VII.--L'ANTRE DU LION.

Don Fernando Bustamente, dès que son épée lui eut échappé et qu'il fut

tombé aux côtés du capataz, ne donna plus signe de vie. Les hommes

masqués, auteurs du guet-apens, dédaignant don José Diaz, s'approchèrent

du fiancé de dona Linda. Les pâleurs de la mort obscurcissaient son

noble visage; ses dents étaient serrées sous ses lèvres entr'ouvertes;

le sang coulait à flots de ses blessures, et sa main crispée serrait

encore la poignée de son épée brisée dans la lutte.

--_Caspita!_ fit l'un des bandits, voilà un jeune seigneur qui est bien

malade; que dira le maître?

--Que voulez-vous qu'il dise, senor Chillito? répondit un autre. Il se

défendait comme une panthère enragée; c'est sa faute; il aurait dû se

laisser prendre gentiment. Nous avons perdu quatre hommes.

--Belle perte, ma foi! que ces quatre gaillards-là, reprit Chillito en

haussant les épaules. J'aurais préféré qu'il en tuât six et qu'il fût en

meilleur état.

--Diable! murmura le bandit, c'est aimable pour nous.

--J'excepte les présents, dit Chillito en riant. Mais vite, pansons ses

blessures et filons; il ne fait pas bon pour nous ici; d'ailleurs, le

maître nous attend.

Les plaies de don Fernando furent lavées et pansées tant bien que mal;

et, sans s'inquiéter s'il était mort ou vivant, ils le placèrent en

travers sur le cheval de Chillito, le chef de cette expédition. Les

morts restèrent sur la place pour le festin des bêtes fauves. Les autres

hommes masqués s'enfuirent au galop, et au bout de deux heures ils

s'arrêtèrent devant la grotte des cougouars, où Pincheira et Neham-Outah

les attendaient.

--Eh bien? leur cria ce dernier du plus loin qu'il les aperçut.

--C'est fait! répondit laconiquement Chillito, qui descendit de cheval

et déposa don Fernando sur un lit de feuilles.

--Serait-il mort? demanda Neham-Outah pâlissant.

--Il n'en vaut guère mieux, répondit le gaucho en hochant la tête.

--Misérable! s'écria le chef indien transporté de fureur. Est-ce ainsi

qu'on exécute mes ordres? Ne vous avais-je pas recommandé de me l'amener

vivant?

--Hum! fit Chillito, j'aurais voulu vous y voir. Armé seulement d'une

épée, il s'est battu comme dix hommes pendant plus de vingt minutes; il

a tué quatre des nôtres, et, si son arme ne s'était pas rompue,

peut-être ne serions-nous pas ici.

--Vous êtes des lâches, dit le maître avec un sourire de mépris.

Il s'approcha du corps de don Fernando.

--Est-il mort? lui demanda Pincheira.

--Non, répondit Neham-Outah.

--Tant pis!

--Je donnerais au contraire, beaucoup pour qu'il en réchappât.

--Bah! fit l'officier chilien. Que nous importe la vie de cet homme!

N'était-il pas votre ennemi personnel?

--Voilà justement pourquoi je ne voudrais pas qu'il mourût.

--Je ne vous comprends pas.

--Mon ami, dit Neham-Outah, j'ai voué ma vie à l'accomplissement d'une

idée à laquelle j'ai sacrifié mes haines et mes amitiés.

--Pourquoi, dans ce cas, avoir tendu un piège à votre rival?

--Mon rival! non, ce n'est pas à lui que j'en veux.

--A qui donc alors?

--A l'homme le plus influent et le plus riche de la colonie, l'homme qui

peut entraver mes projets, à un adversaire puissant, à l'Espagnol, non

pas à un rival. On ne fonde rien de durable sur des cadavres. Je

l'aurais tué volontiers dans la bataille, mais je ne voulais pas en

faire un martyr.

--Bah! fit Pincheira, un de plus ou de moins, qu'importe!

--Brute! pensa Neham-Outah; il n'a pas compris un mot.

Deux gauchos, aidés par Chillito, frottaient sans relâche avec du rhum

les tempes et la poitrine de don Fernando, dont les traits gardaient la

rigidité de la mort. Le chef indien tira son couteau de sa ceinture, en

essuya la lame qu'il approcha des lèvres du blessé. Il lui sembla

qu'elle était légèrement ternie. Aussitôt il s'agenouilla près du corps

de don Fernando, releva la manche de son bras gauche et piqua la veine

avec la pointe effilée de son couteau. Dernière tentative qui causa une

seconde d'attente suprême! Sur la piqûre peu à peu parut et grandit un

point noir qui devint bientôt une perle de jais. Cette goutte hésita,

trembla et coula sur le bras, poussée par une deuxième goutte qui céda

la place à une troisième; puis le sang devint moins noir et moins épais,

et l'on vit s'élancer un long jet vermeil qui annonçait la vie.

Neham-Outah ne put réprimer un cri de joie: don Fernando était sauvé.

En effet, le jeune homme poussa un profond soupir.

--Continuez les frictions, dit le chef aux gauchos.

Il banda le bras de don Fernando, se releva et fit signe à Pincheira de

le suivre dans un autre compartiment de la grotte.

--Dieu a exaucé ma prière, dit le grand chef, et je le remercie de

m'avoir épargné un crime.

--Si vous êtes content, répondit le Chilien surpris, je n'ai rien à

objecter.

--Ce n'est pas tout. Les blessures de don Fernando, quoique nombreuses,

ne sont pas graves; sa léthargie vient de la perte de sang et de la

rapidité de la course. Il reprendra tout à l'heure ses sens.

--Bon.

--Il ne faut pas qu'il me voie.

--Après?

--Ni qu'il vous reconnaisse.

--C'est difficile.

--C'est important.

--On tâchera.

--Je vais vous quitter; vous allez faire transporter don Fernando au

Carmen.

--Dans votre maison?

--Oui, c'est l'endroit le plus sûr, dit Neham-Outah en tirant de sa

poitrine un papier taillé d'une certaine façon. Mais qu'il ne sache,

sous aucun prétexte, que j'ai donné ces ordres, ni où il est, et surtout

qu'il ne sorte pas.

--Est-ce tout?

--Oui, et vous me répondez de lui.

--A votre commandement, je vous le présenterai vivant ou mort.

--Vivant, vous dis-je; sa vie m'est précieuse.

--Enfin, répliqua Pincheira, puisque vous tenez tant à votre prisonnier,

on ne lui ôtera pas un cheveu de la tête.

--Adieu et merci, Pincheira.

Le chef monta sur un magnifique _mustang_ et disparut dans les détours

de la route. Pincheira revint auprès de blessé d'un air de mauvaise

humeur, en se tordant la moustache. Il était mécontent des ordres de

Neham-Outah, mais comme il n'avait qu'une vertu, le respect du serment,

il se résigna.

--Comment va-t-il? demanda-t-il tout bas à Chillito.

--Pas mal, capitaine; c'est étonnant comme la saignée lui a fait du

bien. Il a déjà ouvert les yeux deux fois et il a même essayé de parler.

--Alors, pas de temps à perdre. Bandez-moi les yeux de ce gaillard-là,

et, pour qu'il n'arrache pas son bandeau, liez-lui les mains le long du

corps, mais doucement, si cela vous est possible. Vous entendez?

--Oui, capitaine.

--Dans dix minutes nous partons.

Don Fernando, qui, par degrés, avait repris connaissance, se demandait

en quelles mains il était tombé. Sa présence d'esprit aussi lui était

revenue et il ne fit aucune résistance quand les gauchos exécutèrent les

ordres de l'officier chilien. Ces précautions lui révélèrent qu'on n'en

voulait pas à sa vie.

--Capitaine, que faut-il faire maintenant? dit Chillito.

--Portez le blessé dans la barque qui est mouillée là-bas, et pas de

cachots, drôles, ou je vous brûle le peu de cervelle que vous avez.

--Caraï! grimaça le gaucho.

--Dame! fit Pincheira en haussant les épaules; cela vous apprendra à

mieux tuer les gens une autre fois.

Pincheira n'avait pas compris pourquoi Neham-Outah désirait si vivement

que don Fernando fût en vie; à son tour, Chillito ne comprit pas

pourquoi Pincheira regrettait qu'il ne fût pas mort. Le gaucho ouvrit

des yeux hébétés aux dernières paroles du chef, mais il se hâta d'obéir.

Don Fernando fut conduit ainsi dans le canot par Pincheira, Chillito et

un autre gaucho, tandis que le reste de la troupe, que emmena leurs

chevaux, retourna au Carmen par terre. Le voyage dans la barque fut

silencieux; trois heures après le départ, le prisonnier était étendu

dans le lit de don Juan Perez. Là, on lui avait ôté son bandeau et délié

les mains; mais un homme masqué et muet comme un catafalque se tenait

debout au seuil de la porte et ne le quittait pas des yeux.

Don Fernando, fatigué des émotions de la journée et affaibli par la

perte de son sang, se confiant au hasard pour sortir de sa position

incompréhensible, jeta autour de lui ce regard investigateur particulier

aux prisonniers, et s'endormit d'un lourd sommeil, qui dura plusieurs

heures et rendit à son esprit tout son calme et toute sa lucidité

primitifs.

Du reste, on le traitait avec les plus grands égards, on contentait ses

moindres caprices. Dans le fait, sa situation était tolérable; au fond,

elle ne manquait d'une certaine originalité. Aussi, le jeune homme

rassuré prit-il bravement son parti en attendant des temps meilleurs. Le

troisième jour de sa captivité, ses blessures étaient cicatrisées à peu

près. Il se leva pour essayer ses forces et peut-être pour reconnaître

les lieux en cas d'évasion, car que faire en prison à moins que l'on ne

songe... à en sortir? Un rayon de soleil chaud et joyeux entrait par

l'interstice des contrevents fermés, et traçait de longues raies

blanches sur le plancher de sa chambre. Ce rayon de soleil lui

ragaillardit le coeur; et, sous l'oeil inévitable du gardien masqué et

muet, il tenta quelques pas.

Mais une clameur formidable éclata dans le voisinage et une volée de

canon fit vibrer les vitres.

--Qu'est-ce cela? demanda-t-il à l'homme masqué.

Celui-ci leva les épaules sans répondre.

Le pétillement sec de la fusillade se mêla au bruit du canon. Le muet

ferma les fenêtres. Don Fernando s'approcha de lui.

--Ami, lui dit-il d'une voix douce, que se passe-t-il au dehors?

Le gardien s'obstina dans son silence.

--Au nom du ciel, parlez.

Le bruit sembla se rapprocher, et des pas pressés se confondirent avec

des cris à peu de distance. L'homme au masque tira son machete du

fourreau et son pistolet de sa ceinture, et il courut au seuil de la

porte qui, soudain, s'ouvrit avec fracas. Un autre homme masqué, en

proie à la plus vive frayeur, s'élança dans la salle.

--Alerte! s'écria-t-il, nous sommes perdus.

A ces mots, quatre hommes, également masqués et armés jusqu'aux dents,

parurent sur le seuil.

--Arrière! cira le gardien: nul n'entre ici sans le mot d'ordre.

--Le voilà! frit un des arrivants.

Et d'un coup de pistolet il l'étendit raide mort. Les quatre hommes lui

passèrent sur le corps et attachèrent solidement son compagnon qui,

réfugié dans un coin, tremblait de tous ses membres. L'un d'eux s'avança

vers le prisonnier qui ne comprenait rien à cette scène.

--Vous êtes libre, caballero, lui dit-il; venez, hâtez-vous de fuir loin

de cette maison.

--Qui êtes-vous? demanda le jeune homme.

--Peu importe, suivez-nous.

--Non, si je ne sais qui vous êtes.

--Voulez-vous revoir dona Linda? lui dit à l'oreille son interlocuteur.

--Je vous suis, répondit don Fernando en rougissant.

--Senor, prenez ces armes, dont peut-être vous aurez besoin, car tout

n'est pas fini.

--Des armes! exclama le jeune homme. Ah! vous êtes des amis.

Ils sortirent.

--Eh quoi! dit don Fernando en mettant le pied dans la cour, je suis au

Carmen!

--Vous l'ignoriez?

--Oui.

Ces chevaux sellés, qui sont là attachés à des anneaux, sont à nous.

Pourrez-vous tenir à cheval?

--Je l'espère.

--Il le faut.

--En selle, donc, et partons!

Comme ils débouchaient dans la rue, une douzaine de cavaliers

accouraient vers eux à toute bride, à vingt-cinq pas environ.

--Voici l'ennemi, dit l'inconnu d'une voix ferme; bride aux dents et

chargeons!

Les cinq hommes se rangèrent sur une seule ligne et se ruèrent sur les

arrivants. Ils déchargèrent leurs armes à feu et jouèrent du sabre.

--Caraï! s'écria Pincheira qui commandait les douze cavaliers mon

prisonnier m'échappe.

L'officier chilien s'élança à la poursuite de don Fernando, qui, sans

ralentir sa course, lâcha deux coups de feu. Le cheval de Pincheira

roula sur le sol en entraînant son cavalier, qui se releva tout meurtri

de sa chute. Mais don Fernando et ses compagnons étaient déjà loin.

--Oh! je les retrouverai, s'écria-t-il ivre de rage.

Les fugitifs avaient touché les bords du fleuve, où une barque les

attendait.

--C'est ici, senor, que nous nous séparons, dit à don Fernando l'inconnu

qui se démasqua.

--Sanchez! s'écria-t-il.

--Moi-même, répondit le bombero. Cette barque va vous conduire à

l'estancia de San-Juan; partez sans délai; et, ajouta-t-il en se

penchant à l'oreille de don Fernando auquel il remit un papier plié en

quatre, lisez ceci et peut-être bientôt pourrez-vous nous venir en aide.

Adieu, senor.

--Un mot, Sanchez. Quel est l'homme qui me tenait prisonnier?

--Don Juan Perez.

--Merci.

--Ou, si vous aimez mieux, Neham-Outah, le grand chef des Aucas.

--Lequel des deux?

--C'est le même homme.

--Je m'en souviendrai, dit don Fernando en sautant dans le canot.

La barque glissa sur l'eau comme une flèche, grâce à la vigueur des

rameurs, et disparut bientôt dans les premières ombres de la nuit

tombante.

Trois personnes, restées sur la rive, suivaient d'un regard inquiet les

mouvements de la barque; c'étaient Sanchez, Maria et dona Linda.

Le fils du Soleil (1879) · 第 25 / 32 题