.
Le jeune homme sourit à ces paroles. En ce moment on amena les chevaux.
Dona Linda eut le temps de jeter à voix basse dans l'oreille de Maria
ces mots rapides:
--Ici, ton frère dans une heure.
Maria ferma un peu ses paupières en signe d'intelligence.
--Je vais, dit le chef, accompagner moi-même votre amie jusqu'auprès des
retranchements du Carmen.
--Je vous remercie, don Juan.
Les deux jeunes filles s'embrassèrent tendrement.
--Dans une heure! murmura dona Linda.
--Bien! répondit Maria.
--Vous êtes ici chez vous, madame, dit Neham-Outah à dona Linda qui le
reconduisit jusqu'au seul du toldo. Maria et le chef montèrent à cheval
et partirent. La jeune Américaine les suivit des yeux et de l'oreille et
rentra.
--La partie est engagée; il faut qu'il me dévoile ses projets,
murmura-t-elle, en laissant tomber derrière elle le rideau du toldo.
--Ici, dit Neham-Outah, vous n'avez plus besoin de moi.
Il tourna bride et galopa vers le camp. La jeune fille s'avança
bravement du côté de la ville dont la masse sombre se dressait devant
elle. Mais une main vigoureuse saisit la bride de son cheval; elle
sentit un pistolet appuyé sur sa poitrine; une voix basse lui dit en
espagnol:
--Qui vive?
--Ami! répondit-elle en réprimant un cri d'effroi.
--Maria! reprit la rude voix qui s'adoucit soudain.
--Sanchez! s'écria-t-elle joyeuse en se laissant glisser dans les bras
de son frère qui la serra affectueusement.
--D'où viens-tu, petite soeur?
--Du camp des Patagons.
--Déjà!
--Ma maîtresse m'envoie vers vous.
--Qui t'accompagnait?
--Neham-Outah lui-même.
--Malédiction! exclama le bombero; depuis cinq minutes je le tenais au
bout de mon fusil. Enfin!... mais viens, nous causerons là-bas.
--Oh! dit Sanchez après que Maria eut terminé le récit de leur
expédition; oh! les femmes sont des démons, et les hommes des poules
mouillées. Et ta lettre?
--La voici.
Il faut que don Luis la reçoive cette nuit, car le pauvre père doit
languir dans une inquiétude mortelle.
--Je vais partir, dit Maria.
--Non, tu as besoin de repos. J'ai là un homme sûr qui courra à
l'estancia. Toi, petite soeur, entre dans cette maison, où une digne
femme qui me connaît, aura soin de toi.
--Irez-vous vers dona Linda?
--Pardieu? Pauvre demoiselle, seule au milieu des païens!
--Toujours dévoué, mon bon frère.
--Il parait que c'est ma vocation.
Sanchez emmena Maria dans la maison désignée, la recommanda chaudement à
l'hôtesse puis s'engagea dans une rue au milieu de laquelle flambait un
bon feu. Là, plusieurs hommes reposaient enveloppés dans leur manteau.
Le bombero secoua rudement du pied un des dormeurs.
--Allons, allons, Pavito, lui dit-il; debout mon garçon! galope vers
l'estancia de San-Julian.
--Mais j'en arrive, murmura le gaucho en baillant et se frottant les
yeux.
--Raison de plus, tu dois en connaître le chemin. C'est dona Linda qui
t'envoie.
--Si la senorita le veut, dit le Pavito, que ce nom réveilla tout à
fait, que faut-il faire?
--Monter à cheval et porter cette lettre à don Luis: une lettre
importante, entends-tu?
--Très-bien.
--Que nul ne t'enlève ce papier!
--Peste! non.
--Si l'on te tue...
--On me tuera.
--Toi mort, on ne le trouvera même pas.
--Je l'avalerai.
--Les Indiens n'auront pas l'idée de t'ouvrir le ventre.
--Soyez tranquille.
--Pars.
--Le temps de seller mon cheval.
--Au revoir, Pavito, et bonne chance!
Sanchez quitta le gaucho, qui ne tarda pas à se mettre en route.
--A mon tour, maintenant, murmura le bombero. Comment parvenir jusqu'à
dona Linda?
Il se gratta la tête comme quelqu'un qui cherche, plissa son front, et,
bientôt, se déridant et écartant ses sourcils froncés, il se dirigea
gaiement vers le fort. Après une conférence avec le major Blumel, qui
avait remplacé don Luciano Quiros dans le commandement de la ville,
Sanchez se dépouilla de son costume et se déguisa en Indien. Il partit,
s'introduisit dans le camp des Patagons, et peu avant le lever du
soleil, il était de retour à la ville.
--Tout va pour le mieux, répondit le bombero. Vive Dieu! Neham-Outah
paiera cher, je crois, l'enlèvement de don Fernando. Oh! les femmes! des
démons, des démons!
--Dois-je aller la rejoindre?
--Non, c'est inutile.
Et, sans entrer dans aucun détail, Sanchez, exténué de fatigue, choisit
une place pour dormir et ronfla sans se soucier des Indiens.
Quelques jours s'écoulèrent sans que les assiégeants renouvelassent leur
attaque contre la ville, que, néanmoins ils resserraient de plus en
plus. Les Espagnol, étroitement bloqués, sans communications avec le
dehors voyaient les vivres leur manquer; et la hideuse famine ne
tarderait pas à faucher des victimes. Heureusement, l'infatigable
Sanchez eut une idée qu'il communiqua au major Blumel. Il fit pétrir
cent cinquante pains qu'il satura d'arsenic et mélanger du vitriol à
l'eau-de-vie dans vingt barils. Le tout chargé sur des mules, fut placé
sous l'escorte de Sanchez et de ses deux frères. Les bomberos,
s'approchèrent des retranchements patagons avec cet effroyable
approvisionnement. Les Indiens, passionnés pour l'eau de feu, se
précipitèrent au-devant de la caravane pour s'emparer des barils; mais,
barils et pains, Sanchez et ses frères abandonnèrent leur chargement sur
le sable, et jouant de l'éperon, ils rentrèrent dans les mules destinées
à nourrir les assiégés, si les Patagons ne donnaient pas l'assaut.
Ce fut fête au camp. Les pains furent coupés. Les barils défoncés; rien
ne resta. Cette orgie coûta aux Indiens six mille hommes, qui moururent
dans des tortures atroces. Les autres frappés de terreur, commencèrent à
se débander dans toutes les directions. On ne respectait plus les chefs;
Neham-Outah lui-même voyait tomber son autorité devant la superstition
des sauvages, qui croyaient à un châtiment céleste. Leurs prisonniers,
hommes, femmes et enfants, furent massacrés avec des raffinements de
barbarie horribles. Dona Linda, quoique protégée par le grand chef, ne
dut son salut qu'au hasard ou qu'à Dieu qui la gardait comme un
instrument de ses volontés.
La rage des Indiens, ne pouvant plus s'exercer contre personne, se calma
peu à peu. Neham-Outah parcourait tous les rangs pour rendre le courage
aux guerriers. Il avait compris qu'il fallait en finir. Il donna l'ordre
à Lucaney de rassembler tous les ulmenes dans son toldo.
Grands chefs des grandes nations, leur dit Neham-Outah, dès que tous
furent réunis devant le feu du conseil, demain au point du jour,
l'assaut sera donné au Carmen de tous les côtés à la fois. Dès que la
ville sera prise, la campagne sera finie. Ceux qui reculeront ne sont
pas des hommes, ce sont des esclaves. Souvenez-vous que nous combattons
pour la liberté de notre race.
Il désigna ensuite à chaque chef la place de sa tribu dans l'attaque,
forma une réserve de dix mille hommes pour soutenir au besoin ceux qui
faibliraient, et, après avoir encouragé les ulmenes, il les congédia.
Dès qu'il fut seul, il se rendit au toldo de dona Linda. La jeune fille
donna à Lucaney l'ordre de l'introduire. Il entra. Dona Linda causait
avec son père, qui, après avoir reçu sa lettre des mains du Pavito,
était accouru vers elle.
L'intérieur du toldo était méconnaissable: Neham-Outah l'avait garni de
meubles enlevés çà et là dans les estancias par les Indiens. A
l'extérieur, rien n'était changé, mais l'intérieur, divisé par des
cloisons et enjolivé d'ornements, était devenu une véritable habitation
européenne. Là, Linda vivait doucement, honorée du chef suprême, en
compagnie de son père et de Maria, qui l'aidait à sa toilette.
Les Indiens, quoique un peu étonnés de la vie de leur grand toqui, se
souvenant, d'ailleurs de l'éducation européenne qu'il avait reçue,
fermait les yeux et n'osaient se plaindre. La haine de Neham-Outah
n'était-elle pas toujours aussi vivace contre les blancs? Devant le feu
du conseil sa parole n'était-elle pas toujours pleine d'amour pour la
patrie? N'est-ce pas lui qui avait dirigé l'invasion et mené les
peuplades dans les sentiers de la liberté? Ainsi, Neham-Outah n'avait
rien perdu dans l'esprit des guerriers; il en était resté le chef
bien-aimé.
--L'effervescence des tribus est-elle apaisée? demanda dona Linda au
chef.
--Oui, grâce au ciel, senorita, mais l'homme qui gouverne au Carmen est
une bête fauve: six mille hommes sont morts empoisonnés.
--Oh! c'est affreux, dit la jeune fille.
--Les blancs sont habitués à nous traiter ainsi, et le poison...
--Ne parlons plus de cela, don Juan, j'en ai le frisson.
--Depuis des siècles les Espagnols son nos bourreaux.
--Que comptez-vous faire? demanda don Luis pour détourner la
conversation.
--Demain, senor, assaut général contre le Carmen.
--Demain?
--Oui, demain, j'aurai abattu en Patagonie le pouvoir espagnol, ou je
serai mort.
--Dieu protégera la bonne cause, dit dona Linda d'une voix prophétique.
Un nuage douloureux passa sur le front de don Luis.
--Pendant la bataille, qui sera rude, je vous en conjure, ne sortez pas
de ce toldo, devant lequel je laisserai vingt hommes de garde.
--Nous nous quittez déjà, don Juan.
--Il le faut, excusez-moi, madame.
--Adieu donc! dit dona Linda.
--Tout est fini! murmura don Luis désespéré quand Neham-Outah fut sorti;
ils réussiront.
La jeune fille, calme et souriant à demi, mais le regard enflammé de
haine, s'approcha de don Luis, joignit ses mains sur son épaule et lui
dit tout bas:
--Mon père, avez-vous lu la Bible?
--Oui, dans le temps que j'étais jeune.
--Vous rappelez-vous de l'histoire de Samson et de Dalilah?
--Voudrais-tu donc lui couper les cheveux?
--Vous souvenez-vous de Judith et d'Holophorme?
--Voudrais-tu lui couper la tête?
--Que signifient ces étranges questions?
--J'aime don Fernando.