conseil, on attendit que la nuit fût close et l'ivresse plus
complète dans le village. Il va de soi que Kollo, autorisé à se
joindre au festival, n'était pas rentré.
Vers neuf heures, Max Huber, John Cort, Llanga et le foreloper
sortirent de leur case.
Ngala était sombre, étant dépourvue de tout éclairage municipal.
Les dernières lueurs des torches résineuses, disposées dans les
arbres, venaient de s'éteindre. Au loin, comme au-dessous de
Ngala, se propageaient des rumeurs confuses, du côté opposé à
l'habitation du docteur Johausen.
John Cort, Max Huber et Khamis, prévoyant le cas où il leur serait
possible de fuir ce soir même avec ou sans l'agrément de Sa
Majesté, s'étaient munis de leurs carabines et toutes les
cartouches de la caisse garnissaient leurs poches. En effet, s'ils
étaient surpris, peut-être serait-il nécessaire de faire parler
les armes à feu, -- un langage que les Wagddis ne devaient pas
connaître.
Tous les quatre, ils allèrent ainsi entre les cases, dont la
plupart étaient vides. Lorsqu'ils furent sur la place plongée dans
les ténèbres, elle était déserte.
Une seule clarté sortait de la fenêtre de la case du souverain.
«Personne», observa John Cort.
Personne effectivement, pas même devant la demeure de Msélo-Tala-
Tala.
Raggi et ses guerriers avaient abandonné leur poste, et, cette
nuit-là, le souverain ne serait pas bien gardé.
Il se pouvait, cependant, qu'il y eût quelques «chambellans de
service» près de Sa Majesté et qu'il fût malaisé de tromper leur
surveillance.
Toutefois, Khamis et ses compagnons estimaient l'occasion trop
tentante. Une heureuse chance leur avait permis d'atteindre
l'habitation royale sans avoir été aperçus, et ils se disposèrent
à y pénétrer.
En rampant le long des branches, Llanga put s'avancer jusqu'à la
porte et il constata qu'il suffirait de la pousser pour pénétrer à
l'intérieur. John Cort, Max Huber et Khamis le rejoignirent
aussitôt. Pendant quelques minutes, avant d'entrer, ils prêtèrent
l'oreille, prêts à battre en retraite, s'il le fallait.
Aucun bruit ne se faisait entendre ni au dedans ni au dehors.
Ce fut Max Huber qui, le premier, franchit le seuil. Ses
compagnons le suivirent et refermèrent la porte derrière eux.
Cette habitation comprenait deux chambres contiguës, formant tout
l'appartement de Msélo-Tala-Tala.
Personne dans la première, absolument obscure.
Khamis appliqua son oeil à la porte qui communiquait avec la
seconde chambre, -- porte assez mal jointe à travers laquelle
filtraient quelques lueurs.
Le docteur Johausen était là, à demi couché sur un divan.
Évidemment, ce meuble et quelques autres qui garnissaient la
chambre provenaient du matériel de la cage et avaient été apportés
à Ngala en même temps que leur propriétaire.
«Entrons», dit Max Huber.
Au bruit, qu'ils firent, le docteur Johausen, tournant la tête, se
redressa... Peut-être venait-il d'être tiré d'un profond
sommeil... Quoi qu'il en soit, il ne parut pas que la présence des
visiteurs eût produit sur lui aucun effet.
«Docteur Johausen, mes compagnons et moi, nous venons offrir nos
hommages à Votre Majesté!...» dit John Cort en allemand.
Le docteur ne répondit rien... Est-ce qu'il n'avait pas
compris?... Est-ce qu'il avait oublié sa propre langue, après
trois ans de séjour chez les Wagddis?...
«M'entendez-vous? reprit John Cort. Nous sommes des étrangers qui
avons été amenés au village de Ngala...»
Aucune réponse.
Ces étrangers, le monarque wagddien semblait les regarder sans les
voir, les écouter sans les entendre. Il ne faisait pas un
mouvement, pas un geste, comme s'il eût été en état de complète
hébétude.
Max Huber s'approcha, et, peu respectueux envers ce souverain, de
l'Afrique centrale, il le prit par les épaules et le secoua
vigoureusement.
Sa Majesté fit une grimace que n'eût pas désavouée le plus
grimacier des mandrilles de l'Oubanghi.
Max Huber le secoua de nouveau.
Sa Majesté lui tira la langue.
«Est-ce qu'il est fou?... dit John Cort.
-- Tout ce qu'il y a de plus fou, pardieu!... fou à lier!...»
déclara Max Huber.
Oui... le docteur Johausen était en absolue démence. À moitié
déséquilibré déjà lors de son départ du Cameroun, il avait achevé
de perdre la raison depuis son arrivée à Ngala. Et qui sait même
si ce n'était pas cette dégénérescence mentale qui lui avait valu
d'être proclamé roi des Wagddis?... Est-ce que, chez les Indiens
du Far West, chez les sauvages de l'Océanie, la folie n'est pas
plus honorée que la sagesse, et le fou ne passe-t-il pas, aux yeux
de ces indigènes, pour un être sacré, un dépositaire de la
puissance divine?...
La vérité est que le pauvre docteur était dépourvu de toute
intellectualité. Et voilà pourquoi il ne se préoccupait pas de la
présence des quatre étrangers au village, comment il n'avait pas
reconnu en deux d'entre eux des individus de son espèce, si
différente de la race wagddienne!
«Il n'y a qu'un parti à prendre, dit Khamis. Nous ne pouvons pas
compter sur l'intervention de cet inconscient pour nous rendre la
liberté...
-- Assurément non!... affirma John Cort.
-- Et ces animaux-là ne nous laisseront jamais partir..., ajouta
Max Huber. Donc, puisque l'occasion s'offre de fuir, fuyons...
-- À l'instant, dit Khamis. Profitons de la nuit...
-- Et de l'état où se trouve tout ce monde de demi-singes...,
déclara Max Huber.
-- Venez, dit Khamis en se dirigeant vers la première chambre.
Essayons de gagner l'escalier et jetons-nous à travers la forêt...
-- Convenu, répliqua Max Huber, mais... le docteur...
-- Le docteur?... répéta Khamis.
-- Nous ne pouvons pas le laisser dans sa souveraineté
wagddienne... Notre devoir est de le délivrer...
-- Oui, certes, mon cher Max, approuva John Cort. Mais ce
malheureux n'a plus sa raison... il résistera peut-être... S'il
refuse de nous suivre?...
-- Tentons-le toujours», répondit Max Huber en s'approchant du
docteur.
Ce gros homme -- on l'imagine -- ne devait pas être facile à
déplacer, et, s'il ne s'y prêtait pas, comment réussir à le
pousser hors de la case?...
Khamis et John Cort, se joignant à Max Huber, saisirent le docteur
par le bras.
Celui-ci, très vigoureux encore, les repoussa et se recoucha tout
de son long en gigotant comme un crustacé qu'on a retourné sur le
dos.
«Diable! fit Max Huber, il est aussi lourd à lui seul que toute la
Triplice...
-- Docteur Johausen?...» cria une dernière fois John Cort.
Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, pour toute réponse, se gratta de la
façon la plus simiesque...
«Décidément, dit Max Huber, rien à obtenir de cette bête
humaine!... Il est devenu singe... qu'il reste singe et continue à
régner sur des singes!»
Il n'y eut plus qu'à quitter la demeure royale. Par malheur, tout
en grimaçant, Sa Majesté s'était mise à crier, et si fort qu'elle
devait avoir été entendue, si des Wagddis se trouvaient dans le
voisinage.
D'autre part, perdre quelques secondes, c'était s'exposer à
manquer une occasion si favorable... Raggi et ses guerriers
allaient peut-être accourir... La situation des étrangers, surpris
dans la demeure de Msélo-Tala-Tala, s'aggraverait, et ils
devraient renoncer à tout espoir de recouvrer leur liberté...
Khamis et ses compagnons abandonnèrent donc le docteur Johausen
et, rouvrant la porte, ils s'élancèrent au dehors.
CHAPITRE XVIII
_Brusque dénouement_
La chance se déclarait pour les fugitifs. Tout ce tapage à
l'intérieur de l'habitation n'avait attiré personne. Déserte la
place, désertes les rues qui y débouchaient. Mais la difficulté
était de se reconnaître au milieu de ce dédale obscur, de circuler
entre les branchages, de gagner par le plus court l'escalier de
Ngala.
Soudain, un Wagddi se présenta devant Khamis et ses compagnons.
C'était Lo-Maï, accompagné de son enfant. Le petit, qui les avait
suivis pendant qu'ils se rendaient à la case de Msélo-Tala-Tala,
était venu prévenir son père. Celui-ci, redoutant quelque danger
pour le foreloper et ses compagnons, se hâta de les rejoindre.
Comprenant alors qu'ils cherchaient à s'enfuir, il s'offrit à leur
servir de guide.
Ce fut heureux, car aucun d'eux n'aurait pu retrouver le chemin de
l'escalier.
Mais, lorsqu'ils arrivèrent en cet endroit, quel fut leur
désappointement!
L'entrée était gardée par Raggi et une douzaine de guerriers.
Forcer le passage, à quatre, serait-ce possible avec espoir de
succès?...
Max Huber crut le moment venu d'utiliser sa carabine.
Raggi et deux autres venaient de se jeter sur lui...
Max Huber, reculant de quelques pas, fit feu sur le groupe.
Raggi, atteint en pleine poitrine, tomba raide mort.
Assurément, les Wagddis ne connaissaient ni l'usage des armes à
feu ni leurs effets. La détonation et la chute de Raggi leur
causèrent une épouvante dont on ne saurait donner une idée. Le
tonnerre foudroyant la place pendant la cérémonie de ce jour les
eût moins terrifiés. Cette douzaine de guerriers se dispersa, les
uns rentrant dans le village, les autres dégringolant l'escalier
avec une prestesse de quadrumanes.
Le chemin devint libre en un instant.
«En bas!...» cria Khamis.
Il n'y avait qu'à suivre Lo-Maï et le petit, qui prirent les
devants. John Cort, Max Huber, Llanga, le foreloper, se laissèrent
pour ainsi dire glisser, sans rencontrer d'obstacle. Après avoir
passé sous le village aérien, ils se dirigèrent vers la rive du
rio, l'atteignirent en quelques minutes, détachèrent un des canots
et s'embarquèrent avec le père et l'enfant.
Mais alors des torches s'allumèrent de toutes parts, et de toutes
parts accoururent un grand nombre de ces Wagddis qui erraient aux
environs du village. Cris de colère, cris de menace furent appuyés
d'une nuée de flèches.
«Allons, dit John Cort, il le faut!»
Max Huber et lui épaulèrent leurs carabines, tandis que Khamis et
Llanga manoeuvraient pour écarter le canot de la berge.
Une double détonation retentit. Deux Wagddis furent atteints, et
la foule hurlante se dissipa.
En ce moment, le canot fut saisi par le courant, et il disparut en
aval sous le couvert d'une rangée de grands arbres.
*******
Il n'y a point à rapporter -- en détail du moins -- ce que fut
cette navigation vers le sud-ouest de la grande forêt. S'il
existait d'autres villages aériens, les deux amis ne devaient rien
savoir à cet égard. Comme les munitions ne manquaient pas, la
nourriture serait assurée par le produit de la chasse, et les
diverses sortes d'antilopes abondaient dans ces régions voisines
de l'Oubanghi.
Le lendemain soir, Khamis amarra le canot à un arbre de la berge
pour la nuit.
Pendant ce parcours, John Cort et Max Huber n'avaient point
épargné les témoignages de reconnaissance à Lo-Maï, pour lequel
ils éprouvaient une sympathie tout humaine.
Quant à Llanga et à l'enfant, c'était entre eux une véritable
amitié fraternelle. Comment le jeune indigène aurait-il pu sentir
les différences anthropologiques qui le mettaient au-dessus de ce
petit être?...
John Cort et Max Huber espéraient bien obtenir de Lo-Maï qu'il les
accompagnerait jusqu'à Libreville. Le retour serait facile en
descendant ce rio, qui devait être un des affluents de l'Oubanghi.
L'essentiel était que son cours ne fût obstrué ni par des rapides
ni par des chutes.
C'était le soir du 16 avril que l'embarcation avait fait halte,
après une navigation de quinze heures. Khamis estimait que de
quarante à cinquante kilomètres venaient d'être parcourus depuis
la veille.
Il fut convenu que la nuit se passerait en cet endroit. Le
campement organisé, le repas terminé, Lo-Maï veillant, les autres
s'endormirent d'un sommeil réparateur qui ne fut troublé en aucune
façon.
Au réveil, Khamis fit les préparatifs de départ, et le canot
n'avait plus qu'à se lancer dans le courant.
En ce moment, Lo-Maï, qui tenait son enfant d'une main, attendait
sur la berge.
John Cort et Max Huber le rejoignirent et le pressèrent de les
suivre.
Lo-Maï, secouant la tête, montra d'une main le cours du rio et de
l'autre les épaisses profondeurs de la forêt.
Les deux amis insistèrent, et leurs gestes suffisaient à les faire
comprendre. Ils voulaient emmener Lo-Maï et Li-Maï avec eux, à
Libreville...
En même temps, Llanga accablait l'enfant de ses caresses,
l'embrassant, le serrant entre ses bras... Il cherchait à
l'entraîner vers le canot...
Li-Maï ne prononça qu'un mot:
«Ngora!»
Oui... sa mère qui était restée au village, et près de laquelle
son père et lui voulaient retourner... C'était la famille que rien
ne pouvait séparer!...
Les adieux définitifs furent faits, après que la nourriture de Lo-
Maï et du petit eut été assurée pour leur retour jusqu'à Ngala.
John Cort et Max Huber ne cachèrent pas leur émotion à la pensée
qu'il ne reverraient jamais ces deux créatures affectueuses et
bonnes, si inférieure que fût leur race...
Quant à Llanga, il ne put se retenir de pleurer, et de grosses
larmes mouillèrent aussi les yeux du père et de l'enfant.
«Eh bien, dit John Cort, croirez-vous maintenant, mon cher Max,
que ces pauvres êtres se rattachent à l'humanité?...
-- Oui, John, puisqu'ils ont, de même que l'homme, le sourire et
les larmes!»
Le canot prit le fil du courant et, au coude de la rive, Khamis et
ses compagnons purent envoyer un dernier adieu à Lo-Maï et à son
fils.
Les journées des 18, 19, 20 et 21 avril furent employées à
descendre la rivière jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi. Le
courant étant très rapide, il y eut lieu d'estimer à près de trois
cents kilomètres le parcours fait depuis le village de Ngala.
Le foreloper et ses compagnons se trouvaient alors à la hauteur
des rapides de Zongo, à peu près à l'angle que forme le fleuve en
obliquant vers le sud. Ces rapides, il eût été impossible de les
franchir en canot, et, pour reprendre la navigation en aval, un
portage allait devenir nécessaire. Il est vrai, l'itinéraire
permettait de suivre à pied la rive gauche de l'Oubanghi dans
cette partie limitrophe entre le Congo indépendant et le Congo
français. Mais, à ce cheminement pénible, le canot devait être
infiniment préférable. N'était-ce pas du temps gagné, de la
fatigue épargnée?...
Très heureusement, Khamis put éviter cette dure opération du
portage.
Au-dessous des rapides de Zongo, l'Oubanghi est navigable jusqu'à
son confluent avec le Congo. Les bateaux ne sont pas rares qui
font le trafic de cette région où ne manquent ni les villages, ni
les bourgades, ni les établissements de missionnaires. Ces cinq
cents kilomètres qui les séparaient du but, John Cort, Max Huber,
Khamis et Llanga les franchirent à bord d'une de ces larges
embarcations auxquelles le remorquage à vapeur commence à venir en
aide.
Ce fut le 26 avril qu'ils s'arrêtèrent près d'une bourgade de la
rive droite. Remis de leurs fatigues, bien portants, il ne leur
restait plus que cent kilomètres pour atteindre Libreville.
Une caravane fut aussitôt organisée par les soins du foreloper et,
marchant directement vers l'ouest, traversa ces longues plaines
congolaises en vingt-quatre jours.
Le 20 mai, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga faisaient leur
entrée dans la factorerie, en avant de la bourgade, où leurs amis,
très inquiets d'une absence si prolongée, sans nouvelles d'eux
depuis près de six mois, les reçurent à bras ouverts.
Ni Khamis ni le jeune indigène ne devaient plus se séparer de John
Cort et de Max Huber. Llanga n'était-il pas adopté par eux, et le
foreloper n'avait-il pas été leur dévoué guide pendant cet
aventureux voyage?...
Et le docteur Johausen?... Et ce village aérien de Ngala, perdu
sous les massifs de la grande forêt?...
Eh bien, tôt ou tard une expédition devra prendre avec ces
étranges Wagddis un contact plus intime, dans l'intérêt de la
science anthropologique moderne.
Quant au docteur allemand, il est fou, et, en admettant que la
raison lui revienne et qu'on le ramène à Malinba, qui sait s'il ne
regrettera pas le temps où il régnait sous le nom de Msélo-Tala-
Tala, et si, grâce à lui, cette peuplade de primitifs ne passera
pas un jour sous le protectorat de l'empire d'Allemagne?...
Cependant, il serait possible que l'Angleterre...
FIN
[1] C'est dans le quaternaire inférieur de Sumatra que
M. E. Dubois, médecin militaire hollandais à Batavia, a
trouvé un crâne, un fémur et une dent en bon état de
conservation. La contenance de la boîte crânienne étant
très supérieure à celle du plus grand gorille, inférieure à
celle de l'homme, cet être paraît réellement avoir été
l'intermédiaire entre l'anthropoïde et l'homme. Aussi, pour
établir les conséquences de cette découverte, est-il
question d'un voyage à Java qui serait entrepris par un
jeune savant américain, le docteur Walters, commandité
par le milliardaire Vanderbilt.
[2] Père, en allemand.
[3] Expression de M. de Quatrefages.