Les bomberos, accompagnés de Maria, s'enfoncèrent dans le désert. Leur
course dura quatre heures et les conduisit sur les bords du Rio-Négro,
dans une de ces charmants oasis créées par le limon du fleuve et semée
de bouquets de saules, de nopals, de palmiers, de chirimoyas, de
citronniers et de jasmins en fleurs, dans les branches desquels un
peuple d'oiseaux variés de plumage et de voix gazouillaient à plein
gosier.
Sanchez saisit Maria dans ses bras robustes, l'enleva de dessus sa selle
et la posa doucement sur le gazon. Les chevaux se mirent à brouter en
paix les jeunes pousses des arbres.
--Voyons, comment as-tu retrouvé notre soeur? dit Simon.
Le frère aîné, comme s'il n'eût pas entendu, ne répondit pas, et, les
yeux fixés sur la jeune fille, il écoutait chanter en lui une voix
intérieure; il croyait revoir le portrait vivant de sa mère, et il se
disait tout bas:
--Même regard doux et tendre à la fois! même sourire empreint de bonté!
Pauvre mère! pauvre soeur. Maria, fit-il à haute voix, te rappelle-tu
bien tes grands frères qui t'aimaient tant?
--Ah çà! s'écria Julian en frappant du pied avec mauvaise humeur, ce
n'est pas juste cela, frère; tu nous tiens là le bec dans l'eau comme
une volée de canards et tu confisques à ton profit les gentillesses de
cette enfant. Si elle est réellement notre Maria tant regretté, parle,
caraï! Nous avons autant que toi le droit de l'embrasser, et nous en
mourons d'envie.
--Vous avez raison, répondit Sanchez; pardon frères: la joie rend
égoïste. Oui, c'est notre chère petite soeur, embrassez la.
Les bomberos ne se le firent pas répéter, et sans demander la moindre
explication à Sanchez, ils se disputaient à qui la dévorerait de
caresses. La jeune fille émue, et que les Indiens n'avaient point
accoutumée à de pareils bonheurs, se laissait aller à l'ivresse de la
joie. Pendant qu'ils se livraient à leurs transports, Sanchez avait
allumé du feu et préparé un repas substantiel composé de fruits et d'une
cuisse de guanaco. On s'assit, on mangea de bon appétit. Sanchez raconta
ses aventures à l'arbre de Gualichu, sans omettre un seul détail. Son
récit dura longtemps, parfois interrompu par les jeunes gens qui riaient
de tout leur coeur des péripéties tragi-comiques de la scène entre le
matchi et Gualichu.
--Sais-tu, lui dit Quinto, tu as été un dieu.
--Un dieu qui a bien failli devenir immortel plus tôt qu'il n'aurait
voulu, répliqua Sanchez car je sens que j'aime la vie depuis que j'ai
retrouvé la chica. Enfin, la voilà! bien fin qui viendra la reprendre.
Cependant nous ne pouvons la garder avec nous et l'associer à notre
existence nomade.
--C'est vrai, dirent las autres frères.
--Que faire? demanda Julian tristement.
--La pauvre soeur mourrait, dit Sanchez; nous ne pouvons en faire une
bombera, ni la traîner à notre suite dans nos hasards, ni la laisser
seule.
--Je ne serai jamais seule avec vous, mes bons frères.
--Notre vie est au bout d'une balle indienne. La peur que tu ne retombes
entre les mains des Aucas ou des Puelches me trouve; si tu restais avec
nous, mêlée à nos dangers, je deviendrais lâche et je n'aurais plus le
courage d'accomplir mon devoir de bombero.
--Depuis dix ans que nous rôdons dans la pampa, dit Julian, nous avons
rompu avec toutes nos anciennes connaissances.
--Mais, observa Quinto, nous cherchons un abri sûr? j'ai une idée.
--Laquelle?
--Vous rappelez-vous le capataz de l'estancia de San-Julian? Comment se
nomme-t-il déjà?
--Don José Diaz.
--C'est cela même, reprit Quinto. Il me semble que nous avons un peu
sauvé la vie à lui et à son maître, et que tous deux nous doivent une
fameuse chandelle.
--Don Luis Munoz et son capataz, dit Simon sans nos carabines,
laissaient leur peau à ce démon de Pincheira, qui voulait les faire
écorcher vifs.
--Voilà notre affaire: Quinto a raison.
--Don Luis passe pour un homme serviable.
--Il a, je crois, une fille qu'il aime tendrement; il comprendra donc la
peine où nous sommes.
--Oui; mais, fit Julian, nous ne pouvons pas aller au Carmen.
--Allons à l'estancia de San-Julian; c'est l'affaire d'une heure et
demie.
--Partons, dit Sanchez, Simon et Quinto resteront ici; Julian et moi
accompagnerons la chica. Embrasse tes deux frères, Maria. En route,
Julian! Vous deux, veillez bien, et attendez-nous au coucher du soleil.
Maria fit un dernier signe d'adieu à ses deux frères, et, escortée de
Julian et de Sanchez, elle galopa vers San-Julian.
Vers trois heures, ils aperçurent à cinquante pas l'estancia, où Don
Luis Munoz et sa fille étaient arrivés depuis deux heures à peine.
L'estancia de San-Julian, sans contredit la plus riche et plus forte
position de toute la côte de Patagonie, d'élève sur une presqu'île de
six lieues de tour, couverte de bois et de pâturages où paissent en
liberté plus de dix mille têtes de bétail. Entourée par la mer qui lui
forme une ceinture de fortifications naturelles, la langue de terre de
l'isthme, large de huit mètres au plus, était bouchée par une batterie
de cinq pièces de gros calibre. L'habitation, qu'enveloppaient de hautes
murailles crénelées et bastionnées aux angles, était une espèce de
forteresse capable de soutenir un siège en règle, grâce à huit pièces de
canon qui, braquées aux quatre bastions, en défendait les approches.
Elle se composait d'un vaste corps-de-logis élevé d'un étage avec les
toits en terrasses, ayant dix fenêtres de façade et flanqué de deux
ailes. Un grand perron, garni d'une double rampe en fer curieusement
travaillée et surmontée d'une _varandah_, donnait accès dans les
appartements meublés avec ce luxe simple et pittoresque particulier aux
fermes espagnoles de l'Amérique.
Entre l'habitation et le mur d'enceinte percé en face du perron et fermé
par une porte de cèdre de cinq pouces d'épaisseur que doublaient de
fortes lames de fer, s'étendait un vaste jardin anglais, touffu et
accidenté. L'espace laissé libre derrière la ferme était réservé pour
les parcs ou _corrales_ où chaque soir l'on renfermait les bestiaux et à
une immense cour où tous les ans l'on abattait le bétail.
Cette maison était blanche, gaie et riante. Le faîte en apparaissait au
loin à moitié caché par les branches des arbres qui la couronnaient de
vert feuillage. Des fenêtres du premier étage la vue planait d'un côté
sur la mer et de l'autre sur le Rio-Négro qui, comme un ruban d'argent
se déroulait capricieusement dans la plaine et se perdait dans les
lointains bleuâtres de l'horizon.
Depuis la dernière guerre avec les Indiens, guerre qui remontait à dix
années, et pendant laquelle l'estancia avait failli être surprise par
les Aucas, on avait construit sur le toit du principal corps de logis un
_mirador_ où se tenait jour et nuit une sentinelle chargée de veiller et
d'avertir au moyen d'une corne de boeuf de l'approche des étrangers. Du
reste, un poste de six hommes gardait la batterie de l'isthme dont les
canons étaient prêts à faire feu à la moindre alerte..
Aussi, les bomberos étaient-ils encore assez éloignés de l'estancia, que
déjà leur venue avait été signalée, et que don José Diaz, accompagné de
Pavito, se tenait derrière la batterie pour les interroger dès qu'ils
seraient à portée de voix.
Les bomberos connaissaient la consigne, qui est commune à tous les
établissements espagnols, surtout sur les frontières, où l'on est exposé
aux déprédations continuelles des Indiens. Arrivés à une vingtaine de
pas de la batterie, les deux hommes s'arrêtèrent et attendirent.
--Qui vive? cria une voix.
--Amis, répondit Sanchez.
--Qui êtes-vous?
--Bomberos.
--Bien. Que demandez-vous!
--Le senor capataz don José Diaz.
--Eh! mais, s'écria José lui-même, c'est Sanchez.
--Oui, oui, don José dis Sanchez, et je vous ai tout de suite reconnu;
mais la consigne est la consigne. Voici mon frère Julian pour vous
servir.
--Comme nous l'avons déjà fait, don José, sans reproche, fit Julian d'un
ton goguenard.
--C'est juste. Qu'on baisse le pont-levis.
Les bomberos entrèrent, et immédiatement le pont levis fut relevé
derrière eux.
--Caraï! quelle agréable surprise, mes amis! dit le capataz. Vous êtes
d'une rareté désespérante. Venez chez moi, et, en buvant un _trago_
(coup), vous me conterez ce qui vous amène, une sérieuse affaire, si je
vous connais bien.
--Très-sérieuse, en effet, répondit Sanchez.
--Pavito, dit José, restez ici; je vais à l'estancia.
Et le capataz monta à cheval et se plaça à côté de Sanchez.
--Dites-donc, caballero, sans indiscrétion, quelle est cette jeune fille
vêtue à l'indienne? C'est une blanche, n'est-ce pas?
--C'est notre soeur, capataz.
--Votre soeur, non Sanchez? Plaisantez-vous?
--Dieu m'en garde!
--J'ignorais que vous eussiez une soeur, pardonnez-moi, je ne suis point
sorcier.
Les cavaliers étaient arrivés. Le capataz mit pied à terre. Les bomberos
l'imitèrent et le suivirent dans une grande salle du rez-de-chaussée, où
une femme d'un certain âge et d'une belle santé était occupée à égrener
du maïs. C'était la mère de don José, la nourrice de don Luis. Elle
accueillit les arrivants d'un sourire de bonne humeur, leur offrit des
sièges et alla cher un pot de chicha qu'elle posa devant eux.
--A votre santé, senores! dit le capataz après avoir rempli jusqu'aux
bords les gobelets d'étain. Le soleil est chaud en diable et cela égaie
des voyageurs de se rafraîchir.
--Merci! dit Sanchez qui avait vidé son verre.
--Voyons, qu'avez-vous à me conter? Parlez librement, à moins, ajouta
don José, que ma mère ne vous gêne. Dans ce cas, la digne femme
passerait dans une chambre voisine.
--Non, fit vivement Sanchez, non! que la senora reste, au contraire: ce
que nous avons à dire, tout le monde peut l'entendre, votre mère
surtout; nous venons au sujet de notre soeur.
--C'est égal, soit dit sans vous offenser, senor Sanchez, interrompit le
capataz, vous avez tort de garder cette enfant avec vous car elle ne
peut partager tous les périls de votre vie endiablée; n'est-ce pas,
mère?
La vieille dame fit un signe affirmatif, et les deux frères échangèrent
un regard d'espérance.
--Vous en ferez ce que vous voudrez, reprit don José; chacun est le
maître dans ce monde d'arranger sa vie à sa guise, pourvu que ce soit
honnêtement. Mais voyons votre affaire.
--Votre avis, don José, dit Sanchez, nous comble de joie. Vous êtes un
homme de bon conseil et de bon coeur.
Et, sans plus tarder, il lui raconta l'histoire singulière de Maria.
Pendant la fin du récit, sa Diaz avait quitté la salle sans être
remarquée par son fils ni par les bomberos.
--Vous êtes un brave homme Sanchez, s'écria don José. Oui, le diable
m'emporte! quoique, en général, les bomberos passent pour d'assez mauvais
compagnons. Vous m'avez bien jugé et je vous remercie d'avoir pensé à
moi.
--Vous acceptez? fit Julian.
--Un moment, sapristi! laissez-moi achever, reprit le capataz en
remplissant les verres: à votre santé! à la santé de la senorita! Je
suis un pauvre diable, moi, et garçon par dessus le marché; ma
protection serait compromettante pour une jeune fille; les langues sont
malignes ici comme partout, et, quoique je vive avec ma mère, une
excellente femme, une méchante parole est vite lâchée. Senores, la
réputation d'une jeune fille est comme un oeuf; on ne le raccommode pas
quand il est fêlé. Vous comprenez?
--Que faire? murmura Sanchez découragé.
--Patience, compadre! je ne puis rien moi-même; mais canario! don Luis
Munoz, mon maître, est bon, il m'aime, il a une fille qui est charmante;
je plaiderai auprès de lui la cause de votre soeur.
--La cause est gagnée, mon ami, dit don Luis que Diaz avait averti de
la démarche des bomberos.
Dona Linda, qui accompagnait son père, avait été très-émue des malheurs
de Maria; une bonne action lui avait tenté le coeur, et elle avait prié
son père de se charger de la soeur des bomberos qu'elle voulait garder
auprès d'elle. Julian et Sanchez ne savaient comment exprimer leur
reconnaissance au senor Munoz.
--Mes amis, dit celui-ci je suis heureux de m'acquitter envers vous.
Nous avons un vieux compte ensemble, n'est-ce pas, José? et si ma fille
a encore son père, c'est à vous qu'elle le doit.
--Oh! senor! firent les deux jeunes gens.
--Ma fille Lindita aura une soeur, et moi, au lieu d'une fille, j'en
aurai deux. Tu le veux bien, Lindita?
--Je vous en remercie, mon père, répondit-elle en faisant mille caresses
à Maria. Ma chère enfant, ajouta-t-elle, embrassez vos frères et
suivez-moi dans mon appartement; je vais vous donner moi-même les choses
de première nécessité, et avant tout vous débarrasser de ce costume de
païenne.
--Voyons, voyons, petite fille! dit dona Linda en l'entraînant; ne
pleurez pas ainsi, vous les reverrez; essuyez vos yeux, je veux que vous
soyez heureuse, entendez-vous! Allons, souriez bien vite, ma mignonne,
et venez.
--Merci, encore une fois, don Luis, dit Sanchez; nous partons
tranquilles.
--Au revoir, mes amis.
Sanchez et Julian, légers de corps et d'âme, sortirent de l'estancia et
croisèrent sur leur passage un cavalier qui au grand trot, se dirigeait
vers le perron.
--C'est singulier, fit Sanchez. Où ai-je vu cet homme? Je l'ignore;
mais, à coup sûr, je le connais.
--Vous connaissez don Juan Perez? demanda le capataz.
--Je ne sais si tel est le nom de ce caballero, ni qui il est, ni même
où je l'ai vu; cependant, je puis assurer qu'il y a peu de temps que
nous nous sommes rencontrés.
--Ah!
--Adieu, don José, et merci! dirent les deux bomberos en lui serrant la
main.