donc de rendre hommage à un dieu quelconque? Ce serait le point
intéressant qui résoudrait la question de religiosité.»
Avant qu'il eût achevé sa phrase, Lo-Maï venait de prononcer comme
une réponse:
«Msélo-Tala-Tala...
-- Le père aux lunettes!» traduisit Max Huber.
Et il sortit de la case avec l'idée que le roi des Wagddis passait
en ce moment.
Complète désillusion! Max Huber n'entrevit pas même l'ombre de Sa
Majesté! Toutefois, il fallut bien constater que Ngala était en
mouvement. De toutes parts affluait une foule aussi joyeuse, aussi
parée que la famille Maï. Grand concours de populaire, les uns
suivant processionnellement les rues vers l'extrémité ouest du
village, ceux-ci se tenant par la main comme des paysans en
goguette, ceux-là cabriolant comme des singes d'un arbre à
l'autre.
«Il y a quelque chose de nouveau..., déclara John Cort en
s'arrêtant sur le seuil de la case.
-- On va voir», répliqua Max Huber.
Et, revenant à Lo-Maï:
«Msélo-Tala-Tala?... répéta-t-il.
-- Msélo-Tala-Tala!» répondit Lo-Maï en croisant ses bras, tandis
qu'il inclinait la tête.
John Cort et Max Huber furent conduits à penser que la population
wagddienne allait saluer son souverain, lequel ne tarderait pas à
apparaître dans toute sa gloire.
Eux, John Cort, Max Huber, n'avaient pas d'habits de cérémonie à
mettre. Ils en étaient réduits à leur unique costume de chasse,
bien usé, bien sali, à leur linge qu'ils tenaient aussi propre que
possible. Par conséquent, aucune toilette à faire en l'honneur de
Sa Majesté, et, comme la famille Mai sortait de la case, ils la
suivirent avec Llanga.
Quant à Khamis, peu soucieux de se mêler à tout ce monde
inférieur, il «resta seul à la maison». Il s'occupa de ranger les
ustensiles, de veiller à la préparation du repas, de nettoyer les
armes à feu. Ne convenait-il pas d'être prêt à toute éventualité,
et l'heure approchait peut-être où il serait nécessaire d'en faire
usage.
John Cort et Max Huber se laissèrent donc guider par Lo-Maï à
travers le village plein d'animation. Il n'existait pas de rues,
au vrai sens de ce mot. Les paillotes, distribuées à la fantaisie
de chacun, se conformaient à la disposition des arbres ou plutôt
des cimes qui les abritaient.
La foule était assez compacte. Au moins un millier de Wagddis se
dirigeaient maintenant vers la partie de Ngala à l'extrémité de
laquelle s'élevait la case royale.
«Il est impossible de ressembler davantage à une foule humaine!...
remarqua John Cort. Mêmes mouvements, même manière de témoigner sa
satisfaction par les gestes, par les cris...
-- Et par les grimaces, ajouta Max Huber, et c'est ce qui rattache
ces êtres bizarres aux quadrumanes!»
En effet, les Wagddis, d'ordinaire sérieux, réservés, peu
communicatifs, ne s'étaient jamais montrés si expansifs ni si
grimaçants. Et toujours cette inexplicable indifférence envers les
étrangers, auxquels ils ne semblaient prêter aucune attention --
attention qui eût été gênante et obsédante chez les Denkas, les
Monbouttous et autres peuplades africaines.
Cela n'était pas très «humain»!
Après une longue promenade, Max Huber et John Cort arrivèrent sur
la place principale, que bornaient les ramures des derniers arbres
du côté de l'ouest, et dont les branches verdoyantes retombaient
autour du palais royal.
En avant étaient rangés les guerriers, toutes armes dehors, vêtus
de peaux d'antilope rattachées par de fines lianes, le chef coiffé
de têtes de steinbock dont les cornes leur donnaient l'apparence
d'un troupeau. Quant au «colonel» Raggi, casqué d'une tête de
buffle, l'arc sur l'épaule, la hachette à la ceinture, l'épieu à
la main, il paradait devant l'armée wagddienne.
«Probablement, dit John Cort, le souverain s'apprête à passer la
revue de ses troupes...
-- Et, s'il ne vient pas, repartit Max Huber, c'est qu'il ne se
laisse jamais voir à ses fidèles sujets!... On ne se figure pas ce
que l'invisibilité donne de prestige à un monarque, et peut-être
celui-ci...»
S'adressant à Lo-Maï, dont il se fit comprendre par un geste:
«Msélo-Tala-Tala doit-il sortir?...»
Signe affirmatif de Lo-Maï, qui sembla dire:
«Plus tard... plus tard...
-- Peu importe, répliqua Max Huber, pourvu qu'il nous soit permis
de contempler enfin sa face auguste...
-- Et, en attendant, répondit John Cort, ne perdons rien de ce
spectacle.»
Voici ce que tous deux furent à même d'observer alors de plus
curieux:
Le centre de la place entièrement dégagé d'arbres, restait libre
sur un espace d'un demi-hectare. La foule l'emplissait dans le
but, sans doute, de prendre part à la fête jusqu'au moment où le
souverain paraîtrait au seuil de son palais. Se prosternerait-elle
alors devant lui?... Se confondrait-elle en adorations!...
«Après tout, fit remarquer John Cort, il n'y aurait pas à tenir
compte de ces adorations au point de vue de la religiosité, car,
en somme, elles ne s'adresseraient qu'à un homme...
-- À moins, répliqua Max Huber, que cet homme ne soit en bois ou
en pierre... Si ce potentat n'est qu'une idole du genre de celles
que révèrent les naturels de la Polynésie...
-- Dans ce cas, mon cher Max, il ne manquerait plus rien aux
habitants de Ngala de ce qui complète l'être humain... Ils
auraient le droit d'être classés parmi les hommes tout autant que
ces naturels dont vous parlez...
-- En admettant que ceux-ci le méritent! répondit Max Huber, d'un
ton assez peu flatteur pour la race polynésienne.
-- Certes, Max, puisqu'ils croient à l'existence d'une divinité
quelconque, et jamais il n'est venu ni ne viendra à personne
l'idée de les classer parmi les animaux, fût-ce même ceux qui
occupent le premier rang dans l'animalité!»
Grâce à la famille de Lo-Maï, Max Huber, John Cort et Llanga
purent se placer de manière à tout voir.
Lorsque la foule eut laissé libre le centre de la place, les
jeunes Wagddis des deux sexes se mirent en danse, tandis que les
plus âgés commençaient à boire, comme les héros d'une kermesse
hollandaise.
Ce que ces sylvestres absorbaient, c'étaient des boissons
fermentées et pimentées tirées des gousses du tamarin. Et elles
devaient être extrêmement alcooliques, car les têtes ne tardèrent
pas à s'échauffer et les jambes à tituber d'une façon inquiétante.
Ces danses ne rappelaient en rien les nobles figures du passe-pied
ou du menuet, sans aller cependant jusqu'au paroxysme des
déhanchements et des grands écarts en honneur dans les bals-
musettes des banlieues parisiennes. Au total, il se faisait plus
de grimaces que de contorsions, et aussi plus de culbutes. En un
mot, dans ces attitudes chorégraphiques, on retrouvait moins
l'homme que le singe. Et, qu'on l'entende bien, non point le singe
éduqué pour les exhibitions de la foire, non... le singe livré à
ses instincts naturels.
En outre, les danses ne s'exécutaient pas avec accompagnement des
clameurs publiques. C'était au son d'instruments des plus
rudimentaires, calebasses tendues d'une peau sonore et frappées à
coups redoublés, tiges creuses, taillées en sifflet, dans
lesquelles une douzaine de vigoureux exécutants soufflaient à se
crever les poumons. Non!... jamais charivari plus assourdissant ne
déchira des oreilles de blancs!
«Ils ne paraissent pas avoir le sentiment de la mesure...,
remarqua John Cort.
-- Pas plus que celui de la tonalité, répondit Max Huber.
-- En somme, ils sont sensibles à la musique, mon cher Max.
-- Et les animaux le sont aussi, mon cher John, -- quelques-uns,
du moins. À mon avis, la musique est un art inférieur qui
s'adresse à un sens inférieur. Au contraire, qu'il s'agisse de
peinture, de sculpture, de littérature, aucun animal n'en subit le
charme, et on n'a jamais vu même les plus intelligents se montrer
émus devant un tableau ou à l'audition d'une tirade de poète!»
Quoi qu'il en soit, les Wagddis se rapprochaient de l'homme, non
seulement parce qu'ils ressentaient les effets de la musique, mais
parce qu'ils mettaient eux-mêmes cet art en pratique.
Deux heures se passèrent ainsi, à l'extrême impatience de Max
Huber. Ce qui l'enrageait, c'est que S. M. Msélo-Tala-Tala ne
daignait pas se déranger pour recevoir l'hommage de ses sujets.
Cependant la fête continuait avec redoublement de cris et de
danses. Les boissons provoquaient aux violences de l'ivresse, et
c'était à se demander quelles scènes de désordre menaçaient de
s'ensuivre, lorsque, soudain, le tumulte prit fin.
Chacun se calma, s'accroupit, s'immobilisa. Un silence absolu
succéda aux bruyantes démonstrations, au fracas assourdissant des
tam-tams, au sifflet suraigu des flûtes.
À ce moment, la porte de la demeure royale s'ouvrit, et les
guerriers formèrent la haie de chaque côté.
«Enfin! dit Max Huber, nous allons donc le voir, ce souverain de
sylvestres.»
Ce ne fut point Sa Majesté qui sortit de la case. Une sorte de
meuble, recouvert d'un tapis de feuillage, fut apporté au milieu
de la place. Et quelle fut la bien naturelle surprise des deux
amis, lorsqu'ils reconnurent dans ce meuble un vulgaire orgue de
Barbarie!... Très probablement, cet instrument sacré ne figurait
que dans les grandes cérémonies de Ngala, et les Wagddis en
écoutaient sans doute les airs plus ou moins variés avec un
ravissement de dilettantes!
«Mais c'est l'orgue du docteur Johausen! dit John Cort.
-- Ce ne peut être que cette mécanique antédiluvienne, répliqua
Max Huber. Et, à présent, je m'explique comment, dans la nuit de
notre arrivée sous le village de Ngala, j'ai eu la vague
impression d'entendre l'impitoyable valse du _Freyschütz_ au-
dessus de ma tête!
-- Et vous ne nous avez rien dit de cela, Max?...
-- J'ai cru que j'avais rêvé, John.
-- Quant à cet orgue, ajouta John Cort, ce sont certainement les
Wagddis qui l'ont rapporté de la case du docteur...
-- Et après avoir mis à mal ce pauvre homme!» ajouta Max Huber.
Un superbe Wagddi -- évidemment le chef d'orchestre de l'endroit -
- vint se poser devant l'instrument et commença à tourner la
manivelle.
Aussitôt la valse en question, à laquelle manquaient bien quelques
notes, de se dévider au très réel plaisir de l'assistance.
C'était un concert qui succédait aux exercices chorégraphiques.
Les auditeurs l'écoutèrent en hochant la tête, -- à contre-mesure,
il est vrai. De fait, il ne semblait pas qu'ils subissent cette
impression giratoire qu'une valse communique aux civilisés de
l'ancien et du nouveau monde.
Et, gravement, comme pénétré de l'importance de ses fonctions, le
Wagddi manoeuvrait toujours sa boîte à musique.
Mais, à Ngala, savait-on que l'orgue renfermât d'autres airs?...
C'est ce que se demandait John Cort. En effet, le hasard n'aurait
pu faire découvrir à ces primitifs par quel procédé, en poussant
un bouton, on remplaçait le motif de Weber par un autre.
Quoi qu'il en soit, après une demi-heure consacrée à la valse du
_Freyschütz_, voici que l'exécutant poussa un ressort latéral,
ainsi que l'eût fait un joueur des rues de l'instrument suspendu
par sa bretelle.
«Ah! par exemple... c'est trop fort, cela!...» s'écria Max Huber.
Trop fort, en vérité, à moins que quelqu'un n'eût appris à ces
sylvestres le secret du mécanisme, et comment on pouvait tirer de
ce meuble barbaresque toutes les mélodies renfermées dans son
sein!...
Puis la manivelle se remit aussitôt en mouvement. Et alors à l'air
allemand succéda un air français, l'un des plus populaires, la
plaintive chanson de la _Grâce de Dieu_.
On connaît ce «chef-d'oeuvre» de Loïsa Puget. Personne n'ignore
que le couplet se déroule en la mineur pendant seize mesures, et
que le refrain reprend en la majeur, suivant toutes les traditions
de l'art à cette époque.
«Ah! le malheureux!... Ah! le misérable!... hurla Max Huber, dont
les exclamations provoquèrent les murmures très significatifs de
l'assistance.
-- Quel misérable?... demanda John Cort. Celui qui joue de
l'orgue?...
-- Non! celui qui l'a fabriqué!... Pour économiser les notes, il
n'a fourré dans sa boîte ni les _ut_ ni les _sol_ dièzes!... Et ce
refrain qui devrait être joué en la majeur:
_Va, mon enfant, adieu,_
_À la grâce de Dieu..._
voilà qu'on le joue en _ut_ majeur!
-- Ça... c'est un crime!... déclara en riant John Cort.
-- Et ces barbares qui ne s'en aperçoivent point... qui ne
bondissent pas comme devrait bondir tout être doué d'une oreille
humaine!...»
Non! cette abomination, les Wagddis n'en ressentaient pas toute
l'horreur!... Ils acceptaient cette criminelle substitution d'un
mode à l'autre!... S'ils n'applaudissaient pas, bien qu'ils
eussent d'énormes mains de claqueurs, leur attitude n'en décelait
pas moins une profonde extase!
«Rien que cela, dit Max Huber, mérite qu'on les ramène au rang des
bêtes!»
Il y eut lieu de croire que cet orgue ne contenait pas d'autres
motifs que la valse allemande et la chanson française.
Invariablement elles se remplacèrent une demi-heure durant. Les
autres airs étaient vraisemblablement détraqués. Par bonheur,
l'instrument, possédant les notes voulues en ce qui concernait la
valse, ne donnait pas à Max Huber les nausées que lui avait fait
éprouver le couplet de la romance.
Lorsque ce concert fut achevé, les danses reprirent de plus belle,
les boissons coulèrent plus abondantes que jamais à travers les
gosiers wagddiens. Le soleil venait de s'abaisser derrière les
cimes du couchant, et quelques torches s'allumaient entre les
ramures, de manière à illuminer la place que le court crépuscule
allait bientôt plonger dans l'ombre.
Max Huber et John Cort en avaient assez, et ils songeaient à
regagner leur case, lorsque Lo-Maï prononça ce nom:
«Msélo-Tala-Tala.»
Était-ce vrai?... Sa Majesté allait-elle venir recevoir les
adorations de son peuple?... Daignait-elle enfin sortir de sa
divine invisibilité?... John Cort et Max Huber se gardèrent bien
de partir.
En effet, un mouvement se faisait du côté de la case royale,
auquel répondit une sourde rumeur de l'assistance. La porte
s'ouvrit, une escorte de guerriers se forma, et le chef Raggi prit
la tête du cortège.
Presque aussitôt apparut un trône, -- un vieux divan drapé
d'étoffes et de feuillage, -- soutenu par quatre porteurs, et sur
lequel se pavanait Sa Majesté.
C'était un personnage d'une soixantaine d'années, couronné de
verdure, la chevelure et la barbe blanches, d'une corpulence
considérable, et dont le poids devait être lourd aux robustes
épaules de ses serviteurs.
Le cortège se mit en marche, de manière à faire le tour de la
place.
La foule se courbait jusqu'à terre, silencieuse, comme hypnotisée
par l'auguste présence de Msélo-Tala-Tala.
Le souverain semblait fort indifférent, d'ailleurs, aux hommages
qu'il recevait, qui lui étaient dus, dont il avait probablement
l'habitude. À peine s'il daignait remuer la tête en signe de
satisfaction. Pas un geste, si ce n'est à deux ou trois reprises
pour se gratter le nez, -- un long nez que surmontaient de grosses
lunettes, -- ce qui justifiait son surnom de «Père Miroir».
Les deux amis le regardèrent avec une extrême attention, lorsqu'il
passa devant eux.
«Mais... c'est un homme!... affirma John Cort.
-- Un homme?... répliqua Max Huber.
-- Oui... un homme... et... qui plus est... un blanc!...
-- Un blanc?...»
Oui, à n'en pas douter, ce qu'on promenait là sur sa _sedia
gestatoria_, c'était un être différent de ces Wagddis sur lesquels
il régnait, et non point un indigène des tribus du haut
Oubanghi... Impossible de s'y tromper, c'était un blanc, un
représentant qualifié de la race humaine!...
«Et notre présence ne produit aucun effet sur lui, dit Max Huber,
et il ne semble même pas nous apercevoir!... Que diable! nous ne
ressemblons pourtant pas à ces demi-singes de Ngala, et, pour
avoir vécu parmi eux depuis trois semaines, nous n'avons pas
encore perdu, j'imagine, figure d'hommes!...»
Et il fut sur le point de crier:
«Hé!... monsieur... là-bas... faites-nous donc l'honneur de
regarder...»
À cet instant, John Cort lui saisit le bras et, d'une voix qui
dénotait le comble de la surprise:
«Je le reconnais... dit-il.
-- Vous le reconnaissez?
-- Oui!... C'est le docteur Johausen!»
CHAPITRE XVII
_En quel état le docteur Johausen!_
John Cort avait autrefois rencontré le docteur Johausen à
Libreville. Il ne pouvait faire erreur: c'était bien ledit docteur
qui régnait sur cette peuplade wagddienne!
Son histoire, rien de plus aisé que d'en résumer le début en
quelques lignes, et même de la reconstituer tout entière. Les
faits s'enchaînaient sans interruption sur cette route qui allait
de la cage forestière au village de Ngala.
Trois ans avant, cet Allemand, désireux de reprendre la tentative
peu sérieuse et, dans tous les cas, avortée du professeur Garner,
quitta Malinba avec une escorte de noirs, emportant un matériel,
des munitions et des vivres pour un assez long temps. Ce qu'il
voulait faire dans l'est du Cameroun, on ne l'ignorait pas. Il
avait formé l'invraisemblable projet de s'établir au milieu des
singes afin d'étudier leur langage. Mais de quel côté il comptait
se diriger, il ne l'avait confié à personne, étant très original,
très maniaque et, pour employer un mot dont les Français se
servent fréquemment, à demi toqué.
Les découvertes de Khamis et de ses compagnons pendant leur voyage
de retour prouvaient indubitablement que le docteur avait atteint
dans la forêt l'endroit où coulait le rio baptisé de son nom par
Max Huber. Il avait construit un radeau et, après avoir renvoyé
son escorte, s'y était embarqué avec un indigène demeuré à son
service. Puis, tous deux descendirent la rivière jusqu'au marécage
à l'extrémité duquel fut établie la cabane treillagée sous le
couvert des arbres de la rive droite.
Là s'arrêtaient les données certaines relatives aux aventures du
docteur Johausen. Quant à ce qui avait suivi, les hypothèses se
changeaient maintenant en certitudes.
On se souvient que Khamis, en fouillant la cage vide alors, avait
mis la main sur une petite boîte de cuivre qui renfermait un
carnet de notes. Or, ces notes se réduisaient à quelques lignes
tracées au crayon, à diverses dates, depuis celle du 27 juillet
1894 jusqu'à celle du 24 août de la même année.
Il était donc démontré que le docteur avait débarqué le 29
juillet, achevé son installation le 13 août, habité sa cage
jusqu'au 25 du même mois, soit, au total, treize jours pleins.
Pourquoi l'avait-il abandonnée?... Était-ce de son propre gré?...
Évidemment, non. Que les Wagddis s'avançassent parfois jusqu'aux
rives du rio, Khamis, John Cort et Max Huber savaient à quoi s'en
tenir à cet égard. Ces feux qui illuminaient la lisière de la
forêt à l'arrivée de la caravane, n'étaient-ce pas eux qui les
promenaient d'arbre en arbre?... De là cette conclusion que ces
primitifs découvrirent la cabane du professeur, qu'ils
s'emparèrent de sa personne et de son matériel, que le tout fut
transporté au village aérien.
Quant au serviteur indigène, il s'était enfui sans doute à travers
la forêt. S'il eût été conduit à Ngala, John Cort, Max Huber,
Khamis l'eussent déjà rencontré, lui qui n'était pas roi et qui
n'habitait point la case royale. D'ailleurs, il aurait figuré dans
la cérémonie de ce jour auprès de son maître en qualité de
dignitaire, et pourquoi pas de premier ministre?...
Ainsi, les Wagddis n'avaient pas traité le docteur Johausen plus
mal que Khamis et ses compagnons. Très probablement frappés de sa
supériorité intellectuelle, ils en avaient fait leur souverain, --
ce qui eût pu arriver à John Cort ou à Max Huber, si la place
n'eût été prise. Donc, depuis trois ans, le docteur Johausen, le
père Miroir -- c'est lui qui avait dû apprendre cette locution à
ses sujets -- occupait le trône wagddien sous le nom de Msélo-
Tala-Tala.
Cela expliquait nombre de choses jusqu'alors assez inexplicables:
comment plusieurs mots de la langue congolaise figuraient dans le
langage de ces primitifs, et aussi deux ou trois mots de la langue
allemande, comment le maniement de l'orgue de Barbarie leur était
familier, comment ils connaissaient la fabrication de certains
ustensiles, comment un certain progrès s'était peut-être étendu
aux moeurs de ces types placés au premier degré de l'échelle
humaine.
Voilà ce que se dirent les deux amis lorsqu'ils eurent réintégré
leur case.
Aussitôt Khamis fut mis au courant.
«Ce que je ne puis m'expliquer, ajouta Max Huber, c'est que le
docteur Johausen ne se soit point inquiété de la présence
d'étrangers dans sa capitale... Comment? il ne nous a point fait
comparaître devant lui... et il ne semble même pas s'être aperçu,
pendant la cérémonie, que nous ne ressemblions pas à ses
sujets!... Oh! mais, pas du tout!...
-- Je suis de votre avis, Max, répondit John Cort, et il m'est
impossible de comprendre pourquoi Msélo-Tala-Tala ne nous a pas
encore mandés à son palais...
-- Peut-être ignore-t-il que les Wagddis ont fait des prisonniers
dans cette partie de la forêt?... observa le foreloper.
-- C'est possible, mais c'est au moins singulier, déclara John
Cort. Il y a là quelque circonstance qui m'échappe et qu'il faudra
éclaircir...
-- De quelle façon?... demanda Max Huber.
-- En cherchant bien, nous y parviendrons!...» répondit John Cort.
De tout ceci il résultait que le docteur Johausen, venu dans la
forêt de l'Oubanghi afin de vivre parmi les singes, était entre
les mains d'une race supérieure à l'anthropoïde et dont on ne
soupçonnait pas l'existence. Il n'avait pas eu la peine de leur
apprendre à parler, puisqu'ils parlaient; il s'était borné à leur
enseigner quelques mots de la langue congolaise et de la langue
allemande. Puis, en leur donnant ses soins comme docteur, sans
doute, il avait dû acquérir une certaine popularité qui l'avait
porté au trône!... Et, à vrai dire, John Cort n'avait-il pas déjà
constaté que les habitants de Ngala jouissaient d'une santé
excellente, qu'on n'y comptait pas un malade et, ainsi que cela a
été dit, que pas un Wagddi n'était décédé depuis l'arrivée des
étrangers à Ngala?
Ce qu'il y avait lieu d'admettre, en tout cas, c'est que, bien
qu'il y eût un médecin dans ce village, -- un médecin dont on
avait fait un roi, -- il ne semblait pas que la mortalité s'y fût
accrue. Réflexion quelque peu irrévérencieuse pour la Faculté, et
que se permit Max Huber.
Et, maintenant quel parti prendre?... La situation du docteur
Johausen à Ngala ne devait-elle pas modifier la situation des
prisonniers?... Ce souverain de race teutonne hésiterait-il à leur
rendre la liberté, s'ils paraissaient devant lui et lui
demandaient de les renvoyer au Congo?...
«Je ne puis le croire, dit Max Huber, et notre conduite est toute
tracée... Il est très possible que notre présence ait été cachée à
ce docteur-roi... J'admets même, quoique ce soit assez
invraisemblable, que pendant la cérémonie il ne nous ait pas
remarqués au milieu de la foule... Eh bien, raison de plus pour
pénétrer dans la case royale...
-- Quand?... demanda John Cort.
-- Dès ce soir, et, puisque c'est un souverain adoré de son
peuple, son peuple lui obéira, et, lorsqu'il nous aura rendu la
liberté, on nous reconduira jusqu'à la frontière avec les honneurs
dus aux semblables de Sa Majesté wagddienne.
-- Et s'il refuse?...
-- Pourquoi refuserait-il?...
-- Sait-on, mon cher Max?... répondit John en riant. Des raisons
diplomatiques, peut-être!...
-- Eh bien, s'il refuse, s'écria Max Huber, je lui dirai qu'il
était tout au plus digne de régner sur les plus inférieurs des
macaques et qu'il est au-dessous du dernier de ses sujets!»
En somme, débarrassée de ses agréments fantaisistes, la
proposition valait la peine d'être prise en considération.
L'occasion était propice, d'ailleurs. Si la nuit allait
interrompre la fête, ce qui se prolongerait, à n'en pas douter,
c'était l'état d'ébriété dans lequel se trouvait la population du
village... Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance, qui
ne se renouvellerait peut-être pas de longtemps?... De ces Wagddis
à demi ivres, les uns seraient endormis dans leurs paillotes, les
autres dispersés à travers les profondeurs de la forêt... Les
guerriers eux-mêmes n'avaient pas craint de déshonorer leur
uniforme en buvant à perdre la tête... La demeure royale serait
moins sévèrement gardée, et il ne devait pas être difficile
d'arriver jusqu'à la chambre de Msélo-Tala-Tala...