Le major Blumel, qui avait d'avance sacrifié sa vie, était sans armes,
même sans épée. Il s'arrêta à une porté de voix, et, comme il parlait
passablement le dialecte aucas, appris dans ses guerres précédentes, il
n'avait pas besoin d'interprète.
--Que voulez-vous, chefs? demanda-t-il d'une voix haute et ferme, en
saluant cérémonieusement.
--Etes-vous l'homme que les blancs nomment don Luciano Quiros et auquel
ils donnent le titre de gouverneur? demanda à son tour Churlakin.
--Non. Nos lois défendent à un gouverneur de quitter son poste; mais je
commande la place après lui; il m'envoie vers vous.
Les Indiens parurent se consulter un instant; puis, laissant leurs
longues lances plantées dans le sable, ils s'avancèrent auprès du vieil
officier qui, a ce mouvement, ne témoigna pas la moindre surprise.
Churlakin prit la parole au nom de tous.
--Mon père est brave, dit-il, étonné du sang-froid du major.
--A mon âge, répondit le vieillard, la mort est un bienfait.
--Mon père porte sur le front la neige de bien des hivers; il doit être
un des plus sages chefs de sa nation, et les jeunes hommes l'écoutent
avec respect autour du feu du conseil.
--Ne parlons pas de moi, dit le major. Pourquoi avez-vous demandé cette
entrevue?
--Est-ce que mon père ne nous conduira pas au feu du Conseil de sa
nation? dit Churlakin d'un ton insinuant. Est-il honorable que de grands
guerriers, des chefs redoutés traitent ainsi de graves affaires à
cheval, entre deux armées!
--Aucun chef ennemi ne peut entrer dans une ville investie.
--Mon père craint-il qu'à nous quatre nous prenions sa ville? reprit
Churlakin en riant, mais contrarié au dernier point de perdre
l'espérance de s'entendre avec Pincheira.
--La peur n'est pas mon habitude. Je vous apprends une règle que vous
ignorez, voilà tout. Si ce prétexte suffit à rompre l'entrevue, vous en
êtes les maîtres, et je vais me retirer.
--Oh! oh! mon père est vif pour son âge.
--Dites ce qui vous amène.
Les ulmenes se consultèrent du regard et échangèrent quelques mots à
voix basse. Enfin Churlakin reprit la parole.
--Mon père a vu la grande armée des Aucas? dit-il.
--Oui, répondit le major avec indifférence.
--Et mon père, qui est un blanc et qui a beaucoup de science, a-t-il
compté les guerriers?
--Oui.
--Ah! et combien sont-ils d'après son calcul?
--Leur nombre nous importe peu.
--Cependant, insista l'Indien, mon père sait-il, à peu près?...
--Deux cent mille, tout au plus.
--Mon père, reprit Churlakin n'est pas effrayé du nombre de ces
guerriers qui obéissent à un seul chef?
--Pourquoi le serais-je! dit le major, auquel n'avait point échappé
l'étonnement des ulmenes. Ma nation n'a-t-elle pas Vaincu des armées
plus nombreuses? Mais nous perdons notre temps en paroles inutiles,
chef.
--Que mon père soit patient!
--Finissons-en avec toutes vos circonlocutions indiennes.
--L'armée des grandes nations est campée devant le Carmen afin d'obtenir
satisfaction de tous les maux que les visages pâles nous ont fait
souffrir depuis leur invasion en Amérique.
--Expliquez-vous clairement. Pourquoi envahissez-vous nos frontières?
Avons-nous manqué à nos engagements? De quoi vous plaignez-vous?
--Mon père feint d'ignorer les justes motifs de guerre que nous avons
contre les blancs. Sa nation a traité avec les blancs qui habitent de
l'autre côté des montagnes et qui sont nos ennemis; donc, sa nation n'a
point d'amitié pour nous.
--Cher, cette querelle est ridicule. Avouez que vous avez envie de
piller nos fermes, de voler notre bétail et nos chevaux, bien! Mais,
serions-nous en guerre avec le Chili, vous agiriez de même. La
plaisanterie dure trop longtemps; venons au fait; que voulez-vous?
--Mon père est fin, dit Churlakin en riant. Ecoutez! voilà ce que disent
les chefs. L'ulmen Negro a, contre son droit et contre le nôtre, vendu
aux ancêtres de mon père une terre qui ne lui appartenait pas, sans le
consentement des autres ulmenes de la contrée.
--Après?
--Les chefs rassemblés autour de l'arbre de Gualichu ont résolu de
rendre au grand chef blanc, depuis le premier jusqu'au dernier, tous les
objets donnés jadis à l'ulmen Negro, et de reprendre le pays qui est à
eux.
--Est-ce tout?
--Tout.
--Combien de temps les chefs donnent-ils au gouverneur du Carmen pour
discuter ces propositions?
--Du lever du soleil à son coucher.
--Fort bien! dit ironiquement le vieil officier. Et, si le gouverneur
refuse, que feront mes frères?
--La colonie des blancs sera incendiée; leurs guerriers seront
massacrés; leurs femmes et leurs enfants emmenés en esclavage.
--Je transmettrai vos demandes au gouverneur, demain, au coucher du
soleil, vous aurez sa réponse. Seulement, vous suspendrez les hostilités
jusque-là.
--Tenez vous sur vos gardes.
--Merci de votre franchise, chef! Je suis heureux de rencontrer un
Indien que ne soit pas complètement un coquin. A demain!
--A demain! répétèrent les chefs avec courtoisie et frappés malgré eux
de la noblesse du vieillard.
Le major se retira lentement vers les barrières, où le colonel, inquiet
de cette longue entrevue, avait tout préparé pour venger son vieil ami.
--Eh bien? fit-il en lui serrant la main.
--Ils cherchent à gagner du temps, répondit le major, afin de nous jouer
quelqu'une de leurs diableries.
--Que demandent-ils, en somme?
--L'impossible, colonel, et ils le savent bien, car ils avaient l'air de
se moquer de nous en me soumettant leurs prétentions absurdes. Le
cacique Negro, disent-ils, n'avait pas le droit de vendre son
territoire, que, disent-ils encore, nous leur rendrons dans vingt-quatre
heures. Puis, le chapelet de leurs menaces habituelles! Ah! ce n'est pas
tout: ils sont prêts à rembourser tout ce que le cacique Negro a reçu
pour la vente de sa terre.
--Mais, interrompis don Luciano, ces gens-là sont fous.
--Non, colonel, ce sont des voleurs.
En ce moment, des cris violents retentirent aux barrières.
Les deux officiers y coururent en toute hâte.
Quatre ou cinq mille chevaux, libres en apparence, mais dont les
cavaliers invisibles s'étaient effacés le long de leurs flancs, suivant
la coutume indienne, arrivaient avec une effrayante vélocité contre les
barricades. Deux coups de canon chargés à mitraille mirent le désordre
dans leurs rangs sans ralentir leur course. Ils tombèrent comme la
foudre sur les défenseurs de la Poblacion-del-Sur. Alors s'engagea un de
ces terribles combats des frontières américaines, combat cruel et
indescriptible, où l'on ne fait pas de prisonniers; les bolas perdidas,
le _laqui_, la baïonnette et la lance étaient les seules armes. Les
Indiens étaient immédiatement renforcés; les Espagnols ne reculaient pas
d'un pouce. Cette lutte acharnée durait depuis deux heures. Les Patagons
semblaient mollir, et les Argentins redoublaient d'efforts pour les
refouler vers leur camp, lorsque tout à coup ce cri se fit entendre
derrière eux.
--Trahison! trahison!
Le major et le colonel, qui combattaient au premier rang de leurs
volontaires et des soldats, se retournèrent; ils étaient pris entre deux
feux.
Pincheira, revêtu de son uniforme d'officier chilien, caracolait en tête
d'une centaine de gauchos plus ou moins ivres qui le suivaient en
hurlant:
--Pillage! pillage!
Les deux vieux officiers se jetèrent un long et triste regard et prirent
leur détermination en une seconde.
Le colonel lança dans les rangs des Indiens, mèche allumée, un baril de
poudre qui les balaya comme le vent balaye la poussière, et les mit en
fuite. Les Argentins, à l'ordre du major, firent volte-face et se
précipitèrent au pas de charge contre les gauchos, commandés par
Pincheira. Ces bandits, leur sabre et leur bolas en main, coururent
contre les Argentins, qui se faufilèrent dans les portes entr'ouvertes
des maisons abandonnées, dans une rue étroite où les gauchos ne
pouvaient faire manoeuvrer leurs chevaux.
Les Argentin, adroits tireurs, ne perdaient aucune balle; ils se
retirèrent du côté de la rivière et nourrirent une vive fusillade contre
les gauchos qui s'étaient retournés et les Aucas qui escaladaient de
nouveau les barrières, pendant que les canons du fort vomissaient la
mitraille et la mort.
Les blancs traversèrent le fleuve sans danger, et leurs ennemis
s'installèrent dans la Poblacion-del-Sur en emplissant l'air de hurrahs
de triomphe.
Le colonel donna l'ordre de construire des retranchements considérables
sur la rive du fleuve et d'établir deux batteries de six pièces de canon
chacune, dont les feux se croisaient.
Par la trahison des gauchos les Indiens s'étaient emparés de la
Poblacion-del-Sur, qui n'était nullement la clef de la place; mais ce
succès négatif leur avait coûté des pertes immenses. Les colons avaient
par là vu interrompre leurs communications avec les nombreuses estancias
situées sur la rive opposée. Par bonheur, ils avaient d'avance émigré
dans le haut Carmen avec leurs chevaux et leurs bestiaux, et les
embarcations avaient toutes été mouillées sous les batteries du fort qui
les protégeaient. Le faubourg pris par les assaillants était donc
complètement vide.
D'un côté, les Argentins se félicitaient de n'avoir plus à défendre un
poste inutile et dangereux; d'un autre côté, les Aucas se demandaient à
quoi leur servirait ce faubourg si chèrement conquis.
Trois gauchos, dans la mêlée, avaient été arrachés de leurs chevaux et
faits prisonniers par les Argentins. L'un d'eux était Pincheira, l'autre
Chillito, et le troisième se nommait Diego. Un conseil de guerre,
improvisé en plein air, les condamna à la potence.
--Eh bien? demanda Diego à Chillito, où donc est Pincheira?
--Le scélérat s'est évadé, répondit l'honnête Chillito. Déserteur de
l'armée, déserteur de la potence! c'est sa manie de déserter et de
manquer à tous ses engagements. Il finira fort mal.
--Notre affaire à nous est claire, fit Diego en soupirant.
--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard.
--Cela t'amuse la potence, toi, Chillito?
--Pas précisément, reprit celui-ci; mais depuis cinq générations dans ma
famille on est pendu de père en fils; c'est une vocation. Qu'est-ce que
le diable va faire de mon âme?
--Je n'en sais rien.
--Ni moi.
Pendant cette édifiante conversation, on avait planté deux hautes
potences un peu en dehors du retranchement du bord du fleuve, à la vue
de toute la population réunie et des autres gauchos qui, groupés dans la
Poblacion-del-Sur, hurlaient de rage. Chillito et Diego furent pendus
pour l'exemple. Au pied de la potence, un _bando_ affiché menaçait du
même sort tout gaucho révolté.
Sur ces entrefaites, la nuit vine, éclairée par l'incendie du faubourg
conquis par les Indiens. Les flammes teignaient la malheureuse ville du
Carmen de reflets fantastiques, et les habitants, plongés dans une morne
stupeur, se disaient que bientôt le feu traverserait le fleuve et
réduirait en cendres le Carmen. Le gouverneur semblait de fer; il ne
prenait pas une minute de repos, il visitait les postes, multipliait la
défense, relevait les courages abattus et essayait de donner à tous des
espérances qui étaient loin de son coeur. Quant aux Indiens, ils avaient
tenté deux fois de surprendre la ville, et, avant l'apparition de
l'aube, ils s'étaient retirés dans leur camp.
--Major, dit le colonel, pas d'illusion possible! Demain, après-demain
ou dans huit jours tout sera fini pour nous.
--Hum! au dernier moment nous ferons sauter le fort.
--Cette ressource même nous est enlevée.
--Comment cela?
--De vieux soldats comme nous ne peuvent ainsi disposer de la vie des
autres.
--Vous avez raison, reprit le major d'un air rêveur. Nous nous brûleront
la cervelle.
--Mais, dit après un court silence le major qui avait baissé la tête
devant l'irréfragable argument de son supérieur, comment n'avons-nous
pas encore reçu de nouvelles de Buenos-Ayres?
--Ils ont à Buenos-Ayres bien autre chose à faire que de penser à nous.
--Oh! je ne puis le croire.
Un esclave annonça don Juan Perez.
Don Juan entra vêtu d'un magnifique uniforme de colonel de l'armée
argentine, le bras gauche entouré de l'écharpe d'aide de camp. Les deux
officiers, à son entrée ressentirent un tressaillement intérieur. Don
Juan les salua.
--Est-ce bien vous, don Juan? murmura le colonel.
--Mais, je le suppose, répondit-il en souriant.
--Et votre long voyage?
--J'en arrive à l'instant.
--Cet uniforme!...
--Mon Dieu! messieurs, fatigué de passer dans la colonie pour un être
mystérieux, pour un sorcier, un vampire, que sais-je? j'ai voulu devenir
un homme comme tout le monde.
--Ainsi, vous êtes?...
--Officier comme vous, comme vous colonel, et de plus aide de camp du
général Rosas.
--C'est prodigieux, fit don Luciano.
--Pourquoi donc? rien de plus simple, au contraire.
Un étrange soupçon à l'entrée imprévue de don Juan, s'était glissé dans
le coeur du major, soupçon qui ne disparut pas après les paroles
suivantes de don Juan:
--Oui, reprit celui-ci, je suis colonel. En outre, le président de la
république m'a chargé d'un message qui, j'en suis certain, cous
contentera.
Et il tira de son uniforme un large pli cacheté aux armes argentines. Le
colonel, avec la permission des deux officiers, décacheta et lut la
missive, en laissant percer sur son visage une joie immodérée.
--Oh! oh! s'écria-t-il; deux cent cinquante hommes! Je n'espérait pas un
tel renfort.
--Le président tient beaucoup à cette colonie, dit don Juan, et il
n'épargnera aucun sacrifice pour la conserver.
--Vive Dieu! grâce à ce secours, don Juan, je me moque des Indiens comme
d'un fétu de paille.
--Il parait qu'il n'était pas trop tôt?
--Il n'était que temps, canario! répondit imprudemment le gouverneur. Et
vos hommes.
--Ils arriveront dans une heure.
--Ce sont?
--Des gauchos.
--Hum! dit le colonel, j'aurais préféré d'autres troupes. C'est égal. Si
vous voulez, nous irons au-devant d'eux.
--Je suis à vos ordres.
--Irai-je avec vous? demanda le major.
--Mais cela n'en vaudrait que mieux, repartit vivement don Juan.
--Non, major, dit don Luciano, restez ici. Qui sait ce qui arrivera en
mon absence? Venez, don Juan.
Ce dernier souriait, et il eût été difficile de dire ce que ce sourire
signifiait. Il sortit en compagnie du colonel, et tous deux montèrent à
cheval. Ils croisèrent un cavalier qui se hâtait à toute bride.
--Sanchez! murmura tout bas don Juan. Pourvu qu'il ne m'ait pas reconnu!