singes mi-hommes n'aient volé cette médaille dans la caisse du
docteur...
-- Khamis?...» appela John Cort.
S'il appelait le foreloper, c'était pour le mettre au courant de
ces choses extraordinaires, et lui demander ce qu'il pensait de
cette découverte.
Mais, au même moment, se fit entendre la voix du foreloper, qui
criait:
«Monsieur Max... monsieur John!...»
Les deux jeunes gens sortirent du taud et s'approchèrent de
Khamis.
«Écoutez», dit celui-ci.
À cinq cents mètres en aval, la rivière obliquait brusquement vers
la droite par un coude où les arbres réapparaissaient en épais
massifs. L'oreille, tendue dans cette direction, percevait un
mugissement sourd et continu, qui ne ressemblait en rien à des
beuglements de ruminants ou des hurlements de fauves. C'était une
sorte de brouhaha qui s'accroissait à mesure que le radeau gagnait
de ce côté...
«Un bruit suspect... dit John Cort.
-- Et dont je ne reconnais pas la nature, ajouta Max Huber.
-- Peut-être existe-t-il là-bas une chute ou un rapide?... reprit
le foreloper. Le vent souffle du sud, et je sens que l'air est
tout mouillé!»
Khamis ne se trompait pas. À la surface du rio passait comme une
vapeur liquide qui ne pouvait provenir que d'une violente
agitation des eaux.
Si la rivière était barrée par un obstacle, si la navigation
allait être interrompue, cela constituait une éventualité assez
grave pour que Max Huber et John Cort ne songeassent plus à Llanga
ni à son protégé.
Le radeau dérivait avec une certaine rapidité, et, au delà du
tournant, on serait fixé sur les causes de ce lointain tumulte.
Le coude franchi, les craintes du foreloper ne furent que trop
justifiées.
À cent toises environ, un entassement de roches noirâtres formait
barrage d'une rive à l'autre, sauf à son milieu, où les eaux se
précipitaient en le couronnant d'écume. De chaque côté, elles
venaient se heurter contre une digue naturelle et, à certains
endroits, bondissaient par-dessus. C'était, à la fois, le rapide
au centre, la chute latéralement. Si le radeau ne ralliait pas
l'une des berges, si on ne parvenait pas à l'y fixer solidement,
il serait entraîné et se briserait contre le barrage, à moins
qu'il ne chavirât dans le rapide.
Tous avaient gardé leur sang-froid. D'ailleurs, pas un instant à
perdre, car la vitesse du courant s'accentuait.
«À la berge... à la berge!» cria Khamis.
Il était alors six heures et demie, et, par ce temps brumeux, le
crépuscule ne laissait déjà plus qu'une douteuse clarté, qui ne
permettait guère de distinguer les objets.
Cette difficulté, ajoutée à tant d'autres, compliquait la
manoeuvre.
Ce fut en vain que Khamis essaya de diriger le radeau vers la
berge. Ses forces n'y suffisaient pas. Max Huber se joignit à lui
afin de résister au courant qui portait en droite ligne vers le
centre du barrage. À deux, ils obtinrent un certain résultat, et
auraient réussi à sortir de cette dérive, si la godille ne se fût
rompue.
«Soyons prêts à nous jeter sur les roches, avant d'être engagés
dans le rapide... commanda Khamis.
-- Pas autre chose à faire!» répondit John Cort.
À tout ce bruit, Llanga venait de quitter le taud. Il regarda, il
comprit le danger... Au lieu de songer à lui, il songea à l'autre,
au petit. Il vint le prendre dans ses bras, et s'agenouilla à
l'arrière.
Une minute après, le radeau était repris par le rapide. Toutefois,
peut-être ne heurterait-il pas le barrage et descendrait-il sans
chavirer?...
La mauvaise chance l'emporta, et ce fut contre un des rochers de
gauche que le fragile appareil butta avec une violence extrême. En
vain Khamis et ses compagnons essayèrent-ils de s'accrocher au
barrage, sur lequel ils parvinrent à lancer la caisse de
cartouches, les armes, les ustensiles...
Tous furent précipités dans le tourbillon à l'instant où
s'écrasait le radeau, dont les débris disparurent en aval au
milieu des eaux mugissantes.
CHAPITRE XII
_Sous bois_
Le lendemain, trois hommes étaient étendus près d'un foyer dont
les derniers charbons achevaient de se consumer. Vaincus par la
fatigue, incapables de résister au sommeil, après avoir repris
leurs vêtements séchés devant ce feu, ils s'étaient endormis.
Quelle heure était-il et même faisait-il jour ou faisait-il
nuit?... Aucun d'eux ne l'eût pu dire. Cependant, à supputer le
temps écoulé depuis la veille, il semblait bien que le soleil dût
être au-dessus de l'horizon. Mais dans quelle direction se plaçait
l'est?... Cette demande, si elle eût été faite, fût restée sans
réponse.
Ces trois hommes étaient-ils donc au fond d'une caverne, en un
lieu impénétrable à la lumière diurne?...
Non, autour d'eux se pressaient des arbres en si grand nombre
qu'ils arrêtaient le regard à la distance de quelques mètres. Même
pendant la flambée, entre les énormes troncs et les lianes qui se
tendaient de l'un à l'autre, il eût été impossible de reconnaître
un sentier praticable à des piétons. La ramure inférieure
plafonnait à une cinquantaine de pieds seulement. Au-dessus, si
dense était le feuillage, jusqu'à l'extrême cime, que ni la clarté
des étoiles ni les rayons du soleil ne passaient au travers. Une
prison n'aurait pas été plus obscure, ses murs n'eussent pas été
plus infranchissables, et ce n'était pourtant qu'un des sous-bois
de la grande forêt.
Dans ces trois hommes, on eût reconnu John Cort, Max Huber et
Khamis.
Par quel enchaînement de circonstances se trouvaient-ils en cet
endroit?... Ils l'ignoraient. Après la dislocation du radeau
contre le barrage, n'ayant pu se retenir aux roches, ils avaient
été précipités dans les eaux du rapide, et ne savaient rien de ce
qui avait suivi cette catastrophe. À qui le foreloper et ses
compagnons devaient-ils leur salut?... Qui les avait transportés
jusqu'à cet épais massif avant qu'ils eussent repris
connaissance?...
Par malheur, tous n'avaient pas échappé à ce désastre. L'un d'eux
manquait, l'enfant adoptif de John Cort et de Max Huber, le pauvre
Llanga, et aussi le petit être qu'il avait sauvé une première
fois... Et qui sait si ce n'était pas en voulant le sauver une
seconde qu'il avait péri avec lui?...
Maintenant, Khamis, John Cort, Max Huber, ne possédaient ni
munitions ni armes, aucun ustensile, sauf leurs couteaux de poche
et la hachette, que le foreloper portait à sa ceinture. Plus de
radeau, et d'ailleurs de quel côté se fussent-ils dirigés pour
rencontrer le cours du rio Johausen?...
Et la question de nourriture, comment la résoudre? Les produits de
la chasse allaient faire défaut?... Khamis, John Cort et Max Huber
en seraient-ils réduits aux racines, aux fruits sauvages,
insuffisantes ressources et très problématiques?... N'était-ce pas
la perspective de mourir de faim à bref délai?...
Délai de deux ou trois jours, toutefois, car l'alimentation serait
du moins assurée pour ce laps de temps. Ce qui restait du buffle
avait été déposé en cet endroit. Après s'en être partagé les
quelques tranches déjà cuites, ils s'étaient endormis autour de ce
feu prêt à s'éteindre.
John Cort se réveilla le premier au milieu d'une obscurité que la
nuit n'aurait pas rendue plus profonde. Ses yeux s'accoutumant à
ces ténèbres, il aperçut vaguement Max Huber et Khamis couchés au
pied des arbres. Avant de les tirer de leur sommeil, il alla
ranimer le foyer en rapprochant les bouts de tisons qui brûlaient
sous la cendre. Puis il ramassa une brassée de bois mort, d'herbes
sèches, et bientôt une flamme pétillante jeta ses lueurs sur le
campement.
«À présent, dit John Cort, avisons à sortir de là, mais
comment?...»
Le pétillement du foyer ne tarda pas à réveiller Max Huber et
Khamis. Ils se relevèrent presque au même instant. Le sentiment de
la situation leur revint, et ils firent ce qu'il y avait à faire:
ils tinrent conseil.
«Où sommes-nous?... demanda Max Huber.
-- Où l'on nous a transportés, répondit John Cort, et j'entends
par là que nous ne savons rien de ce qui s'est passé depuis...
-- Depuis une nuit et un jour peut-être..., ajouta Max Huber. Est-
ce hier que notre radeau s'est brisé contre le barrage?... Khamis,
avez-vous quelque idée à ce sujet?...»
Pour toute réponse, le foreloper se contenta de secouer la tête.
Impossible de déterminer le compte du temps écoulé, ni de dire
dans quelles conditions s'était effectué le sauvetage.
«Et Llanga?... demanda John Cort. Il a certainement péri puisqu'il
n'est pas avec nous!... Ceux qui nous ont sauvés n'ont pu le
retirer du rapide...
-- Pauvre enfant! soupira Max Huber, il avait pour nous une si
vive affection!... Nous l'aimions... nous lui aurions fait une
existence si heureuse!... L'avoir arraché aux mains de ces Denkas,
et maintenant... Pauvre enfant!»
Les deux amis n'eussent pas hésité à risquer leur vie pour
Llanga... Mais, eux aussi, ils avaient été bien près de périr dans
le tourbillon, et ils ignoraient à qui était dû leur salut...
Inutile d'ajouter qu'ils ne songeaient plus à la singulière
créature recueillie par le jeune indigène, et qui s'était noyée
avec lui, sans doute. Bien d'autres questions les préoccupaient à
cette heure, -- questions autrement graves que ce problème
d'anthropologie relatif à un type moitié homme et moitié singe.
John Cort reprit:
«Lorsque je fais appel à ma mémoire, je ne me rappelle plus rien
des faits qui ont suivi la collision contre le barrage... Un peu
avant, il m'a semblé voir Khamis debout, lançant les armes et les
ustensiles sur les roches...
-- Oui, dit Khamis, et assez heureusement pour que ces objets ne
soient pas tombés dans le rio... Ensuite...
-- Ensuite, déclara Max Huber, au moment où nous avons été
engloutis, j'ai cru... oui... j'ai cru apercevoir des hommes...
-- Des hommes... en effet..., répondit vivement John Cort, des
indigènes qui en gesticulant, en criant, se précipitèrent vers le
barrage...
-- Vous avez vu des indigènes?... demanda le foreloper, très
surpris.
-- Une douzaine environ, affirma Max Huber, et ce sont eux,
suivant toute probabilité, qui nous ont retirés du rio...
-- Puis, ajouta John Cort, sans que nous eussions repris
connaissance, ils nous ont transportés en cet endroit... avec ce
reste de provisions... Enfin, après avoir allumé ce feu, ils se
sont hâtés de disparaître...
-- Et ont même si bien disparu, ajouta Max Huber, que nous n'en
retrouvons pas trace!... C'est montrer qu'ils tenaient peu à notre
gratitude...
-- Patience, mon cher Max, répliqua John Cort, il est possible
qu'ils soient autour de ce campement... Comment admettre qu'ils
nous y eussent conduits pour nous abandonner ensuite?...
-- Et en quel lieu!... s'écria Max Huber. Qu'il y ait dans cette
forêt de l'Oubanghi des fourrés si épais, cela passe
l'imagination!... Nous sommes en pleine obscurité...
-- D'accord... mais fait-il jour?...» observa John Cort.
Cette question ne tarda pas à se résoudre affirmativement. Si
opaque que fût le feuillage, on percevait au-dessus de la cime des
arbres, hauts de cent à cent cinquante pieds, les vagues lueurs de
l'espace. Il ne paraissait pas douteux que le soleil, en ce
moment, éclairât l'horizon. Les montres de John Cort et de Max
Huber, trempées des eaux du rio, ne pouvaient plus indiquer
l'heure. Il faudrait donc s'en rapporter à la position du disque
solaire, et encore ne serait-ce possible que si ses rayons
pénétraient à travers les ramures.
Tandis que les deux amis échangeaient ces diverses questions
auxquelles ils ne savaient comment répondre, Khamis les écoutait
sans prononcer une parole. Il s'était relevé, il parcourait
l'étroite place que ces énormes arbres laissaient libre, entourée
d'une barrière de lianes et de sizyphus épineux. En même temps, il
cherchait à découvrir un coin de ciel dans l'intervalle des
branches; il tentait de retrouver en lui ce sens de l'orientation
qui n'aurait jamais occasion pareille de s'exercer utilement. S'il
avait déjà traversé les bois du Congo ou du Cameroun, il ne
s'était pas engagé à travers des régions si impénétrables. Cette
partie de la grande forêt ne pouvait être comparée à celle que ses
compagnons et lui avaient franchie depuis la lisière jusqu'au rio
Johausen. À partir de ce point, ils étaient généralement dirigés
vers le sud-ouest. Mais de quel côté était maintenant le sud-
ouest, et l'instinct de Khamis le fixerait-il à cet égard?...
Au moment où John Cort, devinant son hésitation, allait
l'interroger, ce fut lui qui demanda:
«Monsieur Max, vous êtes certain d'avoir aperçu des indigènes près
du barrage?...
-- Très certain, Khamis, au moment où le radeau se fracassait
contre les roches.
-- Et sur quelle rive?...
-- Sur la rive gauche.
-- Vous dites bien la rive gauche?...
-- Oui... la rive gauche.
-- Nous serions donc à l'est du rio?...
-- Sans doute, et, par conséquent, ajouta John Cort, dans la
partie la plus profonde de la forêt... Mais à quelle distance du
rio Johausen?...
-- Cette distance ne peut être considérable, déclara Max Huber.
L'estimer à quelques kilomètres, ce serait exagérer. Il est
inadmissible que nos sauveteurs, quels qu'ils soient, nous aient
transportés loin...
-- Je suis de cet avis, affirma Khamis, le rio ne peut pas être
éloigné... aussi avons-nous intérêt à le rejoindre, puis à
reprendre notre navigation au-dessous du barrage, dès que nous
aurons construit un radeau...
-- Et comment vivre jusque-là, puis pendant la descente vers
l'Oubanghi?... objecta Max Huber. Nous n'avons plus les ressources
de la chasse...
-- En outre, fit remarquer John Cort, de quel côté chercher le rio
Johausen?... Que nous ayons débarqué sur la rive gauche, je
l'accorde... Mais, avec l'impossibilité de s'orienter, peut-on
affirmer que le rio soit dans une direction plutôt que dans une
autre?...
-- Et d'abord, demanda Max Huber, par où, s'il vous plaît, sortir
de ce fourré?...
-- Par là», répondit le foreloper.
Et il montrait une déchirure du rideau de lianes à travers
laquelle ses compagnons et lui avaient dû être introduits en cet
endroit. Au-delà se dessinait une sente obscure et sinueuse qui
semblait praticable.
Où cette sente conduisait-elle?... Était-ce au rio?... Rien de
moins certain... Ne se croisait-elle pas avec d'autres?... Ne
risquait-on pas de s'égarer dans ce labyrinthe?... D'ailleurs,
avant quarante-huit heures, ce qui restait du buffle serait
dévoré... Et après?... Quant à étancher sa soif, les pluies
étaient assez fréquentes pour écarter toute crainte à cet égard.
«Dans tous les cas, observa John Cort, ce n'est pas en prenant
racine ici que l'on se tirera d'embarras, et il faut au plus tôt
quitter la place...
-- Mangeons d'abord», dit Max Huber.
Environ un kilogramme de viande fut partagé en trois parts, et
chacun dut se contenter de ce mince repas!...
«Et dire, reprit Max Huber, que nous ne savons même pas si c'est
un déjeuner ou un dîner...
-- Qu'importe! répliqua John Cort, l'estomac n'a que faire de ces
distinctions...
-- Soit, mais il a besoin de boire, l'estomac, et quelques gouttes
du rio Johausen, je les accueillerais comme le meilleur cru des
vins de France!...»
Tandis qu'ils mangeaient, ils étaient redevenus silencieux. De
cette obscurité se dégageait une vague impression d'inquiétude et
de malaise. L'atmosphère, imprégnée des senteurs humides du sol,
s'alourdissait sous ce dôme de feuillage. En ce milieu qui
semblait même impropre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un
chant, pas un battement d'aile. Parfois le bruit sec d'une branche
morte dont la chute s'amortissait au contact du tapis de mousses
spongieuses étendu d'un tronc à l'autre. Par instants, aussi, un
sifflement aigu, puis le froufrou entre les feuilles sèches d'un
de ces serpenteaux des brousses, longs de cinquante à soixante
centimètres, heureusement inoffensifs. Quant aux insectes, ils
bourdonnaient comme d'habitude et n'avaient point épargné leurs
piqûres.
Le repas achevé, tous trois se levèrent.
Après avoir ramassé le morceau de buffle, Khamis se dirigea vers
le passage que laissaient entre elles les lianes.
En cet instant, à plusieurs reprises et d'une voix forte, Max
Huber jeta cet appel:
«Llanga!... Llanga!... Llanga!...»
Ce fut en vain, et aucun écho ne renvoya le nom du jeune indigène.
«Partons», dit le foreloper.
Et il prit les devants.
À peine avait-il mis le pied sur la sente qu'il s'écria:
«Une lumière!...»
Max Huber et John Cort s'avancèrent vivement.
«Les indigènes?... dit l'un.
-- Attendons!» répondit l'autre.
La lumière -- très probablement une torche enflammée --
apparaissait en direction de la sente à quelques centaines de pas.
Elle n'éclairait la profondeur du bois que dans un faible rayon,
piquant de vives lueurs le dessous des hautes ramures.
Où se dirigeait celui qui portait cette torche?... Était-il
seul?... Y avait-il lieu de craindre une attaque, ou était-ce un
secours qui arrivait?...
Khamis et les deux amis hésitaient à s'engager plus avant dans la
forêt.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent.
La torche ne s'était pas déplacée.
Quant à supposer que cette lueur fût celle d'un feu follet, non
assurément, étant donnée sa fixité.
«Que faire?... demanda John Cort.
-- Marcher vers cette lumière, puisqu'elle ne vient pas à nous,
répondit Max Huber.
-- Allons», dit Khamis.
Le foreloper remonta la sente de quelques pas. Aussitôt la torche
de s'éloigner. Le porteur s'était-il donc aperçu que ces trois
étrangers venaient de se mettre en mouvement?... Voulait-on
éclairer leur marche sous ces obscurs massifs de la forêt, les
ramener vers le rio Johausen ou tout autre cours d'eau tributaire
de l'Oubanghi?...
Ce n'était pas le cas de temporiser. Il fallait d'abord suivre
cette lumière, puis tenter de reprendre la route vers le sud-
ouest.
Et les voici suivant l'étroit sentier, sur un sol dont les herbes
étaient refoulées depuis longtemps, les lianes rompues, les
broussailles écartées par le passage des hommes ou des animaux.
Sans parler des arbres que Khamis et ses compagnons avaient déjà
rencontrés, il en était d'autres d'espèce plus rare, tel le gura
crepitans à fruits explosibles, qui ne s'était encore trouvé qu'en
Amérique dans la famille des euphorbiacées, dont l'écorce tendre
renferme une substance laiteuse, et dont la noix éclate à grand
bruit en lançant au loin sa semence; tel le tsofar, l'arbre
siffleur, entre les branches duquel le vent sifflait comme à
travers une fente, et qui n'avait été signalé que dans les forêts
nubiennes.
John Cort, Max Huber et Khamis marchèrent ainsi pendant trois
heures environ, et, lorsqu'ils firent halte après cette première
étape, la lumière s'arrêta au même instant...
«Décidément, c'est un guide, déclara Max Huber, un guide d'une
parfaite complaisance!... Si nous savions seulement où il nous
mène...
-- Qu'il nous sorte de ce labyrinthe, répondit John Cort, et je ne
lui en demande pas davantage!... Eh bien, Max, tout cela, est-ce
assez extraordinaire?...
-- Assez... en effet!...
-- Pourvu que cela ne le devienne pas trop, cher ami!» ajouta John
Cort.
Pendant l'après-midi, le sinueux sentier ne cessa de courir sous
les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tête,
ses compagnons derrière lui, en file indienne, car il n'y avait
passage que pour une seule personne. S'ils pressaient parfois le
pas, afin de se rapprocher de leur guide, celui-ci, pressant
également le sien, maintenait invariablement sa distance.
Vers six heures du soir, d'après l'estime, quatre à cinq lieues
avaient dû être franchies depuis le départ. Cependant, l'intention
de Khamis, en dépit de la fatigue, était de suivre la lumière,
tant qu'elle se montrerait, et il allait se remettre en marche,
lorsqu'elle s'éteignit soudain.
«Faisons halte, dit John Cort. C'est évidemment une indication qui
nous est donnée...
-- Ou plutôt un ordre, observa Max Huber.
-- Obéissons donc, répliqua le foreloper, et passons la nuit en
cet endroit.
-- Mais demain, ajouta John Cort, la lumière va-t-elle
reparaître?...»
C'était la question.
Tous trois s'étendirent au pied d'un arbre. On se partagea un
morceau de buffle, et, heureusement, il fut possible de se
désaltérer à un petit filet liquide qui serpentait sous les
herbes. Bien que les pluies fussent fréquentes dans cette région
forestière, il n'était pas tombé une seule goutte d'eau depuis
quarante-huit heures.
«Qui sait même, remarqua John Cort, si notre guide n'a pas
précisément choisi cet endroit parce que nous y trouverions à nous
désaltérer?...
-- Délicate attention», avoua Max Huber, en puisant un peu de
cette eau fraîche au moyen d'une feuille roulée en cornet.
Quelque inquiétante que fût la situation, la lassitude l'emporta,
le sommeil ne se fit pas attendre. Mais John Cort et Max Huber ne
s'endormirent pas sans avoir parlé de Llanga... Le pauvre enfant!
S'était-il noyé dans le rapide?... S'il avait été sauvé, pourquoi
ne l'avait-on pas revu?... Pourquoi n'avait-il pas rejoint ses
deux amis, John et Max?...
Lorsque les dormeurs se réveillèrent, une faible lueur, perçant
les branchages, indiqua qu'il faisait jour. Khamis crut pouvoir
conclure qu'ils avaient suivi la direction de l'est. Par malheur,
c'était aller du mauvais côté... En tout cas, il n'y avait qu'à
reprendre la route.
«Et la lumière?... dit John Cort.
-- La voici qui reparaît, répondit Khamis.
-- Ma foi, s'écria Max Huber, c'est l'étoile des rois Mages...
Toutefois elle ne nous conduit pas vers l'occident, et quand
arriverons-nous à Bethléem?...»
Aucune aventure ne marqua cette journée du 22 mars. La torche
lumineuse ne cessa de guider la petite troupe toujours en
direction de l'est.
De chaque côté de la sente, la futaie paraissait impénétrable, des
troncs serrés les uns contre les autres, un inextricable
entrelacement de broussailles. Il semblait que le foreloper et ses
compagnons fussent engagés à travers un interminable boyau de
verdure. Sur plusieurs points cependant, quelques sentiers, non
moins étroits, coupaient celui que choisissait le guide, et, sans
lui, Khamis n'aurait su lequel prendre.
Pas un seul ruminant ne fut aperçu, et comment des animaux de
grande taille se seraient-ils aventurés jusque-là? Plus de ces
passées dont le foreloper avait profité avant d'atteindre les
rives du rio Johausen.
Aussi, lors même que les deux chasseurs auraient eu leurs fusils,
combien inutiles, puisqu'il ne se présentait pas une seule pièce
de gibier!
C'était donc avec une appréhension très justifiée que John Cort,
Max Huber et le foreloper voyaient leur nourriture presque
entièrement épuisée. Encore un repas, et il ne resterait plus
rien. Et si, le lendemain, ils n'étaient pas arrivés à
destination, c'est-à-dire au terme de cet extraordinaire
cheminement à la suite de cette mystérieuse lumière, que
deviendraient-ils?...
Comme la veille, la torche s'éteignit vers le soir, et, comme la
précédente, cette nuit se passa sans trouble.
Lorsque John Cort se releva le premier, il réveilla ses compagnons
en s'écriant:
«On est venu ici pendant que nous dormions!»
En effet, un feu était allumé, quelques charbons ardents formaient
braise, et un morceau d'antilope pendait à la basse branche d'un
acacia au-dessus d'un petit ruisseau.
Cette fois, Max Huber ne fit pas même entendre une exclamation de
surprise.
Ni ses compagnons ni lui ne voulaient discuter les étrangetés de
cette situation, ce guide inconnu qui les conduisait vers un but
non moins inconnu, ce génie de la grande forêt dont ils suivaient
les traces depuis l'avant-veille...
La faim se faisant vivement sentir, Khamis fit griller le morceau
d'antilope, qui suffirait pour les deux repas de midi et du soir.
À ce moment, la torche redonna le signal du départ.
Marche reprise et dans les mêmes conditions. Toutefois, l'après-
midi, on put constater que l'épaisseur de la futaie diminuait peu
à peu. Le jour y pénétrait davantage, tout au moins à travers la
cime des arbres. Pourtant, il fut encore impossible de distinguer
l'être quelconque qui cheminait en avant.
Ainsi que la veille, de cinq à six lieues, toujours à l'estime,
furent franchies pendant cette journée. Depuis le rio Johausen, le
parcours pouvait être d'une soixantaine de kilomètres.