Ce carrefour était planté d'arbres ou plutôt ombragé de têtes

d'arbres dont les robustes troncs supportaient cette construction

aérienne. Elle reposait à une centaine de pieds au-dessus du sol

sur les maîtresses branches de ces puissants bauhinias, bombax,

baobabs. Faite de pièces transversales solidement reliées par des

chevilles et des lianes, une couche de terre battue s'étendait à

sa surface, et, comme les points d'appui étaient aussi solides que

nombreux, le sol factice ne tremblait pas sous le pied. Et, même

alors que les violentes rafales soufflaient à travers ces hautes

cimes, c'est à peine si le bâti de cette superstructure en

ressentait un léger frémissement.

Par les interstices du feuillage pénétraient les rayons solaires.

Le temps était beau, ce jour-là. De larges plaques de ciel bleu se

montraient au-dessus des dernières branches. Une brise, chargée de

pénétrantes senteurs, rafraîchissait l'atmosphère.

Tandis que déambulait le groupe des étrangers, les Wagddis,

hommes, femmes, enfants, les regardaient sans manifester aucune

surprise. Ils échangeaient entre eux divers propos, d'une voix

rauque, phrases brèves prononcées précipitamment et mots

inintelligibles. Toutefois, le foreloper crut entendre quelques

expressions de la langue congolaise, et il ne fallait pas s'en

étonner, puisque Li-Maï s'était plusieurs fois servi du mot

«ngora». Cela pourtant semblait inexplicable. Mais, ce qui l'était

bien davantage, c'est que John Cort fut frappé par la répétition

de deux ou trois mots allemands, -- entre autres celui de

«vater[2]«, et il fit connaître cette particularité à ses

compagnons.

«Que voulez-vous, mon cher John?... répondit Max Huber. Je

m'attends à tout, même à ce que ces êtres-là me tapent sur le

ventre, en disant: «Comment va... mon vieux?»

De temps en temps, Li-Maï, abandonnant la main de Llanga, allait à

l'un ou à l'autre, en enfant vif et joyeux. Il paraissait fier de

promener des étrangers à travers les rues du village. Il ne le

faisait pas au hasard, -- cela se voyait, -- il les menait quelque

part, et il n'y avait qu'à le suivre, ce guide de cinq ans.

Ces primitifs -- ainsi les désignait John Cort -- n'étaient pas

complètement nus. Sans parler du pelage roussâtre qui leur

couvrait en partie le corps, hommes et femmes se drapaient d'une

sorte de pagne d'un tissu végétal, à peu près semblable, quoique

plus grossièrement fabriqué, à ceux d'agoulie en fils d'acacia,

qui s'ourdissent communément à Porto-Novo dans le Dahomey.

Ce que John Cort remarqua spécialement, c'est que ces têtes

wagddiennes, arrondies, réduites aux dimensions du type

microcéphalique très rapprochées de l'angle facial humain,

présentaient peu de prognathisme. En outre, les arcades

sourcilières n'offraient aucune de ces saillies qui sont communes

à toute la race simienne. Quant à la chevelure, c'était la toison

lisse des indigènes de l'Afrique équatoriale, avec la barbe peu

fournie.

«Et pas de pied préhensif..., déclara John Cort.

-- Et pas d'appendice caudal, ajouta Max Huber, pas le moindre

bout de queue!

-- En effet, répondit John Cort, et c'est déjà un signe de

supériorité. Les singes anthropomorphes n'ont ni queue, ni bourses

à joues, ni callosités. Ils se déplacent horizontalement ou

verticalement à leur gré. Mais une observation a été faite, c'est

que les quadrumanes qui marchent debout ne se servent point de la

plante du pied et s'appuient sur le dos des doigts repliés. Or, il

n'en est pas ainsi des Wagddis, et leur marche est absolument

celle de l'homme, il faut bien le reconnaître.»

Très juste, cette remarque, et, nul doute, il s'agissait d'une

race nouvelle. D'ailleurs, en ce qui concerne le pied, certains

anthropologistes admettent qu'il n'y a aucune différence entre

celui du singe et celui de l'homme, et ce dernier aurait même le

pouce opposable si le sous-pied n'était déformé par l'usage de la

chaussure.

Il existe en outre des similitudes physiques entre les deux races.

Les quadrumanes qui possèdent la station humaine sont les moins

pétulants, les moins grimaçants, en un mot, les plus graves, les

plus sérieux de l'espèce. Or, précisément, ce caractère de gravité

se manifestait dans l'attitude comme dans les actes de ces

habitants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les examinerait

attentivement, il pourrait constater que leur système dentaire

était identique à celui de l'homme.

Ces ressemblances ont donc pu jusqu'à un certain point engendrer

la doctrine de la variabilité des espèces, l'évolution

ascensionnelle préconisée par Darwin. On les a même regardées

comme décisives, par comparaison entre les échantillons les plus

élevés de l'échelle simienne et les primitifs de l'humanité. Linné

a soutenu cette opinion qu'il y avait eu des hommes troglodytes,

expression qui, en tous cas, n'aurait pu s'appliquer aux Wagddis,

lesquels vivent dans les arbres. Vogt a même été jusqu'à prétendre

que l'homme est sorti de trois grands singes: l'orang, type

brachycéphale au long pelage brun, serait d'après lui l'ancêtre

des négritos; le chimpanzé, type dolichocéphale, aux mâchoires

moins massives, serait l'ancêtre des nègres; enfin, du gorille,

spécialisé par le développement du thorax, la forme du pied, la

démarche qui lui est propre, le caractère ostéologique du tronc et

des extrémités, descendrait l'homme blanc. Mais, à ces

similitudes, on peut opposer des dissemblances d'une importance

capitale dans l'ordre intellectuel et moral, -- dissemblances qui

doivent faire justice des doctrines darwiniennes.

Il convient donc, en prenant les caractères distinctifs de ces

trois quadrumanes, sans admettre toutefois que leur cerveau

possède les douze millions de cellules et les quatre millions de

fibres du cerveau humain, de croire qu'ils appartiennent à une

race supérieure dans l'animalité. Mais on n'en pourra jamais

conclure que l'homme soit un singe perfectionné ou le singe un

homme en dégénérescence.

Quant au microcéphale, dont on veut faire un intermédiaire entre

l'homme et le singe, espèce vainement prédite par les

anthropologistes et vainement cherchée, cet anneau qui manque pour

rattacher le règne animal au règne «hommal[3]«, y avait-il lieu

d'admettre qu'il fût représenté par ces Wagddis?... Les singuliers

hasards de leur voyage avaient-ils réservé à ce Français et à cet

Américain de le découvrir?...

Et, même si cette race inconnue se rapprochait physiquement de la

race humaine, encore faudrait-il que les Wagddis eussent ces

caractères de moralité, de religiosité spéciaux à l'homme, sans

parler de la faculté de concevoir des abstractions et des

généralisations, de l'aptitude pour les arts, les sciences et les

lettres. Alors seulement, il serait possible de se prononcer d'une

façon péremptoire entre les thèses des monogénistes et des

polygénistes.

Une chose certaine, en somme, c'est que les Wagddis parlaient. Non

bornés aux seuls instincts, ils avaient des idées, -- ce que

suppose l'emploi de la parole, -- et des mots dont la réunion

formait le langage. Mieux que des cris éclairés par le regard et

le geste, ils employaient une parole articulée, ayant pour base

une série de sons et de figures conventionnels qui devaient avoir

été légués par atavisme.

Et c'est ce dont fut le plus frappé John Cort. Cette faculté, qui

implique la participation de la mémoire, indiquait une influence

congénitale de race.

Cependant, tout en observant les moeurs et les habitudes de cette

tribu sylvestre, John Cort, Max Huber et Khamis s'avançaient à

travers les rues du village.

Était-il grand, ce village?... En réalité, sa circonférence ne

devait pas être inférieure à cinq kilomètres.

«Et, comme le dit Max Huber, si ce n'est qu'un nid, c'est du moins

un vaste nid!»

Construite de la main des Wagddis, cette installation dénotait un

art supérieur à celui des oiseaux, des abeilles, des castors et

des fourmis. S'ils vivaient dans les arbres, ces primitifs, qui

pensaient et exprimaient leurs pensées, c'est que l'atavisme les y

avait poussés.

«Dans tous les cas, fit remarquer John Cort, la nature, oui ne se

trompe jamais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis à adopter

l'existence aérienne. Au lieu de ramper sur un sol malsain que le

soleil ne pénètre jamais de ses rayons, ils vivent dans le milieu

salutaire des cimes de cette forêt.»

La plupart des cases, fraîches et verdoyantes, disposées en forme

de ruches, étaient largement ouvertes. Les femmes s'y adonnaient

avec activité aux soins très rudimentaires de leur ménage. Les

enfants se montraient nombreux, les tout jeunes allaités par leurs

mères. Quant aux hommes, les uns faisaient entre les branches la

récolte des fruits, les autres descendaient par l'escalier pour

vaquer à leurs occupations habituelles. Ceux-ci remontaient avec

quelques pièces de gibier, ceux-là rapportaient les jarres qu'ils

avaient remplies au lit du rio.

«Il est fâcheux, dit Max Huber, que nous ne sachions pas la langue

de ces naturels!... Jamais nous ne pourrons converser ni prendre

une connaissance exacte de leur littérature... Du reste, je n'ai

pas encore aperçu la bibliothèque municipale... ni le lycée de

garçons ou de filles!»

Cependant, puisque la langue wagddienne, après ce qu'on avait

entendu de Li-Maï, se mélangeait de mots indigènes, Khamis essaya

de quelques-uns des plus usuels en s'adressant à l'enfant.

Mais, si intelligent que parût Li-Maï, il sembla ne point

comprendre.

Et pourtant, devant John Cort et Max Huber, il avait prononcé le

mot «ngora», alors qu'il était couché sur le radeau. Et, depuis,

Llanga affirmait avoir appris de son père que le village

s'appelait Ngala et le chef Msélo-Tala-Tala.

Enfin, après une heure de promenade, le foreloper et ses

compagnons atteignirent l'extrémité du village. Là s'élevait une

case plus importante. Établie entre les branches d'un énorme

bombax, la façade treillissée de roseaux, sa toiture se perdait

dans le feuillage.

Cette case, était-ce le palais du roi, le sanctuaire des sorciers,

le temple des génies, tels qu'en possèdent la plupart des tribus

sauvages, en Afrique, en Australie, dans les îles du Pacifique?...

L'occasion se présentait de tirer de Li-Maï quelques

renseignements plus précis. Aussi, John Cort, le prenant par les

épaules et le tournant vers la case, lui dit:

«Msélo-Tala-Tala?...»

Un signe de tête fut toute la réponse qu'il obtint.

Donc, là demeurait le chef du village de Ngala, Sa Majesté

Wagddienne.

Et, sans autre cérémonie, Max Huber se dirigea délibérément vers

la susdite case.

Changement d'attitude de l'enfant, qui le retint en manifestant un

véritable effroi.

Nouvelle insistance de Max Huber, qui répéta à plusieurs reprises:

«Msélo-Tala-Tala?...»

Mais, au moment où Max Huber allait atteindre la case, le petit

courut à lui, l'empêcha d'aller plus avant.

Il était donc défendu d'approcher de l'habitation royale?...

En effet, deux sentinelles Wagddis venaient de se lever et,

brandissant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une

sagaie, défendirent l'entrée.

«Allons, s'écria Max Huber, ici comme ailleurs, dans la grande

forêt de l'Oubanghi comme dans les capitales du monde civilisé,

des gardes du corps, des cent-gardes, des prétoriens en faction

devant le palais, et quel palais... celui d'une Majesté homo-

simienne.

-- Pourquoi s'en étonner, mon cher Max?...

-- Eh bien, déclara celui-ci, puisque nous ne pouvons voir ce

monarque, nous lui demanderons une audience par lettre...

-- Bon, répliqua John Cort; s'ils parlent, ces primitifs, ils n'en

sont pas arrivés à savoir lire et écrire, j'imagine!... Encore

plus sauvages que les indigènes du Soudan et du Congo, les Founds,

les Chiloux, les Denkas, les Monbouttous, ils ne semblent pas

avoir atteint ce degré de civilisation qui implique la

préoccupation d'envoyer leurs enfants à l'école...

-- Je m'en doute un peu, John. Au surplus, comment correspondre

par lettre avec des gens dont on ignore la langue?...

-- Laissons-nous conduire par ce petit, dit Khamis.

-- Est-ce que tu ne reconnais pas la case de son père et de sa

mère?... demanda John Cort au jeune indigène.

-- Non, mon ami John, répondit Llanga, mais... sûrement... Li-Maï

nous y mène... Il faut le suivre.»

Et alors, s'approchant de l'enfant et tendant la main vers la

gauche:

«Ngora... ngora?...» répéta-t-il.

À n'en pas douter, l'enfant comprit, car sa tête s'abaissa et se

releva vivement.

«Ce qui indique, fit observer John Cort, que le signe de

dénégation et d'affirmation est instinctif et le même chez tous

les humains... une preuve de plus que ces primitifs touchent de

très près à l'humanité...»

Quelques minutes après, les visiteurs arrivaient dans un quartier

du village plus ombragé où les cimes enchevêtraient étroitement

leur feuillage.

Li-Maï s'arrêta devant une paillote proprette, dont le toit était

fait des larges feuilles de l'enseté, ce bananier si répandu dans

la grande forêt, ces mêmes feuilles que le foreloper avait

employées pour le taud du radeau. Une sorte de pisé formait les

parois de cette paillote à laquelle on accédait par une porte

ouverte en ce moment.

De la main, l'enfant la montra à Llanga qui la reconnut.

«C'est là», dit-il.

À l'intérieur, une seule chambre. Au fond, une literie d'herbes

sèches, qu'il était facile de renouveler. Dans un coin, quelques

pierres servant d'âtre où brûlaient des tisons. Pour uniques

ustensiles, deux ou trois calebasses, une jatte de terre pleine

d'eau et deux pots de même substance. Ces sylvestres n'en étaient

pas encore aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts. Çà et

là, sur une planchette fixée aux parois, des fruits, des racines,

un morceau de viande cuite, une demi-douzaine d'oiseaux plumés

pour le prochain repas et, pendues à de fortes épines, des bandes

d'étoffe d'écorce et d'agoulie.

Un Wagddi et une Wagddienne se levèrent au moment où Khamis et ses

compagnons pénétrèrent dans la paillote.

«Ngora!... ngora!... Lo-Maï... La-Maï!» dit l'enfant.

Et le premier d'ajouter, comme s'il eût pensé qu'il serait mieux

compris:

«Vater... vater!...»

Ce mot de «père», il le prononçait en allemand, fort mal.

D'ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu'un mot de cette langue

dans la bouche de ces Wagddis?...

À peine entré, Llanga était allé près de la mère et celle-ci lui

ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la

main, témoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son

enfant.

Voici ce qu'observa plus particulièrement John Cort:

Le père était de haute taille, bien proportionné, d'apparence

vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eussent été des bras

humains, les mains larges et fortes, les jambes légèrement

arquées, la plante des pieds entièrement appliquée sur le sol.

Il avait le teint presque clair de ces tribus d'indigènes qui sont

plus carnivores qu'herbivores, une barbe floconneuse et courte,

une chevelure noire et crépue, une sorte de toison qui lui

recouvrait tout le corps. Sa tête était de moyenne grosseur, ses

mâchoires peu proéminentes; ses yeux, à la pupille ardente,

brillaient d'un vif éclat.

Assez gracieuse, la mère, avec sa physionomie avenante et douce,

son regard qui dénotait une grande affectuosité, ses dents bien

rangées et d'une remarquable blancheur, et -- chez quels individus

du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas? -- des

fleurs dans sa chevelure, et aussi -- détail en somme inexplicable

-- des grains de verre et des perles d'ivoire. Cette jeune

Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras

ronds et modelés, ses poignets délicats, ses extrémités fines, des

mains potelées, des pieds à faire envie à plus d'une Européenne.

Sur son pelage laineux était jetée une étoffe d'écorce qui la

serrait à la ceinture. À son cou pendait la médaille du docteur

Johausen, semblable à celle que portait l'enfant.

Converser avec Lo-Maï et La-Maï n'était pas possible, au vif

déplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs

cherchèrent à remplir tous les devoirs de l'hospitalité

wagddienne. Le père offrit quelques fruits qu'il prit sur une

tablette, des matofés de pénétrante saveur et qui proviennent

d'une liane.

Les hôtes acceptèrent les matofés et en mangèrent quelques-uns, à

l'extrême satisfaction de la famille.

Et alors il y eut lieu de reconnaître la justesse de ces remarques

faites depuis longtemps déjà: c'est que la langue wagddienne, à

l'exemple des langues polynésiennes, offrait des parallélismes

frappants avec le babil enfantin, -- ce qui a autorisé les

philologues à prétendre qu'il y eut pour tout le genre humain une

longue période de voyelles antérieurement à la formation des

consonnes. Ces voyelles, en se combinant à l'infini, expriment des

sens très variés, tels _ori oriori, oro oroora, orurna_, etc...

Les consonnes sont le _k_, le _t, _le _p_, les nasales sont _ng_

et _m_. Rien qu'avec les voyelles _ha_, _ra_, on forme une séné de

vocables, lesquels, sans consonances réelles, rendent toutes les

nuances d'expression et jouent le rôle des noms, prénoms, verbes,

etc.

Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les réponses

étaient brèves, deux ou trois mots, qui commençaient presque tous

par les lettres _ng_, _mgou_, ms, comme chez les Congolais. La

mère paraissait moins loquace que le père et probablement sa

langue n'avait pas, ainsi que les langues féminines des deux

continents, la faculté de faire douze mille tours à la minute.

À noter aussi -- ce dont John Cort fut le plus surpris -- que ces

primitifs employaient certains termes congolais et allemands,

presque défigurés d'ailleurs par la prononciation.

Au total, il est vraisemblable que ces êtres n'avaient d'idées que

ce qu'il leur en fallait pour les besoins de l'existence et, de

mots, que ce qu'il en fallait pour exprimer ces idées. Mais, à

défaut de la religiosité, qui se rencontre chez les sauvages les

plus arriérés et qu'ils ne possédaient pas, sans doute, on pouvait

tenir pour sûr qu'ils étaient doués de qualités affectives. Non

seulement ils avaient pour leurs enfants ces sentiments dont les

animaux ne sont pas dépourvus tant que leurs soins sont

nécessaires à la conservation de l'espèce, mais ces sentiments se

continuaient au-delà, ainsi que le père et la mère le montraient

pour Li-Maï. Puis la réciprocité existait. Échange entre eux de

caresses paternelles et filiales... La famille existait.

Après un quart d'heure passé à l'intérieur de cette paillote,

Khamis, John Cort et Max Huber en sortirent sous la conduite de

Lo-Maï et de son enfant. Ils regagnèrent la case où ils avaient

été enfermés et qu'ils allaient occuper pendant... Toujours cette

question, et peut-être ne s'en rapporterait-on pas à eux seuls

pour la résoudre.

Là, on prit congé les uns des autres. Lo-Maï embrassa une dernière

fois le jeune indigène et tendit, non point sa patte comme l'eût

pu faire un chien, ou sa main comme l'eût pu faire un quadrumane,

mais ses deux mains que John Cort et Max Huber serrèrent avec plus

de cordialité que Khamis.

«Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands écrivains a

prétendu que dans tout homme il y avait moi et l'autre... Eh bien,

il est probable que l'un des deux manque à ces primitifs...

-- Et lequel, John?...

-- L'autre, assurément... En tout cas, pour les étudier à fond, il

faudrait vivre des années parmi eux!... Or, dans quelques jours,

j'espère bien que nous pourrons repartir...

-- Cela, répondit Max Huber, dépendra de Sa Majesté, et qui sait

si le roi Msélo-Tala-Tala ne veut pas faire de nous des

chambellans de la cour wagddienne?»

CHAPITRE XV

_Trois semaines d'études_

Et, maintenant, combien de temps John Cort, Max Huber, Khamis et

Llanga resteraient-ils dans ce village?... Un incident viendrait-

il modifier une situation qui ne laissait pas d'être

inquiétante?... Ils se sentaient très surveillés, ils n'auraient

pu s'enfuir. Et, d'ailleurs, à supposer qu'ils parvinssent à

s'évader, au milieu de cette impénétrable région de la grande

forêt, comment en rejoindre la lisière, comment retrouver le cours

du rio Johausen?...

Après avoir tant désiré l'extraordinaire, Max Huber estimait que

la situation perdrait singulièrement de son charme à se prolonger.

Aussi allait-il se montrer le plus impatient, le plus désireux de

revenir vers le bassin de l'Oubanghi, de regagner la factorerie de

Libreville, d'où John Cort et lui ne devaient attendre aucun

secours.

Pour son compte, le foreloper enrageait de cette malchance qui les

avait fait tomber entre les pattes -- dans son opinion, c'étaient

des pattes -- de ces types inférieurs. Il ne dissimulait pas le

parfait mépris qu'ils lui inspiraient, parce qu'ils ne se

différenciaient pas sensiblement des tribus de l'Afrique centrale.

Khamis en éprouvait une sorte de jalousie instinctive,

inconsciente, que les deux amis apercevaient très bien. À vrai

dire, il était non moins pressé que Max Huber de quitter Ngala,

et, tout ce qu'il serait possible de faire à ce propos, il le

ferait.

C'était John Cort qui marquait le moins de hâte. Étudier ces

primitifs l'intéressait de façon toute spéciale. Approfondir leurs

moeurs, leur existence dans tous ses détails, leur caractère

ethnologique, leur valeur morale, savoir jusqu'à quel point ils

redescendaient vers l'animalité, quelques semaines y eussent

suffi. Mais pouvait-on affirmer que le séjour chez les Wagddis ne

durerait pas au-delà -- des mois, des années peut-être?... Et

quelle serait l'issue d'une si étonnante aventure?...

En tout cas, il ne semblait pas que John Cort, Max Huber et Khamis

fussent menacés de mauvais traitements. À n'en pas douter, ces

sylvestres reconnaissaient leur supériorité intellectuelle. En

outre, inexplicable singularité, ils n'avaient jamais paru surpris

en voyant des représentants de la race humaine. Toutefois, si

ceux-ci voulaient employer la force pour s'enfuir, ils

s'exposeraient à des violences que mieux valait éviter.

«Ce qu'il faut, dit Max Huber, c'est entrer en pourparlers avec le

père Miroir, le souverain à lunettes, et obtenir de lui qu'il nous

rende la liberté.»

En somme, il ne devait pas être impossible d'avoir une entrevue

avec S. M. Msélo-Tala-Tala, à moins qu'il ne fût interdit à des

étrangers de contempler son auguste personne. Mais, si l'on

arrivait en sa présence, comment échanger demandes et réponses?...

Même en langue congolaise, on ne se comprendrait pas!... Et puis

qu'en résulterait-il?... L'intérêt des Wagddis n'était-il pas, en

retenant ces étrangers, de s'assurer le secret de cette existence

d'une race inconnue dans les profondeurs de la forêt oubanghienne?

Et pourtant, à en croire John Cort, cet emprisonnement au village

aérien avait des circonstances atténuantes, puisque la science de

l'anthropologie comparée en retirerait profit, que le monde savant

serait ému par cette découverte d'une race nouvelle. Quant à

savoir comment cela finirait...

«Du diable, si je le sais!» répétait Max Huber, qui n'avait pas en

lui l'étoffe d'un Garner ou d'un Johausen.

Lorsque tous trois, suivis de Llanga, furent rentrés dans leur

case, ils remarquèrent plusieurs modifications de nature à les

satisfaire.

Et, d'abord, un Wagddi était occupé à «faire la chambre», si l'on

peut employer cette locution trop française. Au surplus, John Cort

avait déjà noté que ces primitifs avaient des instincts de

propreté dont la plupart des animaux sont dépourvus. S'ils

faisaient leur chambre, ils faisaient aussi leur toilette. Des

brassées d'herbes sèches avaient été déposées au fond de la case.

Or, comme Khamis et ses compagnons n'avaient jamais eu d'autre

literie depuis la destruction de la caravane, cela ne changerait

rien à leurs habitudes.

Le village aérien · 第 12 / 15 段