VI.--NEHAM-OUTAH

C'était une lutte à mort qui se préparait entre les bomberos et les

Indiens, ces ennemis irréconciliables; et, en cette circonstance,

l'avantage semblait devoir rester aux quatre frères.

Maria revenue de son évanouissement, le coeur oppressé, regrettait de

s'être réveillée.

Après le premier choc, Neham-Outah recula d'un pas, baissa son arme, fit

signe à Pincheira de l'imiter et, les bras croisés sur sa poitrine, il

s'avança vers les bomberos.

--Arrêtez! cria-t-il. Ce combat n'aura pas lieu; il ne convient pas à

des hommes de se disputer, au prix de la vie, la possession d'une femme.

--Le sang d'un homme est précieux. Emmenez votre soeur, mes braves gens,

je vous la donne; qu'elle soit heureuse avec vous!

--Notre soeur! s'écrièrent les trois jeunes gens étonnés.

--Oui, dit Sanchez. Mais quelles sont les conditions à notre retraite?

--Aucune, répondit noblement le chef.

La générosité de Neham-Outah était d'autant plus désintéressée que les

bomberos, aux premiers rayons du soleil levant, aperçurent une troupe de

près de mille Indiens bien équipés peints et armés en guerre, qui

s'était avancée silencieuse et les entourait comme d'un cercle.

--Devons-nous, demanda Sanchez, nous fier à votre parole, et n'avons

nous aucun piège à redouter?

--Ma parole, répondit l'ulmen avec hauteur, est plus sacrée que celle

d'un blanc. Nous avons, comme vous, de nobles sentiments, plus que tout

autre peut-être, ajouta-t-il en désignant du doigt une ligne rouge qui

lui traversait le visage. Nous savons pardonner. Vous êtes libres, et

nul n'inquiétera votre retraite.

Neham-Outah suivait sur la physionomie des bomberos le vol de leurs

pensées. Ces derniers se sentaient vaincus par la magnanimité du cher,

qui sourit d'un air de triomphe en devinant leur étonnement et leur

confusion.

--Mon ami, dit-il à Pincheira, qu'on donne à ces hommes des montures

fraîches.

Pincheira hésita.

--Allez! fit-il avec un geste d'une grâce suprême.

Le Chilien, à demi-sauvage, subissant malgré lui la supériorité de

Neham-Outah, obéit, et cinq chevaux d'un grand prix et tout harnachés

furent amenés par deux Indiens.

--Chef, dit Sanchez d'une voix légèrement émue, je ne vous remercie pas

de la vie, car je ne crains pas la mort, mais, au nom de mes frères et

au mien, je vous rends grâce pour notre soeur. Nous n'oublions jamais ni

une injure ni un bienfait. Adieu! peut-être aurai-je un jour l'occasion

de vous prouver que nous ne sommes pas ingrats.

Le chef inclina la tête sans répondre. Les bomberos, groupés autour de

Maria, le saluèrent et s'éloignèrent au petit pas.

--Enfin, vous l'avez voulu, dit Pincheira, qui haussa les épaules avec

dépit.

--Patience! répondit Neham-Outah d'une voix profonde.

Pendant ce temps-là, un immense bûcher avait été allumé au pied de

l'arbre de Gualichu où les Indiens, dont les craintes superstitieuses

s'étaient dissipées avec les ténèbres, s'étaient de nouveau réunis en

conseil. A quelques pas en arrière des chefs, les cavaliers Aucas et

Puelches formèrent un redoutable cordon autour du conseil, tandis que

des éclaireurs patagons fouillaient le désert pour éloigner les

importuns et assurer le secret des délibérations.

A l'Orient, le soleil dardait ses flammes; le désert aride et nu se

mêlait à l'horizon sans bornes; au loin les Cordillères dressaient la

neige éternelle de leurs sommets. Tel était le paysage, si l'on peut

parler ainsi, où, près de l'arbre symbolique, se tenaient ces guerriers

barbares revêtus de bizarres costumes. A ce aspect majestueux, l'on se

rappelait involontairement d'autres temps, et d'autres climats, quand, à

la clarté des incendies, les féroces compagnons d'Attila couraient à la

conquête et au rajeunissement du monde romain.

Neham-Outah prit la parole au point où la discussion avait été

interrompue par t'intervention imprévue du bombero.

--Je remercie mon frère Metipan, dit-il du don de l'esclave blanche. Dès

ce jour nos discordes cessent; sa nation et la mienne ne seront plus

qu'une seule et même famille, dont les troupeaux paîtront pacifiquement

les mêmes pâturages, et dont les guerriers dormiront côte à côte dans le

sentier de la guerre.

Le matchi alluma ensuite une pipe, en tira quelques bouffées et la

présenta aux deux chefs, qui fumèrent l'un après l'autre, se la passant

jusqu'à ce que tout le tabac fut consumé; puis la pipe fut jetée au feu

par le matchi.

--Gualichu, dit-il gravement, a entendu vos paroles. Jurez que votre

alliance ne se rompra que lorsque vous pourrez fumer de nouveau dans

cette pipe déjà réduite en cendres.

--Nous te le jurons!

Les deux ulmenes se placèrent réciproquement la main gauche sur l'épaule

droite, étendirent la main droite vers l'arbre sacré et se baisèrent sur

la bouche en disant:

--Frère, reçois ce baiser. Que mes lèvres se dessèchent et que ma langue

soit arrachée, si je trahis mon serment!

Tous les chefs indiens vinrent, l'un après l'autre, donner le baiser de

paix aux deux ulmenes, avec des marques de jour d'autant plus vives

qu'ils savaient combien cette haine leur avait coûté de malheurs et

combien de fois elle avait compromis l'indépendance des peuplades

indiennes.

Quand les ulmenes eurent repris leur place au feu du conseil, Lucaney

s'inclina devant Neham-Outah.

--Quelles communications mon frère voulait-il faire aux grands ulmenes?

Nous sommes prêts à l'entendre.

Neham-Outah parut se recueillir un instant, puis, promenant sur

l'assemblée un regard assuré:

--Ulmenes des Puelches, des Araucanes, des Pehuenches, des Huiliches et

des Patagons, dit-il, depuis bien des lunes mon esprit est triste. Je

vois avec douleur nos territoires de chasse envahis par les blancs,

diminuer et se resserrer de jour en jour. Nous dont les innombrables

peuplades couvraient il y a à peine quelques siècles, la vaste étendue

de la terre comprise entre les deux mers, nous sommes aujourd'hui

réduits à un petit nombre de guerriers qui, craintifs comme des lamas,

fuient devant nos spoliateurs. Nos villes sacrées, nos derniers refuges

de la civilisation de nos pères les Incas, vont devenir la proie de ces

monstres à face humaine qui n'ont d'autre Dieu que l'or. Notre race

dispersée disparaîtra peut-être bientôt de ce monde qu'elle a si

longtemps possédé seule et gouverné.

Traquées comme de vils animaux, abruties par l'eau de feu, décimées par

le feu et les maladies, nos hordes errantes ne sont plus que l'ombre

d'un peuple. Notre religion, nos vainqueurs la méprise, et ils veulent

nous courber devant le bois du Crucifié. Ils outragent nos femmes, tuent

nos enfants et brûlent nos villages. Vous tous, Indiens qui m'écoutez,

le sang de vos pères s'est-il appauvri dans vos veines, répondez,

voulez-vous mourir esclaves ou vivre libres?

A ces mots prononcés d'une voix mâle, pénétrante et relevés par un geste

d'une suprême noblesse, un frémissement parcourut l'assemblée; les front

se relevèrent fièrement et tous les yeux étincelèrent.

--Parles, parlez encore! s'écrièrent à la fois les ulmenes électrisés.

Le grand ulmen sourit avec orgueil et continua:

--L'heure est enfin venue, après tant d'humiliations et de misères, de

secouer le joug honteux qui pèse sur nous. D'ici à quelques jours, si

vous le voulez, nous rejetterons les blancs loin de nos frontières et

nous leur rendrons tout le mal qu'ils nous ont fait. Depuis longtemps je

surveille les Espagnols, je connais leurs tactiques, leurs ressources;

pour les réduire à néant, que nous faut-il? de l'adresse et du

courage...

Les Indiens l'interrompirent par des cris de joie.

--Vous serez libres, reprit Neham-Outah. Je vous rendrai les riches

vallées de vos ancêtres. Ce projet, depuis que je suis un homme,

fermente au fond de mon coeur, et il est devenu ma vie. Loin de moi et

loin de vous, la pensée que j'ai intention de m'imposer à vous comme

chef et grand toqui de l'armée! Non, vous devrez choisir votre chef

librement, et, après l'avoir élu, lui obéir aveuglément, le suivre

partout et passer avec lui à travers les périls insurmontables. Ne vous

y trompez pas, guerriers, notre ennemi est fort, nombreux, bien

discipliné, aguerri et surtout il a l'habitude de nous vaincre. Nommez

un chef suprême, nommez le plus digne, je marcherai sous ses ordres avec

joie. J'ai dit: _ai-je bien parlé, hommes puissants?_

Et, après avoir salué l'assemblée, Neham-Outah se confondit dans la

foule des chers, le front tranquille, mais le coeur dévoré d'inquiétude

et de haine.

Cette éloquence, nouvelle pour les Indiens, les avait séduits, entraînés

et jetés dans une sorte de frénésie. Peu s'en fallait qu'ils ne

considérassent Neham-Outah comme un génie d'une essence supérieure à la

leur, et, qu'ils ne courbassent les genoux devant lui pour l'adorer,

tant il avait frappé droit à leur coeurs. Pendant assez longtemps, le

conseil fut en proie à un délire qui tenait de la folie. Tous parlaient

à la fois. Lorsque cette agitation se calma, les plus sages d'entre les

ulmenes discutèrent l'opportunité de la prise d'armes et les chances de

succès; enfin, les avis furent unanimes pour une levée de boucliers en

masse. Les rangs, un moment rompus, se reformèrent, et Lucaney, invité

par les chefs à faire connaître l'avis du conseil, prit la parole:

--Ulmenes des Aucas, des Araucanes, des Pulches, des Pehuenches, des

Huiliches et des Patagons, écoutez! écoutez! écoutez!... Cejourd'hui,

dix-septième jour de la lune de Kekil-Kleven, il a été résolu par tous

les chefs dont les noms suivent: Neham-Outah, Lucaney, Chaukata,

Gaykilof, Vera, Metipan, Killapan, Le Mulato, Pincheira et autres moins

puissants, représentant chacun une nation ou une tribu, réunis autour du

feu du conseil, devant l'arbre sacré de Gualichu, après avoir accompli

les rites religieux pour nous rendre favorable le mauvais esprit, il a

été résolu que la guerre était déclarée aux Espagnols, nos spoliateurs.

Comme cette guerre est sainte et a pour objet la liberté, tous, hommes,

femmes, enfants, doivent y prendre part, chacun dans la limite de ses

forces. Aujourd'hui même, le _quipus_ sera expédié à toutes les nations

Aucas.

Un long cri d'enthousiasme arrêta Lucaney, qui continua bientôt après:

--Les chefs, après mûre délibération, ont choisi pour toqui suprême de

toutes les nations, avec un pouvoir sans contrôle et illimité, le plus

sage, le plus prudent, le plus digne de nous commander. Ce guerrier est

le chef des Aucas, dont la race est si ancienne, Neham-Outah, le

descendant des Incas, le fils du Soleil.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces dernières paroles.

Neham-Outah s'avança au milieu du cercle, salua les ulmenes et dit d'un

ton superbe:

--J'accepte, ulmenes, mes frères: dans un an vous serez libres ou je

serai mort.

--Vive le grand toqui! cria la foule.

--Guerre aux Espagnols, reprit Neham-Outah; mais guerre sans trève ni

merci, véritable battue de bêtes fauves, comme ils sont accoutumés à

nous la faire. Souvenez-vous de la loi des pampas: oeil pour oeil, dent

pour dent. Que chaque chef expédie des quipus aux guerriers de sa

nation, car, à la fin de cette lune, nous réveillerons nos ennemis par

un coup de tonnerre. Allez et ne perdons pas de temps. Ce soir à la

quatrième heure de la nuit, nous nous réunirons à la passée du Guanaco

pour élire les chefs secondaires, compter nos guerriers et fixer le jour

et l'heure de l'attaque.

Les ulmenes s'inclinèrent sans répondre, rejoignirent leur escorte et ne

tardèrent pas à disparaître dans un tourbillon de poussière.

Neham-Outah et Pincheira restèrent seuls. Un détachement immobile

veillait sur eux. Neham-Outah, les bras croisés, la tête penchée vers la

terre et les sourcils froncés, semblait plongé dans de profondes

réflexions.

--Eh bien! lui dit Pincheira, vous avez réussi?

--Oui, répondit-il, la guerre est déclarée; je suis chef suprême, mais

je tremble devant une si lourde tâche. Ces hommes primitifs

comprennent-ils bien? sont-ils mûrs pour la liberté? Peut-être n'ont-ils

pas assez souffert encore! Oh! si je réussis!

--Vous m'effrayez, mon ami; quels sont donc vos projets?

--C'est juste, mais vous êtes digne d'une telle entreprise. Je veux,

entendez-moi bien, je veux...

Au même moment un Indien, dont le cheval, ruisselant de sueur, semblait

souffler du feu par les narines, arriva auprès des deux ulmenes, devant

lesquels, par un prodige d'équitation, il s'arrêta court, comme s'il eût

été changé en statue de granit; il se pencha à l'oreille de Neham-Outah.

--Déjà! s'écria celui-ci. Oh! pas un instant à perdre! mon cheval, vite!

--Que se passe-t-il donc? lui demanda Pincheira.

--Rien qui vous intéresse, mon ami. Ce soir, à la passée du Guanaco,

vous saurez tout.

--Vous partez ainsi seul?

--Il le faut. A ce soir.

Le cheval de Neham-Outah hennit et partit comme un éclair.

Dix minutes plus tard, tous les Indiens avaient disparus, et autour de

l'arbre de Gualichu régnaient la solitude et le silence.

Le fils du Soleil (1879) · 第 10 / 32 题