VII.--LES COUGOUARS.

La conversation de don Luis Munoz avec don José Diaz se prolongea fort

avant dans la nuit. Dona Linda s'était retirée dans sa chambre.

--Merci, José, mon ami! dit don Luis en finissant. Ce don Juan Perez n'a

jamais plu à ma fille ni à moi; ses façons mystérieuses et l'air de son

visage repoussent l'affection et inspirent la méfiance.

--Que comptez-vous faire? demanda le capataz.

--Je suis fort embarrassé; comment lui fermer ma porte? Quel prétexte

aurais-je?

--Non Dieu! dit José, peut-être nous effrayons-nous trop vite. Ce

gentilhomme est sans doute, ni plus ni moins, qu'un amoureux fantasque.

Dona Linda est dans l'âge d'aimer, et sa beauté attire don Juan. Vous

n'en voulez pas pour gendre, rien de mieux; mais l'amour est, dit-on,

une étrange chose, et, un jour ou l'autre...

--J'ai des intentions sur ma fille.

--C'est différent. J'y songe, ce cavalier ténébreux, qui sait? ne

serait-il pas un agent secret du général Oribe, qui guetterait le

Carmen, pour être à peu de distance de Buenos-Ayres? C'est, je crois, la

vérité; ces recommandations aux gauchos, ces absences inattendues dont

on ignore le but, ce n'est que la politique, et don Juan est tout

simplement un conspirateur.

--Pas davantage. Veillez sur lui.

--En cas d'attaque et de prise d'armes du général Oribe, mettons-nous en

sûreté. L'estancia de San-Julian est voisine du fort San-José et de la

mer; allons-y dès le point du jour. Là, loin du danger, nous attendrons

l'issue de ces machinations, d'autant plus en sûreté qu'un navire,

mouillé en face de l'estancia, sera à mes ordres et nous conduira à la

moindre alerte, à Buenos-Ayres.

--Cette combination rompt toutes les difficultés; à la campagne vous

n'aurez plus l'ennui des visites de don Juan.

--Caramba! tu as raison, et je vais ordonner les préparatifs du départ.

Ne t'éloigne pas; j'ai besoin de ton aide. Tu viens avec nous.

Don Luis se hâta de réveiller les domestiques et les _peones_

(serviteurs indiens civilisés) qui dormaient à double paupière. On

emballa les objets précieux.

Aux premières lueurs de l'aube, qui fut étonné? Ce fut dona Linda, quand

une jeune mulâtresse, sa camériste, lui apprit la résolution subite de

son père. Dona Linda, sans faire une seule observation, s'habilla et

serra ses bagages.

Vers huit heures du matin, José Diaz que son frère de lait avait envoyé

avec une lettre au capitaine de sa goëlette appareillée devant le Carmen

et chargée de marchandises brésiliennes, rentra dans l'habitation et

annonça que le capitaine allait mettre à la voile et serait le soir même

ancré devant San-Julian.

La cour de la maison ressemblait à une hôtellerie. Quinze mules, pliant

sous les ballots, piétinaient impatientes de partir, pendant qu'on

disposait le palanquin de voyage pour dona Linda. Une quarantaine de

chevaux harnachés, réservés aux domestiques, étaient attachés dans les

anneaux scellés dans le mur. Quatre ou cinq mules devaient servir de

montures aux servantes de la jeune fille, et deux esclaves noirs

tenaient en main deux superbes coureurs qui piaffaient et rongeaient

leurs freins d'argent en attendant leurs cavaliers, don Luis et son

capataz. C'était un tohu-bohu, un vacarme assourdissant de cris, de

rires et de hennissements. Dans la rue, la foule, où étaient mêlés Mato

et Chillito, regardait avec curiosité ce départ, glosant et commentant,

étonnée que don Luis choisit pour séjourner à la campagne une époque

aussi avancée de l'année.

Chillito et Mato s'esquivèrent.

Enfin, vers huit heures et demie du matin, au milieu du silence, les

_arrieros_ (conducteurs de mules) se placèrent à la tête de leurs mules;

les domestiques se mirent en selle, armés jusqu'aux dents, et dona

Linda, vêtue d'un charmant costume de voyage, descendit du perron de la

maison et se glissa, rieuse et légère, dans la palanquin, où elle se

pelotonna comme un bengali dans un nid de feuilles roses.

Sur un signe du capataz, les mules, attachées à la queue les unes des

autres défilèrent. Don Luis se tourna vers un vieux nègre qui, le

chapeau à la main, se tenait respectueusement près de lui.

--Adieu, _tio_ Lucas, lui dit-il je te confie la maison; je te laisse

Mono et Quinto.

--Votre Seigneurie peut compter sur ma vigilance, répondit le vieillard.

Que Dieu bénisse Votre Seigneurie, ainsi que la _nina_ (demoiselle).

J'aurai bien soin de ses oiseaux.

--Merci, tio Lucas, dit le jeune fille en se penchant hors du palanquin.

La cour était déjà vide. Le vieux nègre d'inclina, content des éloges de

ses maîtres.

L'orage de la nuit avait entièrement balayé le ciel qui était d'un bleu

mat; le soleil, déjà assez haut sur l'horizon, répandant à profusion ses

chauds rayons, tamisés par les vapeurs odoriférantes du sol;

l'atmosphère était d'une transparence inouïe; un léger souffle de vent

rafraîchissait l'air, et des troupes d'oiseaux, brillants de mille

couleurs, voletaient çà et là. Les mules, qui suivaient le grelot de la

_yegua madrina_ (la jument marraine), trottaient aux chansons des

arrieros. La caravane marchait gaiement à travers les sables de la

plaine, soulevant la poussière autour d'elle, et ondulant, comme un long

serpent, dans les détours sans fin de la route. A l'avant-garde, José

Diaz commandait dix domestiques qui exploraient les environs,

surveillaient les buissons et les dunes mouvantes. Don Luis, un cigare à

la bouche, causait avec sa fille. Sur les derrières, vingt hommes

résolus fermaient la marche et protégeaient le convoi.

Dans les plaines de la Patagonie, un voyage de quatre heures, comme

celui du Carmen à l'estancia de San-Julian, exige autant de précautions

que chez nous un voyage de deux cents lieues: les ennemis sont partout

embusqués et prêts au pillage et au meurtre, et il faut se mettre en

garde contre les gauchos, les Indiens et les bêtes fauves.

Depuis longtemps déjà les blanches maisons du Carmen avaient disparu

derrière les plis sans nombres du terrain, lorsque le capataz, quittant

la tête de la caravane, accourut au galop auprès du palanquin.

--Quoi de nouveau? demanda don Luis.

--Rien, répliqua José. Cependant, Seigneurie, regardez, continua-t-il en

étendant le bras dans la direction du Sud-Ouest.

--C'est un feu.

--Tournez maintenant vos yeux vers l'Est-Sud-Est.

--C'est un autre feu. Qui diable a allumé ces feux sur ces pointes

escarpées et dans quel but?

--Je vais vous le dire. Cette pointe est la falaise des Urubus.

--En effet.

--Celle-ci est la falaise de San-Xavier.

--Eh bien?

--Eh bien! comme un feu ne s'allume pas de lui-même, comme il y a

quarante degrés de chaleur, comme...

--Tu en conclus?

--J'en conclus que ces feux ont été allumés par les gauchos de don Juan

et que ce sont des signaux.

--Tiens! tiens! tiens! mon ami, c'est très-logique, et tu as peut-être

raison. Mais, que nous importe?

--Par ces signaux, don Juan Perez apprend que don Luis Munoz et sa fille

dona Linda ont quitté le Carmen.

--Tu m'avais parlé de cela, je crois? Je me moque que don Juan connaisse

mon départ.

Un cri soudain se fit entendre, et les mules s'arrêtèrent sur leurs

jarrets tremblants.

--Que se passe-t-il là-bas? demanda José.

--Un cougouar! un cougouar! crièrent les arrieros épouvantés.

--Canario! c'est vrai, dit le capataz; seulement, il n'y en a pas un,

mais deux.

A deux cents mètres à peu près, en avant de la caravane, deux cougouars

(le felis discolor de Linnée, ou lion d'Amérique) se tenaient en arrêt,

l'oeil fixé sur les mules. Ces animaux, jeunes encore, étaient de la

grosseur d'un veau; leur tête ressemblait beaucoup à celle d'un chat, et

leur robe, douce et lisse, d'un fauve argenté, était mouchetée de noir.

--Allons! s'écria don Luis; découplez les chiens, et en chasse!

--En chasse! répéta le capataz.

On délia une douzaine de molosses qui, aux approches du lion, hurlaient

tous ensemble. On rassembla les mules, on forma un grand cercle au

centre duquel fut placé le palanquin. Dix domestiques eurent la garde de

dona Linda; don Luis resta auprès d'elle pour la rassurer.

Chevaux, cavaliers et chiens se ruèrent à l'envi sur les bêtes féroces

avec des hurlements, des cris et des aboiements capables d'effrayer des

lions novices. Les nobles bêtes, immobiles, flagellaient leurs flancs de

leur forte queue et aspiraient l'air à pleins poumons, puis elles

s'élancèrent et se mirent à fuir en bondissant. Une partie des chasseurs

avaient couru en ligne droite pour leur couper la retraite, tandis que

d'autres, penchés sur leurs selles et gouvernant leurs chevaux avec le

genou, brandissaient leurs terribles bolas et les lançaient de toutes

leurs forces sans arrêter les cougouars qui, furieux, se retournaient

contre les chiens et les envoyaient à dix pas d'eux glapir de douleur.

Cependant les molosses, habitués de longue main à cette chasse, épiaient

l'occasion favorable, se jetaient sur le dos des lions et enfonçaient

les dents dans leur chair, mais ceux-ci, d'un coup de leur griffe

meurtrière, les balayaient comme des mouches et reprenaient leur cours

effarée.

L'un d'eux, entravé par les bolas, entouré de chiens, roula sur le sol

en faisant voler le sable sous sa griffe crispée et en poussant un

hurlement effroyable. Don Luis l'acheva par une balle qu'il lui planta

dans l'oeil.

Restait le second cougouar qui était encore sans blessure et qui, par

ses bonds, déroutait l'attaque et l'adresse des chasseurs. Les molosses,

fatigués, n'osaient l'approcher. Sa fuite l'avait conduit à quelque pas

de la caravane; tout à coup il se détourna sur la droite, sauta

par-dessus les mules et tomba en arrêt devant le palanquin. Dona Linda,

pâle comme une morte, l'oeil éteint, joignit instinctivement les mains,

recommanda son âme à Dieu et s'évanouit.

Au moment où le lion allait se précipiter sur la jeune fille, deux coups

de feule frappèrent en plein poitrail. Il fit volte-face devant son

nouvel adversaire, qui n'était autre que le brave capataz, et qui, les

pieds écartés et fortement appuyés sur le sol, le fusil à l'épaule,

immobile comme un bloc de pierre, l'oeil fixé sur le lion, attendait le

monstre. Le cougouar hésita, lança un dernier regard sur sa proie

gisante dans le palanquin et s'élança en rugissant sur José, qui lâcha

de nouveau la détente. Le quadrupède se tordit sur le sable; le capataz,

son machete en main, courut vers lui. L'homme et le lion roulèrent

ensemble, mais bientôt un seul des combattants se releva, ce fut

l'homme.

Dona Linda était sauvée. Son père la serra avec joie contre sa poitrine;

elle rouvrit enfin les yeux, et, sachant à quel dévouement elle devait

la vie, elle tendit la main à don José.

--Je ne compte plus les fois que, mon père et moi, vous nous avez

sauvés.

--Oh! senorita! répondit le digne homme en lui baisant le bout des

doigts.

--Tu es mon frère de lait, et je ne puis m'acquitter envers toi que par

une amitié éternelle, dit don Luis. Vous autres, ajouta-t-il en se

tournant vers les domestiques, prenez les peaux des lions. Linda,

devenus tapis, ils ne t'effraieront plus j'imagine.

Personne n'égale l'habilité d'un Hispano-Américain pour écorcher les

animaux; en un instant, les deux lions, au-dessus desquels déjà

planaient et tournoyaient les urubus et les vautours des Andes, furent

dépouillés de leurs peaux. L'ordre se rétablit dans la caravane, qui se

remit en route, et une heure après arriva à l'estancia de San-Julian, où

elle fut reçue par le Pavito et tous les peones de l'habitation.

Le fils du Soleil (1879) · 第 11 / 32 题