En outre, divers objets étaient placés à terre, le mobilier ne

comprenant ni tables ni chaises, -- seulement quelques ustensiles

grossiers, pots et jarres de fabrication wagddienne. Ici des

fruits de plusieurs sortes, là un quartier d'oryx qui était cuit.

La chair crue ne convient qu'aux animaux carnivores, et il est

rare de trouver au plus bas degré de l'échelle des êtres dont ce

soit invariablement la nourriture.

«Or, quiconque est capable de faire du feu, déclara John Cort,

s'en sert pour la cuisson de ses aliments. Je ne m'étonne donc pas

que les Wagddis se nourrissent de viande cuite.»

Aussi la case possédait-elle un âtre, composé d'une pierre plate,

et la fumée se perdait à travers le branchage du cail-cédrat qui

l'abritait.

Au moment où tous quatre arrivèrent devant la porte, le Wagddi

suspendit son travail.

C'était un jeune garçon d'une vingtaine d'années, aux mouvements

agiles, à la physionomie intelligente. De la main, il désigna les

objets qui venaient d'être apportés. Parmi ces objets, Max Huber,

John Cort et Khamis -- non sans une extrême satisfaction --

aperçurent leurs carabines, un peu rouillées, qu'il serait aisé de

remettre en état.

«Parbleu, s'écria Max Huber, elles sont les bienvenues... et à

l'occasion...

-- Nous en ferions usage, ajouté John Cort, si nous avions notre

caisse à cartouches...

-- La voici», répondit le foreloper.

Et il montra la caisse métallique disposée à gauche près de la

porte.

Cette caisse, ces armes, on se le rappelle, Khamis avait eu la

présence d'esprit de les lancer sur les roches du barrage, au

moment où le radeau venait s'y heurter, et hors de l'atteinte des

eaux. C'est là que les Wagddis les trouvèrent pour les rapporter

au village de Ngala.

«S'ils nous ont rendu nos carabines, fit observer Max Huber, est-

ce qu'ils savent à quoi servent les armes à feu?...

-- Je l'ignore, répondit John Cort, mais ce qu'ils savent, c'est

qu'il ne faut pas garder ce qui n'est pas à soi, et cela prouve

déjà en faveur de leur moralité.»

N'importe, la question de Max Huber ne laissait pas d'être

importante.

«Kollo... Kollo!...»

Ce mot, prononcé clairement, retentit à plusieurs reprises, et, en

le prononçant, le jeune Wagddi levait la main à la hauteur de son

front, puis se touchait la poitrine, semblant dire:

«Kollo... c'est moi!»

John Cort présuma que ce devait être le nom de leur nouveau

domestique, et, lorsqu'il l'eut répété cinq ou six fois, Kollo

témoigna sa joie par un rire prolongé.

Car ils riaient, ces primitifs, et il y avait lieu d'en tenir

compte au point de vue anthropologique. En effet, aucun être ne

possède cette faculté, si ce n'est l'homme. Parmi les plus

intelligents, -- chez le chien par exemple, -- si l'on surprend

quelques indices du rire ou du sourire, c'est seulement dans les

yeux, et peut-être aux commissures des lèvres. En outre, ces

Wagddis ne se laissaient point aller à cet instinct, commun à

presque tous les quadrupèdes, de flairer leur nourriture avant d'y

goûter, de commencer par manger ce qui leur plaît le plus.

Voici donc en quelles conditions allaient vivre les deux amis,

Llanga et le foreloper. Cette case n'était pas une prison. Ils en

pourraient sortir à leur gré. Quant à quitter Ngala, nul doute

qu'ils en seraient empêchés -- à moins qu'ils n'eussent obtenu

cette autorisation de S. M. Msélo-Tala-Tala.

Donc, nécessité, provisoirement peut-être, de ronger son frein, de

se résigner à vivre au milieu de ce singulier monde sylvestre dans

le village aérien.

Ces Wagddis semblaient d'ailleurs doux par nature, peu

querelleurs, et -- il y a lieu d'y insister -- moins curieux,

moins surpris de la présence de ces étrangers que ne l'eussent été

les plus arriérés des sauvages de l'Afrique et de l'Australie. La

vue de deux blancs et de deux indigènes congolais ne les étonnait

pas autant qu'elle eût étonné un indigène de l'Afrique. Elle les

laissait indifférents, et ils ne se montraient point indiscrets.

Chez eux aucun symptôme de badaudisme ni de snobisme. Par exemple,

en fait d'acrobatie, pour grimper dans les arbres, voltiger de

branche en branche, dégringoler l'escalier de Ngala, ils en

eussent remontré aux Billy Hayden, aux Joe Bib, aux Foottit, qui

détenaient à cette époque le record de la gymnastique

circenséenne.

En même temps qu'ils déployaient ces qualités physiques, les

Wagddis montraient une extraordinaire justesse de coup d'oeil.

Lorsqu'ils se livraient à la chasse des oiseaux, ils les

abattaient avec de petites flèches. Leurs coups ne devaient pas

être moins assurés quand ils poursuivaient les daims, les élans,

les antilopes, et aussi les buffles et les rhinocéros dans les

futaies voisines. C'est alors que Max Huber eût voulu les

accompagner -- autant pour admirer leurs prouesses cynégétiques

que pour tenter de leur fausser compagnie.

Oui! s'enfuir, c'est à cela que les prisonniers songent sans

cesse. Or, la fuite n'était praticable que par l'unique escalier,

et, sur le palier supérieur, se tenaient en faction des guerriers

dont il eût été difficile de tromper la surveillance.

Plusieurs fois, Max Huber eut le désir de tirer les volatiles qui

abondaient dans les arbres, sou-mangas, tête-chèvres, pintades,

huppes, griots, et nombre d'autres, dont ces sylvestres faisaient

grande consommation. Mais ses compagnons et lui étaient

quotidiennement fournis de gibier, particulièrement de la chair de

diverses antilopes, oryx, inyalas, sassabys, waterbucks, si

nombreux dans la forêt de l'Oubanghi. Leur serviteur Kollo ne les

laissait manquer de rien; il renouvelait chaque jour la provision

d'eau fraîche pour les besoins du ménage, et la provision de bois

sec pour l'entretien du foyer.

Et puis, à faire usage des carabines comme armes de chasse, il y

aurait eu l'inconvénient d'en révéler la puissance. Mieux valait

garder ce secret et, le cas échéant, les utiliser comme armes

offensives ou défensives.

Si leurs hôtes étaient pourvus de viande, c'est que les Wagddis

s'en nourrissaient aussi, tantôt grillée sur des charbons, tantôt

bouillie dans les vases de terre fabriqués par eux. C'était même

ce que Kollo faisait pour leur compte, acceptant d'être aidé par

Llanga, sinon par Khamis, qui s'y fût refusé dans sa fierté

indigène.

Il convient de noter -- et cela au vif contentement de Max Huber -

- que le sel ne faisait plus défaut. Ce n'était pas ce chlorure de

sodium qui est tenu en dissolution dans les eaux de la mer, mais

ce sel gemme fort répandu en Afrique, en Asie, en Amérique et dont

les efflorescences devaient couvrir le sol aux environs de Ngala.

Ce minéral, -- le seul qui entre dans l'alimentation, -- rien que

l'instinct eût suffi à en apprendre l'utilité aux Wagddis comme à

n'importe quel animal.

Une question qui intéressa John Cort, ce fut la question du feu.

Comment ces primitifs l'obtenaient-ils? Était-ce par le frottement

d'un morceau de bois dur sur un morceau de bois mou d'après la

méthode des sauvages?... Non, ils ne procédaient pas de la sorte,

et employaient le silex, dont ils tiraient des étincelles par le

choc. Ces étincelles suffisaient à allumer le duvet du fruit du

rentenier, très commun dans les forêts africaines, qui jouit de

toutes les propriétés de l'amadou.

En outre, la nourriture azotée se complétait, chez les familles

wagddiennes, par une nourriture végétale dont la nature faisait

seule les frais. C'étaient, d'une part, des racines comestibles de

deux ou trois sortes, de l'autre, une grande variété de fruits,

tels que ceux que donne l'acacia andansonia, qui porte

indifféremment le nom justifié de _pain d'homme_ ou de _pain de

singe_ -- tel le karita, dont la châtaigne s'emplit d'une matière

grasse susceptible de remplacer le beurre, -- tel le kijelia, avec

ses baies d'une saveur un peu fade, que compense leur qualité

nourrissante et aussi leur volume, car elles ne mesurent pas moins

de deux pieds de longueur, -- tels enfin d'autres fruits, bananes,

figues, mangues, à l'état sauvage, et aussi ce tso qui fournit des

fruits assez bons, le tout relevé de gousses de tamarin en guise

de condiment. Enfin, les Wagddis faisaient également usage du

miel, dont ils découvraient les ruches en suivant le coucou

indicateur. Et, soit avec ce produit si précieux, soit avec le suc

de diverses plantes -- entre autres le lutex distillé par une

certaine liane -- mêlé à l'eau de la rivière, ils composaient des

boissons fermentées à haut degré alcoolique. Qu'on ne s'en étonne

point; n'a-t-on pas reconnu que les mandrilles d'Afrique, qui ne

sont que des singes cependant, ont un faible prononcé pour

l'alcool?...

Il faut ajouter qu'un cours d'eau, très poissonneux, qui passait

sous Ngala, contenait les mêmes espèces que celles trouvées par

Khamis et ses compagnons dans le rio Johausen. Mais était-il

navigable, et les Wagddis se servaient-ils d'embarcations?...

c'est ce qu'il eût été important de savoir en cas de fuite.

Or, ce cours d'eau était visible de l'extrémité du village opposée

à la case royale. En se postant près des derniers arbres, on

apercevait son lit, large de trente à quarante pieds. À partir de

ce point, il se perdait entre des rangées d'arbres superbes,

bombax à cinq tiges, magnifiques mparamousis à tresses noueuses,

admirables msoukoulios, dont le tronc s'enrobait de lianes

gigantesques, ces épiphytes qui l'étreignaient dans leurs replis

de serpents.

Eh bien, oui, les Wagddis savaient construire des embarcations, --

un art qui n'est pas ignoré même des derniers naturels de

l'Océanie. Leur appareil flottant, c'était plus que le radeau,

moins que la pirogue, un simple tronc d'arbre creusé au feu et à

la hache. Il se dirigeait avec une pelle plate, et, lorsque la

brise soufflait du bon côté, avec une voile tendue sur deux espars

et faite d'une écorce assouplie par un battage régulier au moyen

de maillets d'un bois de fer extrêmement dur.

Ce que John Cort put constater, toutefois, c'est que ces primitifs

ne faisaient point usage des légumes ni des céréales dans leur

alimentation. Ils ne savaient cultiver ni sorgho, ni millet, ni

riz, ni manioc, -- ce qui est de travail ordinaire chez les

peuplades de l'Afrique centrale. Mais il ne fallait pas demander à

ces types ce qui se rencontrait dans l'industrie agricole des

Denkas, des Founds, des Monbouttous, qu'on peut à juste titre

classer dans la race humaine.

Enfin, toutes ces observations faites, John Cort s'inquiéta de

reconnaître si ces Wagddis avaient en eux le sentiment de la

moralité et de la religiosité.

Un jour, Max Huber lui demanda quel était le résultat de ses

remarques à ce sujet.

«Une certaine moralité, une certaine probité, ils l'ont, répondit-

il. Ils distinguent assurément ce qui est bien de ce qui est mal.

Ils possèdent aussi le sentiment de la propriété. Je le sais,

nombre d'animaux en sont pourvus, et les chiens, entre autres, ne

se laissent pas volontiers prendre ce qu'ils sont en train de

manger. Dans mon opinion, les Wagddis ont la notion du tien et du

mien. Je l'ai remarqué à propos de l'un d'eux qui avait dérobé

quelques fruits dans une case où il venait de s'introduire.

-- L'a-t-on cité en simple police ou en police correctionnelle?...

demanda Max Huber.

-- Riez, cher ami, mais ce que je dis a son importance, et le

voleur a été bel et bien battu par le volé, auquel ses voisins ont

prêté main-forte. J'ajoute que ces primitifs se recommandent par

une institution qui les rapproche de l'humanité...

-- Laquelle?...

-- La famille, qui est constituée régulièrement chez eux, la vie

en commun du père et de la mère, les soins donnés aux enfants, la

continuité de l'affection paternelle et filiale. Ne l'avons-nous

pas observé chez Lo-Maï?... Ces Wagddis ont même des impressions

qui sont d'ordre humain. Voyez notre Kollo... Est-ce qu'il ne

rougit pas sous l'action d'une influence morale?... Que ce soit

par pudeur, par timidité, par modestie ou par confusion, les

quatre éventualités qui amènent la rougeur sur le front de

l'homme, il est incontestable que cet effet se produit chez lui.

Donc un sentiment..., donc une âme!

-- Alors, demanda Max Huber, puisque ces Wagddis possèdent tant de

qualités humaines, pourquoi ne pas les admettre dans les rangs de

l'humanité!...

-- Parce qu'ils semblent manquer d'une conception qui est propre à

tous les hommes, mon cher Max.

-- Et vous entendez par là?...

-- La conception d'un être suprême, en un mot, la religiosité, qui

se retrouve chez les plus sauvages tribus. Je n'ai pas constaté

qu'ils adorassent des divinités... Ni idoles ni prêtres...

-- À moins, répondit Max Huber, que leur divinité ne soit

précisément ce roi Msélo-Tala-Tala dont ils ne nous laissent pas

voir le bout du nez!...»

C'eût été le cas, sans doute, de tenter une expérience concluante:

Ces primitifs résistaient-ils à l'action toxique de l'atropine, à

laquelle l'homme succombe alors que les animaux la supportent

impunément?... Si oui, c'étaient des bêtes, sinon, c'étaient des

humains. Mais l'expérience ne pouvait être faite, faute de ladite

substance. Il faut ajouter, en outre, que, durant le séjour de

John Cort et de Max Huber à Ngala, il n'y eut aucun décès. La

question est donc indécise de savoir si les Wagddis brûlaient ou

enterraient les cadavres, et s'ils avaient le culte des morts.

Toutefois, si des prêtres, ou même des sorciers ne se

rencontraient pas, au milieu de cette peuplade wagddienne, on y

voyait un certain nombre de guerriers, armés d'arcs, de sagaies,

d'épieux, de hachettes, -- une centaine environ, choisis parmi les

plus vigoureux et les mieux bâtis. Étaient-ils uniquement préposés

à la garde du roi, ou s'employaient-ils soit à la défensive, soit

à l'offensive?... Il se pouvait que la grande forêt renfermât

d'autres villages de même nature, de même origine, et, si ces

habitants s'y comptaient par milliers, pourquoi n'eussent-ils pas

fait la guerre à leurs semblables comme la font les tribus de

l'Afrique?

Quant à l'hypothèse que les Wagddis eussent déjà pris contact avec

les indigènes de l'Oubanghi, du Baghirmi, du Soudan, ou les

Congolais, elle était peu admissible, ni même avec ces tribus de

nains, les Bambustis, que le missionnaire anglais Albert Lhyd

rencontra dans les forêts de l'Afrique centrale, industrieux

cultivateurs dont Stanley a parlé dans le récit de son dernier

voyage. Si le contact avait eu lieu, l'existence de ces sylvestres

se fût révélée depuis longtemps, et il n'aurait pas été réservé à

John Cort et à Max Huber de la découvrir.

«Mais, reprit ce dernier, pour peu que les Wagddis s'entre-tuent,

mon cher John, voilà qui permettrait sans conteste de les classer

parmi l'espèce humaine.»

Du reste, il était assez probable que les guerriers wagddiens ne

s'abandonnaient pas à l'oisiveté et qu'ils organisaient des

razzias dans le voisinage. Après des absences qui duraient deux ou

trois jours, ils revenaient, quelques-uns blessés, rapportant des

objets divers, ustensiles ou armes de fabrication wagddienne.

À plusieurs reprises, des tentatives furent faites par le

foreloper pour sortir du village: tentatives infructueuses. Les

guerriers qui gardaient l'escalier intervinrent avec une certaine

violence. Une fois surtout, Khamis aurait été fort maltraité si

LoMaï, que la scène attira, ne fût accouru à son secours.

Il y eut, d'ailleurs, forte discussion entre ce dernier et un

solide gaillard qu'on nommait Raggi. Au costume de peau qu'il

portait, aux armes qui pendaient à sa ceinture, aux plumes qui

ornaient sa tête, il y avait lieu de croire que ce Raggi devait

être le chef des guerriers. Rien qu'à son air farouche, à ses

gestes impérieux, à sa brutalité naturelle, on le sentait fait

pour le commandement.

À la suite de ces tentatives, les deux amis avaient espéré qu'ils

seraient envoyés devant Sa Majesté, et qu'ils verraient enfin ce

roi que ses sujets cachaient avec un soin jaloux au fond de la

demeure royale... Ils en furent pour leur espoir. Probablement,

Raggi avait toute autorité, et mieux valait ne point s'exposer à

sa colère en recommençant. Les chances d'évasion étaient donc bien

réduites, à moins que les Wagddis, s'ils attaquaient quelque

village voisin, ne fussent attaqués à leur tour, et, à la faveur

d'une agression, que l'occasion ne s'offrît de quitter Ngala...

Mais après, que devenir?

Au surplus, le village ne fut point menacé pendant ces premières

semaines, si ce n'est par certains animaux que Khamis et ses

compagnons n'avaient pas encore rencontrés dans la grande forêt.

Si les Wagddis passaient leur existence à Ngala, s'ils y

rentraient la nuit venue, ils possédaient cependant quelques

huttes sur les bords du rio. On eût dit d'un petit port fluvial où

se réunissaient les embarcations de pêche, qu'ils avaient à

défendre contre les hippopotames, les lamantins, les crocodiles,

en assez grand nombre dans les eaux africaines.

Un jour, à la date du 9 avril, un violent tumulte se produisit.

Des cris retentissaient dans la direction du rio. Était-ce une

attaque dirigée contre les Wagddis par des êtres semblables à

eux!... Sans doute, grâce à sa situation, le village était à

l'abri d'une invasion. Mais, à supposer que le feu fût mis aux

arbres qui le soutenaient, sa destruction eût été l'affaire de

quelques heures. Or, les moyens que ces primitifs avaient peut-

être employés contre leurs voisins, il n'était pas impossible que

ceux-ci essayassent de les employer contre eux.

Dès les premières clameurs, Raggi et une trentaine de guerriers,

se portant vers l'escalier, descendirent avec une rapidité

simiesque. John Cort, Max Huber et Khamis, guidés par Lo-Maï,

gagnèrent le côté du village d'où l'on apercevait le cours d'eau.

C'était une invasion contre les huttes établies en cet endroit.

Une bande, non pas d'hippopotames, mais de chéropotames ou plutôt

de potamochères, qui sont plus particulièrement les cochons de

fleuve, venaient de s'élancer hors de la futaie et brisaient tout

sur leur passage.

Ces potamochères, que les Boers appellent «bosch-wark», et les

Anglais «bush-pigs», se rencontrent dans la région du cap de

Bonne-Espérance, en Guinée, au Congo, au Cameroun, et y causent de

grands dommages. De moindre taille que le sanglier européen, ils

ont le pelage plus soyeux, la robe brunâtre tirant sur l'orange,

les oreilles pointues terminées par un pinceau de poils, la

crinière noire mêlée de fils blancs, qui leur court le long de

l'échine, le grouin développé, la peau soulevée entre le nez et

l'oeil par une protubérance osseuse chez les mâles. Ces porcins

sont redoutables, et ceux-ci l'étaient d'autant plus qu'ils se

trouvaient dans des conditions de supériorité numérique.

En effet, ce jour-là, on en eût bien compté une centaine qui se

précipitaient sur la rive gauche du rio. Aussi la plupart des

huttes avaient-elles été déjà renversées, avant l'arrivée de Raggi

et de sa troupe.

À travers les branches des derniers arbres, John Cort, Max Huber,

Khamis et Llanga purent être témoins de la lutte. Elle fut courte,

mais non sans danger. Les guerriers y déployèrent un grand

courage. Se servant des épieux et des hachettes de préférence aux

arcs et aux sagaies, ils foncèrent avec une ardeur qui égalait la

fureur des assaillants. Ils les attaquèrent corps à corps, les

frappant à la tête à coups de hache, leur trouant les flancs de

leurs épieux. Bref, après une heure de combat, ces animaux étaient

en fuite, et des ruisseaux de sang se mêlaient aux eaux de la

petite rivière.

Max Huber avait bien eu la pensée de prendre part à la bataille.

Rapporter sa carabine et celle de John Cort, les décharger du haut

du village sur la bande, accabler d'une grêle de balles ces

potamochères, à l'extrême surprise des Wagddis, ce n'eût été ni

long ni difficile. Mais le sage John Cort, appuyé du foreloper,

calma son bouillant ami.

«Non, lui dit-il, réservons-nous d'intervenir dans des

circonstances plus décisives... Quand on dispose de la foudre, mon

cher Max...

-- Vous avez raison, John, il ne faut foudroyer qu'au bon

moment... Et, puisqu'il n'est pas encore temps de tonner, remisons

notre tonnerre!»

CHAPITRE XVI

_Sa Majesté Msélo-Tala-Tala_

Cette journée -- ou plutôt cet après-midi du 15 avril -- allait

amener une dérogation aux habitudes si calmes des Wagddis. Depuis

trois semaines, aucune occasion ne s'était offerte aux prisonniers

de Ngala de reprendre à travers la grande forêt le chemin de

l'Oubanghi. Surveillés de près, enfermés dans les limites

infranchissables de ce village, ils ne pouvaient s'enfuir. Certes,

il leur avait été loisible -- et plus particulièrement à John Cort

-- d'étudier les moeurs de ces types placés entre l'anthropoïde le

plus perfectionné et l'homme, d'observer par quels instincts ils

tenaient à l'animalité, par quelle dose de raison ils se

rapprochaient de la race humaine. C'était là tout un trésor de

remarques à verser dans la discussion des théories darwiniennes.

Mais, pour en faire bénéficier le monde savant, encore fallait-il

regagner les routes du Congo français et rentrer à Libreville...

Le temps était magnifique. Un puissant soleil inondait de chaleur

et de clarté les cimes qui ombrageaient le village aérien. Après

avoir presque atteint le zénith à l'heure de sa culmination,

l'obliquité de ses rayons, bien qu'il fût trois heures passées,

n'en diminuait pas l'ardeur.

Les rapports de John Cort et de Max Huber avec les Mai avaient été

fréquents. Pas un jour ne s'était écoulé sans que cette famille ne

fût venue dans leur case ou qu'ils ne se fussent rendus dans la

leur. Un véritable échange de visites! Il n'y manquait que les

cartes! Quant au petit, il ne quittait guère Llanga et s'était

pris d'une vive affection pour le jeune indigène.

Par malheur, il y avait toujours impossibilité de comprendre la

langue wagddienne, réduite à un petit nombre de mots qui

suffisaient au petit nombre d'idées de ces primitifs. Si John Cort

avait pu retenir la signification de quelques-uns, cela ne lui

permettait guère de converser avec les habitants de Ngala. Ce qui

le surprenait toujours, c'était que diverses locutions indigènes

figuraient dans le vocabulaire wagddien -- une douzaine peut-être.

Cela n'indiquait-il pas que les Wagddis avaient eu des rapports

avec les tribus de l'Oubanghi, -- ne fût-ce qu'un Congolais qui ne

serait jamais revenu au Congo?... Hypothèse assez plausible, on en

conviendra. Et puis, quelque mot d'origine allemande s'échappait

parfois des lèvres de Lo-Maï, toujours si incorrectement prononcé

qu'on avait peine à le reconnaître.

Or, c'était là un point que John Cort tenait pour absolument

inexplicable. En effet, à supposer que les indigènes et les

Wagddis se fussent rencontres déjà, était-il admissible que ces

derniers eussent eu des relations avec les Allemands du Cameroun?

Dans ce cas, l'Américain et le Français n'auraient pas eu les

prémices de cette découverte. Bien que John Cort parlât assez

couramment la langue allemande, il n'avait jamais eu l'occasion de

s'en servir, puisque Lo-Maï n'en connaissait que deux ou trois

mots.

Entre autres locutions empruntées aux indigènes, celle de Msélo-

Tala-Tala, qui s'appliquait au souverain de cette tribu, était le

plus souvent employée. On sait quel désir d'être reçus par cette

Majesté invisible éprouvaient les deux amis Il est vrai, toutes

les fois qu'ils prononçaient ce nom, Lo-Maï baissait la tête en

marque de profond respect. En outre, lorsque leur promenade les

amenait devant la case royale, s'ils manifestaient l'intention d'y

pénétrer, Lo-Maï les arrêtait, les poussait de côte, les

entraînait à droite ou à gauche. Il leur faisait comprendre à sa

manière que nul n'avait le droit de franchir le seuil de la

demeure sacrée.

Or, il arriva que, dans cet après-midi, un peu avant trois heures,

le ngoro, la ngora et le petit vinrent trouver Khamis et ses

compagnons.

Et, tout d'abord, il y eut à remarquer que la famille s'était

parée de ses plus beaux vêtements -- le père, coiffé d'un couvre-

chef à plumes et drapé dans son manteau d'écorce, -- la mère,

enjuponnée de cette étoffe d'agoulie de fabrication wagddienne,

quelques feuilles vertes dans les cheveux, au cou un chapelet de

verroteries et de menues ferrailles -- l'enfant, un léger pagne

ceint à sa taille -- «ses habits du dimanche», dit Max Huber.

Et, en les voyant si «endimanchés» tous trois:

«Qu'est-ce que cela signifie?... s'écria-t-il. Ont-ils eu la

pensée de nous faire une visite officielle?...

Le village aérien · 第 13 / 15 段