Sanchez avait suivi sa soeur sans mot dire et presque aussi étonné que
don Luis et sa fille du dévouement de Maria. Elle le conduisit dans sa
chambre, nid charmant, plein d'ombres et de fraîcheur, comme imprégné
d'une odeur virginale. Pendant que le bombero s'extasiait devant ces
gracieuses merveilles d'un réduit de jeune fille, Maria, soupirant et
prête à pleurer, jeta un regard d'adieu sur sa chambre bien-aimée, mais
elle eut le courage de refouler ses larmes.
--Asseyez-vous, mon frère, dit-elle, j'ai un grand service à vous
demander.
--Diable! un service! Petite soeur, pourquoi prendre un air aussi
solennel pour une chose bien simple?
--C'est que c'est difficile.
--Rien n'est impossible pour te contenter. De quoi s'agit-il?
--Jurez-moi, auparavant, de m'accorder ce que je vous demanderai.
--Va, mon enfant, et ne t'inquiète pas du reste, dit Sanchez avec un
gros rire.
--Non, je veux un serment.
--Je te le fais, c'est entendu.
--Mon frère, vous n'êtes pas sérieux.
--J'ai la gravité d'une idole indienne.
--Vous vous moquez de moi, fit-elle avec des larmes dans la voix.
--Le diable emporte les femmes! reprit Sanchez; on fait toujours leur
volonté. Voyons, folle, ne pleurons pas. Je jure d'obéir à ton caprice.
Dévide-moi ton chapelet.
--J'ai promis à dona Linda, mon bon frère, de lui donner avant trois
jours des nouvelles de don Fernando.
--Après?
--Je veux accomplir ma promesse.
--Peste!
--Et pour cela j'ai compté sur vous.
--Sur moi?
--Oui.
--A quoi puis-je te servir?
--Sans vous, la chose est impraticable.
--Alors, petite soeur, je crains fort que...
--Vous avez juré.
--Va! je suis tout oreilles.
--J'ai longtemps habité parmi les Indiens, dont je connais les moeurs et
le langage. Je vais m'introduire dans leur camp, sans être reconnue,
pour apprendre où est don Fernando.
--Et votre serment, mon frère? dit-elle en se plaçant devant la porte.
--Je ne le tiendrai pas, et, si Dieu pense que j'ai eu tort, nous
réglerons ce compte-là ensemble.
Elle regarda un moment son frère en silence.
--Vous y êtes bien résolu? reprit-elle.
--Complètement.
--J'irai seule.
--Hein? exclama Sanchez, en se précipitant vers elle; tu veux donc me
faire mourir?
Maria ne répondit pas.
--Partez, mon frère, je me passerai de vous.
--Allons! je te suivrai. Oh! les femmes! murmura le bombero.
--Nous réussirons! s'écria-t-elle toute joyeuse.
--Oui, à nous faire tuer.
--Partons, frère, dit-elle en mettant sous son bras un petit paquet
d'habits.
Maria, craignant l'émotion des adieux, évita dona Linda.
Le Pavito avait préparé deux chevaux qui entraînèrent promptement le
frère et la soeur loin de l'estancia. A la batterie, le capataz les
avait attendus.
--Senorita, avait-il dit à Maria, vous êtes une noble fille. Dieu vous
aidera et vous bénira.
--Don José, avait répondu Maria en souriant et en tirant de son sein une
petite croix d'or que lui avait donné dona Linda, et dont elle brisa le
cordon de velours, don José, prenez cette croix et gardez-la en souvenir
de moi.
Les deux voyageurs galopaient depuis longtemps déjà que l'heureux
capataz baisait encore la croix à pleines lèvres en songeant que sa
place habituelle était sur le coeur de la jeune fille. Sanchez et sa
soeur marchèrent côte à côte sans échanger une parole; tous deux étaient
plongés dans un abîme de pensées.
--Combien nous reste-t-il de de chemin? demanda Maria.
--Deux lieues.
Ils retombèrent dans leur mutisme. Tout à coup le pas d'un cheval
retentit derrière eux; ils se retournèrent et aperçurent le Pavito qui
gesticulait. Ils s'arrêtèrent, et le gaucho les eut bientôt rejoints.
--Ma maîtresse me suit, dit-il
Dona Linda, vêtue en homme, accourait de toute la vitesse de sa monture.
--Faut-il retourner? demanda Sanchez qui eut une lueur fugitive
d'espérance.
--Non, non; poussons, au contraire, reprit Linda.
--Où allez-vous, senorita?
--Je vous suis.
--Hein? fit-il, croyant avoir mal entendu.
--J'ai deviné ton projet, Maria, et je veux partager tes dangers.
--C'est beau, senorita! s'écria Sanchez.
--Elle a raison, dit simplement Maria: cela vaut mieux.
--Vous, Pavito, dit Linda, rebroussez chemin; je puis me passer de vos
services.
--Pardon, si vous y consentez je resterai. A l'estanciero, on n'a pas
besoin de moi; j'ignore où vous allez, mais deux bras courageux sont
bons à garder.
--Restez, mon ami.
--Mais don Luis, votre père, senorita?... essaya de dire Sanchez.
--Il m'approuve, répondit-elle sèchement.
On se remit en route. Deux heures plus tard, on arriva au pied d'une
colline à mi-côte de laquelle s'ouvrait une grotte naturelle, connue
dans le pays sous le nom de grotte des Cougouars ou _Kenupang_, en
indien aucas.
--Mes frères sont là, dit Sanchez.
La petite troupe gravit la pente douce de la colline et s'engouffra à
cheval dans la grotte, sans laisser de trace de son passage. On entrait
dans cette grotte par plusieurs ouvertures; elle se divisait en nombreux
compartiments sans communication visible entre eux et formait une espèce
de dédale qui serpentait sous les profondeurs de la colline. Les
bomberos, qui en savaient tous les détours, s'y réfugiaient souvent.
Julian et Quinto, assis devant un feu de bruyère fumaient
silencieusement leur pipe en regardant rôtir un quartier de guanaco. Ils
saluèrent les arrivants et restèrent muets comme des Indiens, dont ils
avaient pris les moeurs dans la vie nomade de la Pampa. Sanchez
conduisit les deux femmes dans un compartiment isolé.
--Ici, leur dit-il d'une voix faible comme un souffle, parlez peu et
bas: on ignore toujours quels voisins l'on a. Si vous avez besoin de
nous, vous savez où nous sommes. Je vous laisse.
Sa soeur le retint par son bras et s'approcha de son oreille. Il
s'arrêta sans répondre et sortit.
Les deux jeunes filles, à peine seules, se jetèrent dans les bras l'une
de l'autre; puis, ce mouvement d'effusion passé, elles se déguisèrent en
femmes indiennes. Au moment où leurs robes espagnoles allaient tomber,
elles entendirent des pas assez près d'elles et se retournèrent comme
des biche effarouchées.
--Je craignais, dit dona Linda, que ce fût don Sanchez. Ecoutons.
--Caraï! don Juan, soyez le bien venu, avait dit une voix d'homme à
trois pas des jeunes filles. Voilà plus de deux heures que je vous
attends.
--Toujours cet homme! murmura Linda.
--Mon ami, répondit don Juan impossible de venir plus tôt.
--Enfin, vous êtes ici, c'est le principal, reprit le premier
interlocuteur.
En ce moment, Sanchez entra. Maria lui fit signe d'écouter, il
s'approcha d'elle et prêta l'oreille.
--Etes vous satisfait de votre position au Carmen, reprit Juan.
--Pas trop, je vous l'avoue.
--Je vais vous en débarrasser, mon cher Pincheira: demain j'ordonne
l'attaque de la Poblacion-del-Sur. Vous agirez alors, n'est-ce pas?
--C'est convenu. A propos, tout à l'heure j'ai rencontré un pauvre
diable d'officier argentin chargé d'une missive pour le gouverneur du
Carmen. Elle lui annonce du secours, je crois.
--_Caramba!_ Il faut se presser. Qu'avez-vous fait de cette missive?
--La voici.
--Le messager argentin, l'avez-vous tué?
--Un peu.
--Bien.
--A quand l'assaut?
--Dans deux jours.
--Et mon prisonnier?
--Oh! il fait rage.
--Il se calmera. Voici, du reste, ce que je compte faire dès que la
ville...
Mais en prononçant ces paroles les deux hommes s'étaient éloignés et le
son de leur voix s'effaça dans les détours de la grotte. Quand les
jeunes filles se retournèrent, Sanchez avait disparu.
--Eh bien! dit Maria, que pensez-vous de ce hasard singulier?
--C'est un miracle de Dieu.
--Nous déguisons-nous toujours?
--Plus que jamais.
--A quoi bon, dit Sanchez qui avait reparu. Je sais où est don Fernando,
à présent je me charge de vous le rendre.
--Mais la vengeance? interrompit dona Linda.
--Sauvons-le d'abord, senorita. Retournez à l'estancia et laissez-moi
agir.
--Non, don Sanchez, je ne vous quitte pas.
Attendez-moi ici toutes deux.
Plusieurs heures se passèrent. Sanchez ne revenait pas. Inquiètes de ce
retard inexplicable, elle avaient rejoint dans la première grotte les
deux autres bomberos. Déjà la nuit était venue. Enfin, Sanchez entra; il
avait apporté un énorme ballot sur le cou de son cheval qui soufflait de
fatigue.
--Revêtez ces costumes de gauchos, dit-il aux deux femmes; nous allons
nous introduire dans le Carmen. Le voyage sera rude, mais, hâtez-vous,
chaque minute perdue est une heure de danger pour nous.
Elles coururent s'habiller et furent prêtes en un instant.
--Prenez vos vêtements indiens, dit Sanchez, ils pourront vous servir.
Bien. Maintenant suivez-moi, et de la prudence!
Les trois bomberos, les deux jeunes filles et le Pavito sortirent de la
grotte et se glissèrent dans l'obscurité comme des fantômes, marchant en
file indienne, parfois se courbant jusqu'à terre, se traînant sur les
genoux ou rampant sur le ventre et se confondant le plus possible avec
l'ombre pour dissimuler leur passage. Singulier et dangereux voyage en
pleine nuit et dans ce désert, dont les buissons, en temps de guerre,
sont peuplés d'ennemis invisibles!
Sanchez s'était placé en tête, Dona Linda, ivre de ce courage que donne
l'amour, rougissait de son sang les ronces du chemin, et pas une plainte
ne remuait ses lèvres. Après trois heures d'efforts inouïs, la petite
troupe qui suivait les traces de Sanchez, s'arrêta sur les signes du
bombero.
--Regardez, leur dit-il, à voix basse, nous sommes au milieu du camp des
Aucas.
Tout autour d'eux, aux rayons de la lune, ils voyaient s'allonger les
hautes silhouettes des sentinelles indiennes appuyées sur leur lances et
veillant, dans une immobilité de pierre, au salut de leurs frères
endormis. Un frisson courut dans les membres des jeunes filles. Par
bonheur, les gardes, ne redoutant pas une sortie du Carmen, dormaient
debout: mais le moindre geste mal calculé ou le moindre faux pas pouvait
les réveiller. Aussi Sanchez recommanda-t-il de redoubler de prudence
sous peine de la vie.
A deux cents pas devant eux s'élevaient les premières maisons du Carmen,
mornes, silencieuses, et, en apparence du moins abandonnées ou plongées
dans le sommeil. Les six aventuriers avaient franchi la moitié de la
distance, lorsque tout à coup, au moment où Sanchez avançait le bras
pour s'abriter derrière une dune de sable plusieurs hommes qui rampaient
en sens inverse se trouvèrent face à face avec lui.
Il y eut une seconde d'anxiété terrible.
--Qui vive? demanda une voix basse et menaçante.
--Sanchez le bombero.
--Qui est avec toi?
--Mes frères.
--Passez.
Dix minutes après cette rencontre, ils arrivèrent aux barrières qui, au
nom de Sanchez, s'ouvrirent sur le champ. Enfin, ils étaient en sûreté
dans le Carmen. Il était temps: malgré leur volonté et leur courage, les
deux femmes brisées de lassitude, ne pouvaient plus se soutenir. Dès que
le péril fut passé, leur surexcitation nerveuse tomba et elles
s'affaissèrent anéanties. Sanchez prit sa soeur dans ses bras, Julian se
chargea de dona Linda, et ils se dirigèrent vers la maison de don Luis,
où de nouvelles difficultés les attendaient. Tio Lucas refusait d'ouvrir
la porte, mais, reconnaissant enfin sa maîtresse, il introduisit les
voyageurs dans un salon où il alluma les bougies.
--Que faisons nous? demanda dona Linda qui se laissa choir dans un
fauteuil.
--Rien pour l'instant, répondit Sanchez. Reposez-vous, senorita,
reprenez des forces.
--Resterons-nous longtemps dans cette inaction qui me tue?
--Jusqu'à demain seulement. Il ne faut pas nous jeter en aveugles dans
le danger, mais tout préparer pour la réussite de nos projets et guetter
l'heure propice. Demain, au plus tard, ces hommes, dont nous avons
surpris la conversation, tenteront une attaque sur la Poblacion-del-Sur.
Quant à nous, nous serons plus libres pour entrer dans le camp Indien.
Que tout le monde ignore votre présence au Carmen! ne donnez pas signe
de vie avant mon retour. A demain matin!
--N'allez-vous pas vous reposer, don Sanchez?
--Je n'ai pas le temps.
Sanchez sortit. Dona Linda recommanda à Tio Lucas la discrétion la plus
absolue et congédia ses compagnons qui allèrent dormir dans des chambres
préparées à la hâte.
Maria ne voulut pas se séparer de son amie, et elles reposèrent dans le
même lit. Malgré leur volonté de demeurer éveillées, la nature fut la
plus forte et elles ne tardèrent pas à s'assoupir et à dormir d'un
profond sommeil. Le soleil était déjà haut à l'horizon lorsque leurs
yeux se rouvrirent. Elles s'habillèrent et déjeunèrent avec leurs
compagnons, impatientes du retour du bombero.
Plusieurs heures se passèrent, cruelles pour le coeur de dona Linda et
faisant saigner son amour: le souvenir de son fiancé, couvert d'ombres
mortelles, troublait douloureusement sa pensée.
Enfin, les cloches de la ville sonnèrent à toutes volées pour appeler la
population aux armes et servirent d'accompagnement lugubre au bruit
sourd du canon et aux éclats de la fusillade. Sans nul doute, les
Indiens attaquaient la Poblacion-del-Sur, et cependant où était Sanchez?
se demandait à elle-même dona Linda qui, comme une lionne dans une cage,
marchait précipitamment de long en large, dévorée d'inquiétude et de
désespoir.
--Ecoute! dit-elle à Maria en penchant la tête du côté de la porte.
--C'est lui! reprit Maria.
--Enfin! s'écria Linda.
--Me voici, senorita, dit Sanchez. Etes-vous prêtes?
--Depuis ce matin, fit-elle avec reproche.
--C'eût été trop tôt, répondit-il sans s'émouvoir. Maintenant si vous
voulez?
--Tout de suite!
--Senorita, soyez muette, quoi que vous entendiez et quoi que vous
voyiez. Laissez-moi parler seul et agir seul. Tenez, voici pour chacune
de vous un masque dont vous vous cacherez le visage quand je vous dirai:
En route!
Ils sortirent tous trois de la maison sans être remarqués, car les
habitants gardaient les barrières ou se mêlaient au furieux combat qui
se livrait dans la Poblacion-del-Sur.