et Max Huber s'arrêtèrent. Il faisait nuit, sans doute, car une
obscurité profonde enveloppait ce massif. Très fatigués de ces
longues étapes, après avoir achevé le morceau d'antilope, après
s'être désaltérés d'eau fraîche, tous trois s'étendirent au pied
d'un arbre et s'endormirent...
Et -- en rêve assurément -- est-ce que Max Huber ne crut pas
entendre le son d'un instrument qui jouait au-dessus de sa tête la
valse si connue du _Freyschutz_ de Weber!...
CHAPITRE XIII
_Le village aérien_
Le lendemain, à leur réveil, le foreloper et ses compagnons
observaient, non sans grande surprise, que l'obscurité était plus
profonde encore en cette partie de la forêt. Faisait-il jour?...
ils n'auraient pu l'affirmer. Quoi qu'il en soit, la lumière qui
les guidait depuis soixante heures ne reparaissait pas. Donc
nécessité d'attendre qu'elle se montrât pour reprendre la marche.
Toutefois, une remarque fut faite par John Cort -- remarque dont
ses compagnons et lui déduisirent aussitôt certaines conséquences:
«Ce qui est à noter, dit-il, c'est que nous n'avons point eu de
feu ce matin et personne n'est venu pendant notre sommeil nous
apporter notre ordinaire...
-- C'est d'autant plus regrettable, ajouta Max Huber, qu'il ne
reste plus rien...
-- Peut-être, reprit le foreloper, cela indique-t-il que nous
sommes arrivés...
-- Où?... demanda John Cort.
-- Où l'on nous conduisait, mon cher John!»
C'était une réponse qui ne répondait pas; mais le moyen d'être
plus explicite?...
Autre remarque: si la forêt était plus obscure, il ne semblait pas
qu'elle fût plus silencieuse. On entendait comme une sorte de
bourdonnement aérien, une rumeur désordonnée, qui venait des
ramures supérieures. En regardant, Khamis, Max Huber et John Cort
distinguaient vaguement comme un large plafond étendu à une
centaine de pieds au-dessus du sol.
Nul doute, il existait à cette hauteur un prodigieux
enchevêtrement de branches, sans aucun interstice par lequel se
fût glissée la clarté du jour. Une toiture de chaume n'aurait pas
été plus impénétrable à la lumière. Cette disposition expliquait
l'obscurité qui régnait sous les arbres.
À l'endroit où tous les trois avaient campé cette nuit-là, la
nature du sol était très modifiée. Plus de ces ronces entremêlées,
de ces sizyphus épineux qui l'obstruaient en dehors de la sente.
Une herbe presque rase, et aucun ruminant n'eût pu «y tondre la
largeur de sa langue». Que l'on se figure une prairie dont ni les
pluies ni les sources n'arroseraient jamais la surface.
Les arbres, laissant entre eux des intervalles de vingt à trente
pieds, ressemblaient aux bas piliers d'une substruction colossale
et leurs ramures devaient couvrir une aire de plusieurs milliers
de mètres superficiels.
Là, en effet, s'aggloméraient ces sycomores africains dont le
tronc se compose d'une quantité de tiges soudées entre elles; des
bombax au fût symétrique, aux racines gigantesques et d'une taille
supérieure à celle de leurs congénères; des baobabs,
reconnaissables à la forme de courge qu'ils prennent à leur base,
d'une circonférence de vingt à trente mètres, et que surmonte un
énorme faisceau de branches pendantes; des palmiers doum à tronc
bifurqué; des palmiers deleb à tronc gibbeux; des fromagers à
tronc évidé en une série de cavités assez grandes pour qu'un homme
puisse s'y blottir; des acajous donnant des billes d'un mètre
cinquante de diamètre et que l'on peut creuser en embarcations de
quinze à dix-huit mètres, d'une capacité de trois à quatre tonnes;
des dragonniers aux gigantesques dimensions; des bauhinias,
simples arbrisseaux sous d'autres latitudes, ici les géants de
cette famille de légumineuses. On imagine ce que devait être
l'épanouissement des cimes, de ces arbres à quelques centaines de
pieds dans les airs.
Une heure environ s'écoula. Khamis ne cessait de promener ses
regards en tous sens, guettant la lueur conductrice... Et pourquoi
eût-il renoncé à suivre le guide inconnu?... Il est vrai, son
instinct, joint à de certaines observations, l'incitait à penser
qu'il s'était toujours dirigé vers l'est. Or, ce n'était pas de ce
côté que se dessinait le cours de l'Oubanghi, ce n'était pas le
chemin du retour... Où donc les avait entraînés cette étrange
lumière?...
Puisqu'elle ne reparaissait pas, que faire?... Quitter cet
endroit?... Pour aller où?... Y demeurer?... Et se nourrir en
route?... On avait déjà faim et soif...
«Cependant, dit John Cort, nous serons bien forcés de partir, et
je me demande s'il ne vaudrait pas mieux se mettre tout de suite
en marche...
-- De quel côté?...» objecta Max Huber.
C'était la question, et sur quel indice pouvait-on s'appuyer pour
la résoudre?...
«Enfin, reprit John Cort impatienté, nos pieds ne sont pas
enracinés ici, que je sache!... La circulation est possible entre
ces arbres, et l'obscurité n'est pas si profonde qu'on ne puisse
se diriger...
-- Venez!...» ordonna Khamis.
Et tous trois allèrent en reconnaissance sur une étendue d'un
demi-kilomètre. Ils foulaient invariablement le même sol
débroussaillé, le même tapis nu et sec, tel qu'il eût été sous
l'abri d'une toiture impénétrable à la pluie comme aux rayons du
soleil. Partout les mêmes arbres, dont on ne voyait que les basses
branches. Et toujours aussi cette rumeur confuse qui semblait
tomber d'en haut et dont l'origine demeurait inexplicable.
Ce dessous de forêt était-il absolument désert?... Non, et, à
plusieurs reprises, Khamis crut apercevoir des ombres se glisser
entre les arbres. Était-ce une illusion?... Il ne savait trop que
penser. Enfin, après une demi-heure infructueusement employée, ses
compagnons et lui vinrent s'asseoir près du tronc d'un bauhinia.
Leurs yeux commençaient à se faire à cette obscurité, qui
s'atténuait d'ailleurs. Grâce au soleil montant, un peu de clarté
se propageait sous ce plafond tendu au-dessus du sol. Déjà on
pouvait distinguer les objets à une vingtaine de pas.
Et voici que ces mots furent prononcés à mi-voix par le foreloper:
«Quelque chose remue là-bas...
-- Un animal ou un homme?... demanda John Cort en regardant dans
cette direction.
-- Ce serait un enfant, en tout cas, fit observer Khamis, car il
est de petite taille...
-- Un singe, parbleu!» déclara Max Huber.
Immobiles, ils gardaient le silence, afin de ne point effrayer
ledit quadrumane. Si l'on parvenait à s'en emparer, eh bien malgré
la répugnance manifestée pour la chair simienne par Max Huber et
John Cort... Il est vrai, faute de feu, comment griller ou
rôtir?... À mesure qu'il s'approchait, cet être ne témoignait
aucun étonnement. Il marchait sur ses pattes de derrière, et
s'arrêta à quelques pas.
Quelle fut la stupéfaction de John Cort et de Max Huber,
lorsqu'ils reconnurent cette singulière créature que Llanga avait
sauvée, le protégé du jeune indigène!...
Et ces mots de s'échanger:
«Lui... c'est lui...
-- Positivement...
-- Mais alors, puisque ce petit est ici, pourquoi Llanga n'y
serait-il pas?...
-- Êtes-vous sûrs de ne pas vous tromper?... demanda le foreloper.
-- Très sûrs, affirma John Cort, et, d'ailleurs, nous allons bien
voir!»
Il tira de sa poche la médaille enlevée au cou du petit et, la
tenant par le cordon, la balança comme un objet que l'on présente
aux yeux d'un enfant pour l'attirer.
À peine celui-ci eut-il aperçu la médaille, qu'il s'élança d'un
bond. Il n'était plus malade, à présent!... Pendant ces trois
jours d'absence, il avait recouvré la santé et, en même temps, sa
souplesse naturelle. Aussi fonça-t-il sur John Cort avec
l'évidente intention de reprendre son bien.
Khamis le saisit au passage, et alors ce ne fut plus le mot
«ngora» qui s'échappa de la bouche du petit, ce furent ces mots
nettement articulés:
«Li-Maï!... Ngala... Ngala!...»
Ce que signifiaient ces mots d'une langue inconnue même à Khamis,
ses compagnons et lui n'eurent pas le temps de se le demander.
Brusquement apparurent d'autres types de la même espèce, hauts de
taille ceux-là, n'ayant pas moins de cinq pieds et demi des talons
à la nuque.
Khamis, John Cort, Max Huber n'avaient pu reconnaître s'ils
avaient affaire à des hommes ou à des quadrumanes. Résister à ces
sylvestres de la grande forêt d'une douzaine eût été inutile. Le
foreloper, Max Huber, John Cort, furent appréhendés par les bras,
poussés en avant, contraints à s'acheminer entre les arbres, et,
entourés de la bande, ils ne s'arrêtèrent qu'après un parcours de
cinq à six cents mètres.
À cet endroit, l'inclinaison de deux arbres, assez rapprochés l'un
de l'autre, avait permis d'y fixer des branches transversales,
disposées comme des marches. Si ce n'était pas un escalier,
c'était mieux qu'une échelle. Cinq ou six individus de l'escorte y
grimpèrent, tandis que les autres obligeaient leurs prisonniers à
suivre le même chemin, sans les brutaliser toutefois.
À mesure que l'on s'élevait, la lumière se laissait percevoir à
travers les frondaisons. Entre les interstices filtraient quelques
rayons de ce soleil dont Khamis et ses compagnons avaient été
privés depuis qu'ils avaient quitté le cours du rio Johausen.
Max Huber aurait été de mauvaise foi s'il se fût refusé à convenir
que, décidément, cela rentrait dans la catégorie des choses
extraordinaires.
Lorsque l'ascension prit fin, à une centaine de pieds environ du
sol, quelle fut leur surprise! Ils voyaient se développer devant
eux une plate-forme largement éclairée par la lumière du ciel. Au-
dessus s'arrondissaient les cimes verdoyantes des arbres. À sa
surface étaient rangées dans un certain ordre des cases de pisé
jaune et de feuillage, bordant des rues. Cet ensemble formait un
village établi à cette hauteur sur une étendue telle qu'on ne
pouvait en apercevoir les limites.
Là allaient et venaient une foule d'indigènes de type semblable à
celui du protégé de Llanga. Leur station, identique à celle de
l'homme, indiquait qu'ils avaient l'habitude de marcher debout,
ayant ainsi droit à ce qualificatif d'_erectus_ donné par le
docteur Eugène Dubois aux pithécanthropus trouvés dans les forêts
de Java, -- caractère anthropogénique que ce savant regarde comme
l'un des plus importants de l'intermédiaire entre l'homme et les
singes conformément aux prévisions de Darwin[1].
Si les anthropologistes ont pu dire que les plus élevés des
quadrumanes dans l'échelle simienne, ceux qui se rapprochent
davantage de la conformation humaine, en diffèrent cependant par
cette particularité qu'ils se servent de leurs quatre membres
quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n'aurait pu
s'appliquer aux habitants du village aérien.
Mais Khamis, Max Huber, John Cort, durent remettre à plus tard
leurs observations à ce sujet. Que ces êtres dussent se placer ou
non entre l'animal et l'homme, leur escorte, tout en conversant
dans un idiome incompréhensible, les poussa vers une case au
milieu d'une population qui les regardait sans trop s'étonner. La
porte fut refermée sur eux et ils se virent bel et bien
emprisonnés dans ladite case.
«Parfait!... déclara Max Huber. Et, ce qui me surprend le plus,
c'est que ces originaux-là n'ont pas l'air de nous prêter
attention!... Est-ce qu'ils ont déjà vu des hommes?...
-- C'est possible, reprit John Cort, mais reste à savoir s'ils ont
l'habitude de nourrir leurs prisonniers...
-- Ou s'ils n'ont pas plutôt celle de s'en nourrir!» ajouta Max
Huber.
Et, en effet, puisque, dans les tribus de l'Afrique, les
Monbouttous et autres se livrent encore aux pratiques du
cannibalisme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur étaient guère
inférieurs, n'auraient-ils pas eu l'habitude de manger leurs
semblables -- ou à peu près?...
En tout cas, que ces êtres fussent des anthropoïdes d'une espèce
supérieure aux orangs de Bornéo, aux chimpanzés de la Guinée, aux
gorilles du Gabon, qui se rapprochent le plus de l'humanité, cela
n'était pas contestable. En effet, ils savaient faire du feu et
l'employer à divers usages domestiques: tel le foyer au premier
campement, telle la torche que le guide avait promenée à travers
ces sombres solitudes. Et l'idée vint alors que ces flammes
mouvantes, signalées sur la lisière, pouvaient avoir été allumées
par ces étranges habitants de la grande forêt.
À vrai dire, on suppose que certains quadrumanes font emploi du
feu. Ainsi Émir Pacha raconte que les bois de Msokgonie, pendant
les nuits estivales, sont infestés par des bandes de chimpanzés,
qui s'éclairent de torches et vont marauder jusque dans les
plantations.
Ce qu'il convenait également de noter, c'est que ces êtres,
d'espèce inconnue, étaient conformés comme les humains au point de
vue de la station et de la marche. Aucun autre quadrumane n'eût
été plus digne de porter ce nom d'orang, qui signifie exactement
«homme des bois».
«Et puis ils parlent... fit remarquer John Cort, après diverses
observations qui furent échangées au sujet des habitants de ce
village aérien.
-- Eh bien, s'ils parlent, s'écria Max Huber, c'est qu'ils ont des
mots pour s'exprimer, et ceux qui veulent dire: «Je meurs de
faim!... Quand se met-on à table?...» je ne serais pas fâché de
les connaître!...»
Des trois prisonniers, Khamis était le plus abasourdi. Dans sa
cervelle, peu portée aux discussions anthropologistes, il ne
pouvait entrer que ces êtres ne fussent pas des animaux, que ces
animaux ne fussent pas des singes. C'étaient des singes qui
marchaient, qui parlaient, qui faisaient du feu, qui vivaient dans
des villages, mais enfin des singes. Et même il trouvait déjà
assez extraordinaire que la forêt de l'Oubanghi renfermât de
pareilles espèces dont on n'avait encore jamais eu connaissance.
Sa dignité d'indigène du continent noir souffrait de ce que ces
bêtes-là «fussent si rapprochées de ses propres congénères par
leurs facultés naturelles».
Il est des prisonniers qui se résignent, d'autres qui ne se
résignent pas. John Cort et le foreloper -- et surtout l'impatient
Max Huber -- n'appartenaient point à la seconde catégorie. Outre
le désagrément d'être claquemuré au fond de cette case,
l'impossibilité de rien voir à travers ses parois opaques,
l'inquiétude de l'avenir, l'incertitude touchant l'issue de cette
aventure, étaient bien pour préoccuper. Et puis la faim les
pressait, le dernier repas remontant à une quinzaine d'heures.
Il y avait cependant une circonstance sur laquelle pouvait se
fonder quelque espoir, vague, sans doute: c'était que le protégé
de Llanga habitait ce village -- son village natal probablement --
et au milieu de sa famille, en admettant que ce qu'on appelle la
famille existât chez ces forestiers de l'Oubanghi.
«Or, ainsi que le dit John Cort, puisque ce petit a été sauvé du
tourbillon, il est permis de penser que Llanga l'a été
également... Ils ne doivent point s'être quittés, et si Llanga
apprend que trois hommes viennent d'être amenés dans ce village,
comment ne comprendrait-il pas qu'il s'agit de nous?... En somme,
on ne nous a fait aucun mal jusqu'ici, et il est probable qu'on
n'en a point fait à Llanga...
-- Évidemment, le protégé est sain et sauf, admit Max Huber, mais
le protecteur l'est-il?... Rien ne prouve que notre pauvre Llanga
n'ait pas péri dans le rio!...»
Rien en effet.
En ce moment, la porte de la case, qui était gardée par deux
vigoureux gaillards, s'ouvrit, et le jeune indigène parut.
«Llanga... Llanga!... s'écrièrent à la fois les deux amis.
-- Mon ami Max... mon ami John!... répondit Llanga, qui tomba dans
leurs bras.
-- Depuis quand es-tu ici?... demanda le foreloper.
-- Depuis hier matin...
-- Et comment es-tu venu?...
-- On m'a porté à travers la forêt...
-- Ceux qui te portaient ont dû marcher plus vite que nous,
Llanga?...
-- Très vite!...
-- Et qui t'a porté?...
-- Un de ceux qui m'avaient sauvé... qui vous avaient sauvés
aussi...
-- Des hommes?...
-- Oui... des hommes... pas des singes... non! pas des singes.»
Toujours affirmatif, le jeune indigène. En tout cas, c'étaient des
types d'une race particulière, sans doute, affectés du signe
«moins» par rapport à l'humanité... Une race intermédiaire de
primitifs, peut-être des spécimens de ce genre d'anthropopithèques
qui manquent à l'échelle animale...
Et alors, Llanga de raconter sommairement son histoire, après
avoir, à plusieurs reprises, baisé les mains du Français et de
l'Américain, retirés comme lui au moment où les entraînait le
rapide et qu'il n'espérait plus revoir.
Lorsque le radeau heurta les roches, ils avaient été précipités
dans le tourbillon, lui et Li-Maï...
«Li-Maï?... s'écria Max Huber.
-- Oui... Li-Maï... c'est son nom... Il m'a répété en se
désignant: «Li-Maï... Li-Maï...»
-- Ainsi il a un nom?... dit John Cort.
-- Évidemment, John!... Quand on parle, n'est-il pas tout naturel
de se donner un nom?...
-- Est-ce que cette tribu, cette peuplade, comme on voudra,
demanda John Cort, en a un aussi?...
-- Oui... les Wagddis... répondit Llanga. J'ai entendu Li-Maï les
appeler Wagddis!»
En réalité, ce mot n'appartenait pas à la langue congolaise. Mais,
Wagddis ou non, des indigènes se trouvaient sur la rive gauche du
rio Johausen, lorsque la catastrophe se produisit. Les uns
coururent sur le barrage, ils se lancèrent dans le torrent au
secours de Khamis, John Cort et Max Huber, les autres au secours
de Li-Maï et de Llanga. Celui-ci, ayant perdu connaissance, ne se
souvenait plus de ce qui s'était passé ensuite et croyait que ses
amis s'étaient noyés dans le rapide.
Lorsque Llanga revint à lui, il était dans les bras d'un robuste
Wagddi, le père même de Li-Maï, qui, lui, était dans les bras de
la «ngora», sa mère! Ce qu'on pouvait admettre, c'est que,
quelques jours avant qu'il eût été rencontré par Llanga, le petit
s'était égaré dans la forêt et que ses parents s'étaient mis à sa
recherche. On sait comment Llanga l'avait sauvé, comment, sans
lui, il eût péri dans les eaux de la rivière.
Bien traité, bien soigné, Llanga fut donc emporté jusqu'au village
wagddien. Li-Maï ne tarda pas à reprendre ses forces, n'étant
malade que d'inanition et de fatigue. Après avoir été le protégé
de Llanga, il devint son protecteur. Le père et la mère de Li-Maï
s'étaient montrés reconnaissants envers le jeune indigène. La
reconnaissance ne se rencontre-t-elle pas chez les animaux pour
les services qui leur sont rendus, et dès lors pourquoi
n'existerait-elle pas chez des êtres qui leur sont supérieurs?...
Bref, ce matin même, Llanga avait été amené par Li-Maï devant
cette case. Pour quelle raison?... il l'ignorait alors. Mais des
voix se faisaient entendre, et, prêtant l'oreille, il avait
reconnu celles de John Cort et de Max Huber.
Voilà ce qui s'était passé depuis la séparation au barrage du rio
Johausen.
«Bien, Llanga, bien!... dit Max Huber, mais nous mourons de faim,
et, avant de continuer tes explications, si tu peux, grâce à tes
protections sérieuses...»
Llanga sortit et ne tarda pas à rentrer avec quelques provisions,
un fort morceau de buffle grillé, salé à point, une demi-douzaine
de fruits de l'acacia adansonia, dits pain de singe ou pain
d'homme, des bananes fraîches et, dans une calebasse, une eau
limpide, additionnée du suc laiteux de lutex, que distille une
liane à caoutchouc de l'espèce «landolphia africa».
On le comprend, la conversation fut suspendue. John Cort, Max
Huber, Khamis avaient un trop formidable besoin de nourriture pour
se montrer difficiles sur la qualité. Du morceau de buffle, du
pain et des bananes, ils ne laissèrent que les os et les
épluchures.
John Cort, alors, questionna le jeune indigène, s'informant si ces
Wagddis étaient nombreux.
«Beaucoup... beaucoup...! J'en ai vu beaucoup... dans les rues,
dans les cases... répondit Llanga.
-- Autant que dans les villages du Bournou ou du Baghirmi?...
-- Oui...
-- Et ils ne descendent jamais?...
-- Si... si... pour chasser... pour récolter des racines, des
fruits... pour puiser de l'eau...
-- Et ils parlent?...
-- Oui... mais je ne comprends pas... Et pourtant... des mots
parfois... des mots... que je connais... comme en dit Li-Maï.
-- Et le père... la mère de ce petit?...
-- Oh! très bons pour moi... et ce que je vous ai apporté là vient
d'eux...
-- Il me tarde de leur en exprimer tous mes remerciements...
déclara Max Huber.
-- Et ce village dans les arbres, comment l'appelle-t-on?...
-- Ngala.
-- Et, dans ce village, y a-t-il un chef?... demanda John Cort.
-- Oui...
-- Tu l'as vu?...
-- Non, mais j'ai entendu qu'on l'appelait Msélo-Tala-Tala.
-- Des mots indigènes!... s'écria Khamis.
-- Et que signifient ces mots?...
-- Le père Miroir», répondit le foreloper.
En effet, c'est ainsi que les Congolais désignent un homme qui
porte des lunettes.
CHAPITRE XIV
_Les Wagddis_
Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, roi de cette peuplade des Wagddis,
gouvernant ce village aérien, voilà, n'était-il pas vrai, ce qui
devait suffire à réaliser les _desiderata _de Max Huber. Dans la
furia française de son imagination, n'avait-il pas entrevu, sous
les profondeurs de cette mystérieuse forêt de l'Oubanghi, des
générations nouvelles, des cités inconnues, tout un monde
extraordinaire dont personne ne soupçonnait l'existence?... Eh
bien, il était servi à souhait.
Il fut le premier à s'applaudir d'avoir vu si juste et ne s'arrêta
que devant cette non moins juste observation de John Cort:
«C'est entendu, mon cher ami, vous êtes, comme tout poète, doublé
d'un devin, et vous avez deviné...
-- Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu demi-
humaine des Wagddis, mon intention n'est pas de finir mon
existence dans leur capitale...
-- Eh! mon cher Max, il faut y séjourner assez pour étudier cette
race au point de vue ethnologique et anthropologique, afin de
publier là-dessus un fort in-quarto qui révolutionnera les
instituts des deux continents...
-- Soit, répliqua Max Huber, nous observerons, nous comparerons,
nous piocherons toutes les thèses relatives à la question de
l'anthropomorphie, à deux conditions toutefois...
-- La première?...
-- Qu'on nous laissera, j'y compte bien, la liberté d'aller et de
venir dans ce village...
-- Et la seconde?
-- Qu'après avoir circulé librement, nous pourrons partir quand
cela nous conviendra...
-- Et à qui nous adresser?... demanda Khamis.
-- À Sa Majesté le père Miroir, répondit Max Huber. Mais, au fait,
pourquoi ses sujets l'appellent-ils ainsi?...
-- Et en langue congolaise?... répliqua John Cort.
-- Est-ce donc que Sa Majesté est myope ou presbyte... et porte
des lunettes? reprit Max Huber.
-- Et, d'abord, ces lunettes, d'où viendraient-elles?... ajouta
John Cort.
-- N'importe, continua Max Huber, lorsque nous serons en état de
causer avec ce souverain, soit qu'il ait appris notre langue, soit
que nous ayons appris la sienne, nous lui offrirons de signer un
traité d'alliance offensive et défensive avec l'Amérique et la
France et il ne pourra faire moins que de nous nommer grands-croix
de l'ordre wagddien...»
Max Huber ne se prononçait-il pas trop affirmativement, en
comptant qu'ils auraient toute liberté dans ce village, puis
qu'ils le quitteraient à leur convenance? Or, si John Cort, Khamis
et lui ne reparaissaient pas à la factorerie, qui s'aviserait de
venir les chercher dans ce village de Ngala au plus profond de la
grande forêt?... En ne voyant plus revenir personne de la
caravane, qui douterait qu'elle n'eût péri tout entière dans les
régions du haut Oubanghi?...
Quant à la question de savoir si Khamis et ses compagnons
resteraient ou non prisonniers dans cette case, elle fut presque
aussitôt tranchée. La porte tourna sur ses attaches de liane et
Li-Maï parut.
Tout d'abord, le petit alla droit à Llanga et lui prodigua mille
caresses que celui-ci rendit de bon coeur. John Cort avait donc
l'occasion d'examiner plus attentivement cette singulière
créature. Mais, comme la porte était ouverte, Max Huber proposa de
sortir et de se mêler à la population aérienne.
Les voici donc dehors, guidés par le petit sauvage -- ne peut-on
le qualifier ainsi? -- qui donnait la main à son ami Llanga. Ils
se trouvèrent alors au centre d'une sorte de carrefour où
passaient et repassaient des Wagddiens «allant à leurs affaires».