À six heures et demie, d'un vigoureux coup de godille, Khamis

accosta la rive gauche, au fond d'une étroite crique, ombragée

sous les larges frondaisons d'un cailcédrat d'une espèce identique

à l'acajou des forêts sénégaliennes.

Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'était pas dégagé de ces

brumailles dont le soleil n'avait pu percer l'épaisseur. Il n'en

faudrait pas inférer que la nuit serait froide. Un thermomètre eût

marqué de vingt-cinq à vingt-six degrés centigrades. Le feu

pétilla bientôt entre les pierres de la crique, et ce fut

uniquement pour les exigences culinaires, le rôtissage d'un

quartier de sassaby. Cette fois, Llanga eût vainement cherché des

mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour édulcorer

l'eau du rio Johausen, lequel, malgré une certaine ressemblance de

nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune

façon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait

se débarrasser des moustiques par le même procédé que la veille.

À sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague

clarté se reflétait dans les eaux de la rivière. À sa surface

flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'arbres,

arrachés des berges.

Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis préparaient la couchée,

entassant des brassées d'herbes sèches au pied de l'arbre, Llanga

allait et venait sur le bord, s'amusant à suivre cette dérive

d'épaves flottantes.

En ce moment apparut en amont, à une trentaine de toises, le tronc

d'un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait

été brisé à cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, où la

cassure était fraîche. Autour de ces branches, dont les plus

basses traînaient dans l'eau, s'entortillait un feuillage assez

épais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui

avait survécu a la chute de l'arbre.

Très probablement, cet arbre avait été frappé d'un coup de foudre

du dernier orage. De la place où s'implantaient ses racines, il

était tombé sur la berge, puis, glissant peu à peu, dégagé des

roseaux, saisi par le courant, il dérivait avec les nombreux

débris à la surface du rio.

De telles réflexions, il ne faudrait pas s'imaginer que Llanga les

eût faites ou fût capable de les faire. Ce tronc, il ne l'aurait

pas plus remarqué que les autres épaves animées du même mouvement,

si son attention, n'eût été attirée d'une façon toute spéciale.

En effet, dans l'interstice des branches, Llanga crut apercevoir

une créature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au

secours. Au milieu de la demi-obscurité, il ne put distinguer

l'être en question. Était-il d'origine animale?...

Très indécis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se

produisit un nouvel incident.

Le tronc n'était plus qu'a une quarantaine de mètres, en obliquant

vers la crique, où était accosté le radeau.

À cet instant, un cri retentit, -- un cri singulier, ou plutôt une

sorte d'appel désespéré, comme si quelque être humain eût demande

aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la

crique, cet être se précipita dans le courant avec l'évidente

intention de gagner la berge.

Llanga crut reconnaître un enfant, d'une taille inférieure à la

sienne. Cet enfant avait dû se trouver sur l'arbre au moment de sa

chute. Savait-il nager?... Très mal dans tous les cas et pas assez

pour atteindre la berge. Visiblement ses forces le trahissaient.

Il se débattait, disparaissait, reparaissait, et, par intervalles,

une sorte de gloussement s'échappait de ses lèvres.

Obéissant à un sentiment d'humanité, sans prendre le temps de

prévenir, Llanga se jeta dans le rio, et gagna la place où

l'enfant venait de s'enfoncer une dernière fois.

Aussitôt, John Cort et Max Huber, qui avaient entendu le premier

cri, accoururent sur le bord de la crique. Voyant Llanga soutenir

un corps à la surface de la rivière, ils lui tendirent la main

pour l'aider à remonter sur la berge.

«Eh?... Llanga, s'écria Max Huber, qu'es-tu allé repêcher là?...

-- Un enfant... mon ami Max... un enfant... Il se noyait...

-- Un enfant?... répéta John Cort.

-- Oui, mon ami John.»

Et Llanga s'agenouilla près du petit être qu'il venait de sauver

assurément.

Max Huber se pencha, afin de l'observer de plus près.

«Eh!... ce n'est pas un enfant!... déclara-t-il en se relevant.

-- Qu'est-ce donc?... demanda John Cort.

-- Un petit singe... un rejeton de ces abominables grimaciers qui

nous ont assaillis!... Et c'est pour le tirer de la noyade que tu

as risqué de te noyer, Llanga?...

-- Un enfant... si... un enfant!... répétait Llanga.

-- Non, te dis-je, et je t'engage à l'envoyer rejoindre sa famille

au fond des bois.»

Était-ce donc qu'il ne crût pas à ce qu'affirmait son ami Max,

mais Llanga s'obstinait à voir un enfant dans ce petit être qui

lui devait la vie, et qui n'avait pas encore repris connaissance.

Aussi, n'entendant pas s'en séparer, il le souleva entre ses bras.

Au total, le mieux était de le laisser faire à sa guise. Après

l'avoir rapporté au campement, Llanga s'assura que l'enfant

respirait encore, il le frictionna, il le réchauffa, puis il le

coucha sur l'herbe sèche, attendant que ses yeux se rouvrissent.

La veillée ayant été organisée comme d'habitude, les deux amis ne

tardèrent pas à s'endormir, tandis que Khamis resterait de garde

jusqu'à minuit. Llanga ne put se livrer au sommeil. Il épiait les

plus légers mouvements de son protégé; étendu près de lui, il lui

tenait les mains, il écoutait sa respiration... Et quelle fut sa

surprise, lorsque, vers onze heures, il entendit ce mot prononcé

d'une voix faible: «Ngora... ngora!» comme si cet enfant eût

appelé sa mère!

CHAPITRE XI

_La journée du 19 Mars_

À cette halte, on pouvait estimer à deux cents kilomètres le

parcours effectué moitié à pied, moitié avec le radeau. En

restait-il encore autant pour atteindre l'Oubanghi?... Non, dans

l'opinion du foreloper, et cette seconde partie du voyage se

ferait rapidement, à la condition que nul obstacle n'arrêtât la

navigation.

On s'embarqua dès le point du jour avec le petit passager

supplémentaire, dont Llanga n'avait pas voulu se séparer. Après

l'avoir transporté sous le taud de feuillage, il voulut demeurer

près de lui, espérant que ses yeux allaient se rouvrir.

Que ce fût un membre de la famille des quadrumanes du continent

africain, chimpanzés, orangs, gorilles, mandrilles, babouins et

autres, cela ne faisait pas doute dans l'esprit de Max Huber et de

John Cort. Ils n'avaient même guère songé à le regarder de plus

près, à lui accorder une attention particulière. Cela ne les

intéressait pas autrement. Llanga l'avait sauvé, il désirait le

garder, comme on garde un pauvre chien recueilli par pitié, soit!

Qu'il s'en fît un compagnon, rien de mieux, et cela témoignait de

son bon coeur. Après tout, puisque les deux amis avaient adopté le

jeune indigène, il était bien permis à celui-ci d'adopter un petit

singe. Vraisemblablement, dès qu'il trouverait l'occasion de filer

sous bois, ce dernier abandonnerait son sauveur avec cette

ingratitude dont les hommes n'ont point le monopole.

Il est vrai, si Llanga était venu dire à John Cort, à Max Huber,

même à Khamis: «Il parle, ce singe!... Il a répété trois ou quatre

fois le mot «ngora», peut-être leur attention eût-elle été

éveillée, leur curiosité aussi!... Peut-être l'eussent-ils examiné

avec plus de soin, ce petit animal!... Peut-être auraient-ils

découvert en lui quelque échantillon d'une race inconnue

jusqu'alors, celle des quadrumanes parlants?...

Mais Llanga se tut, craignant de s'être trompé, d'avoir mal

entendu. Il se promit d'observer son protégé, et, si le mot

«ngora» ou tout autre s'échappait de ses lèvres, il préviendrait

aussitôt son ami John et son ami Max.

C'est donc une des raisons pour lesquelles il demeura sous le

taud, essayant de donner un peu de nourriture à son protégé, qui

semblait affaibli par un long jeûne. Sans doute, le nourrir serait

malaisé, les singes étant frugivores. Or, Llanga n'avait pas un

seul fruit à lui offrir, rien que de la chair d'antilope dont il

ne s'accommoderait pas. D'ailleurs une fièvre assez forte ne lui

eût pas permis de manger et il demeurait dans une sorte

d'assoupissement.

«Et comment va ton singe?... demanda Max Huber à Llanga, lorsque

celui-ci se montra, une heure après le départ.

-- Il dort toujours, mon ami Max.

-- Et tu tiens à le garder?...

-- Oui... si vous le permettez...

-- Je n'y vois aucun inconvénient, Llanga... Mais prends garde

qu'il ne te griffe...

-- Oh, mon ami Max!

-- Il faut se défier!... C'est mauvais comme des chats, ces bêtes-

là!...

-- Pas celui-ci!... Il est si jeune!... Il a une petite figure si

douce!...

-- À propos, puisque tu veux en faire ton camarade, occupe-toi de

lui donner un nom...

-- Un nom?... Et lequel?...

-- Jocko, parbleu!... Tous les singes s'appellent Jocko!»

Il est probable que ce nom ne convenait pas à Llanga. Il ne

répondit rien et retourna auprès de son protégé.

Pendant cette matinée, la navigation fut favorisée et on n'eut

point trop à souffrir de la chaleur. La couche de nuages était

assez épaisse pour que le soleil ne pût la traverser. Il y avait

lieu de s'en féliciter, puisque le rio Johausen coulait parfois à

travers de larges clairières. Impossible de trouver abri le long

des berges, où les arbres étaient rares. Le sol redevenait

marécageux. Il eût fallu s'écarter d'un demi-kilomètre à droite ou

à gauche pour atteindre les plus proches massifs. Ce que l'on

devait craindre, c'est que la pluie ne reprît avec sa violence

habituelle, mais le ciel s'en tint à des menaces.

Toutefois, si les oiseaux aquatiques volaient par bandes au-dessus

du marécage, les ruminants ne s'y montraient guère, d'où vif

déplaisir de Max Huber. Aux canards et aux outardes des jours

précédents, il eût voulu substituer des antilopes sassabys,

inyalas, waterbucks ou autres. C'est pourquoi, posté à l'avant du

radeau, sa carabine prête, comme un chasseur à l'affût, fouillait-

il du regard la rive dont le foreloper se rapprochait suivant le

caprice du courant.

On dut se contenter des cuisses et ailes des volatiles pour le

déjeuner de midi. En somme, rien d'étonnant à ce que ces

survivants de la caravane du Portugais Urdax se sentissent

fatigués de leur alimentation quotidienne. Toujours de la viande

rôtie, bouillie ou grillée, toujours de l'eau claire, pas de

fruits, pas de pain, pas de sel. Du poisson, et si insuffisamment

accommodé! Il leur tardait d'arriver aux premiers établissements

de l'Oubanghi, où toutes ces privations seraient vite oubliées,

grâce à la généreuse hospitalité des missionnaires.

Ce jour-là, Khamis chercha vainement un emplacement favorable pour

la halte. Les rives, hérissées de gigantesques roseaux, semblaient

inabordables. Sur leur base, à demi détrempée, comment effectuer

un débarquement? Le parcours y gagnait, d'ailleurs, puisque le

radeau n'interrompit point sa marche.

On navigua ainsi jusqu'à cinq heures. Entre temps, John Cort et

Max Huber causaient des incidents du voyage. Ils s'en remémoraient

les divers épisodes depuis le départ de Libreville, les chasses

intéressantes et fructueuses dans les régions du haut Oubanghi,

les grands abattages d'éléphants, les dangers de ces expéditions,

dont ils s'étaient si bien tirés pendant deux mois, puis le retour

opéré sans encombre jusqu'au tertre des tamarins, les feux

mouvants, l'apparition du formidable troupeau de pachydermes, la

caravane attaquée, les porteurs en fuite, le chef Urdax écrasé

après la chute de l'arbre, la poursuite des éléphants arrêtée sur

la lisière de la grande forêt...

«Triste dénouement à une campagne si heureuse jusque-là!...

conclut John Cort. Et qui sait s'il ne sera pas suivi d'un second

non moins désastreux?...

-- C'est possible, mais, à mon avis, ce n'est pas probable, mon

cher John...

-- En effet, j'exagère peut-être...

-- Certes, et cette forêt n'a pas plus de mystère que vos grands

bois du Far West!... Nous n'avons pas même une attaque de Peaux-

Rouges à redouter!... Ici, ni nomades, ni sédentaires, ni Chiloux,

ni Denkas, ni Monbouttous, ces féroces tribus qui infestent les

régions du nord-est en criant: «Viande! viande!» comme de parfaits

anthropophages qu'ils n'ont jamais cessé d'être!... Non, et ce

cours d'eau auquel nous avons donné le nom du docteur Johausen,

dont j'aurais tant désiré de retrouver la trace, ce rio,

tranquille et sûr, nous conduira sans fatigues à son confluent

avec l'Oubanghi...

-- L'Oubanghi, mon cher Max, que nous eussions également atteint

en contournant la forêt, en suivant l'itinéraire de ce pauvre

Urdax, et cela dans un confortable chariot où rien ne nous eût

manqué jusqu'au terme du voyage!

-- Vous avez raison, John, et cela eût mieux valu!... Décidément,

cette forêt est des plus banales et ne mérite pas d'être

visitée!... Ce n'est qu'un bois, un grand bois, rien de plus!...

Et, pourtant, elle avait piqué ma curiosité au début... Vous vous

rappelez ces flammes qui éclairaient sa lisière, ces torches qui

brillaient à travers les branches de ses premiers arbres!... Puis,

personne!... Où diable ont pu passer ces négros?... Je me prends

parfois à les chercher dans la ramure des baobabs, des bombax, des

tamarins et autres géants de la famille forestière!... Non... pas

un être humain...

-- Max... dit en ce moment John Cort.

-- John?... répondit Max Huber.

-- Voulez-vous regarder dans cette direction... en aval, sur la

rive gauche?...

-- Quoi?... Un indigène?...

-- Oui... mais un indigène à quatre pattes!... Là-bas, au-dessus

des roseaux, une magnifique paire de cornes recourbées en

carène...»

L'attention du foreloper venait d'être attirée de ce côté.

«Un buffle..., dit-il.

-- Un buffle! répéta Max Huber en saisissant sa carabine. Voilà un

fameux plat de résistance, et si je le tiens à bonne portée!...»

Khamis donna un vigoureux coup de godille. Le radeau s'approcha

obliquement de la berge. Quelques instants après il ne s'en

trouvait pas éloigné d'une trentaine de mètres.

«Que de beefsteaks en perspective!... murmura Max Huber, la

carabine appuyée sur son genou gauche.

-- À vous le premier coup, Max, lui dit John Cort, et à moi le

second... s'il est nécessaire...»

Le buffle ne semblait pas disposé à quitter la place. Arrêté sous

le vent, il reniflait l'air à pleines narines, sans avoir le

pressentiment du danger qu'il courait. Comme on ne pouvait pas le

viser au coeur, il fallait le viser à la tête, et c'est ce que fit

Max Huber, dès qu'il fut assuré de le tenir dans sa ligne de mire.

La détonation retentit, la queue de l'animal tournoya en arrière

des roseaux, un douloureux mugissement traversa l'espace, et non

pas le meuglement habituel aux buffles, preuve qu'il avait reçu le

coup mortel.

«Ça y est!» s'écria Max Huber en lançant, avec l'accent du

triomphe, cette locution éminemment française.

En effet, John Cort n'eut point à doubler, ce qui économisa une

seconde cartouche. La bête, tombée entre les roseaux, glissa au

pied de la berge, lançant un jet de sang qui rougit le long de la

rive l'eau si limpide du rio Johausen.

Afin de ne pas perdre cette superbe pièce, le radeau se dirigea

vers l'endroit où le ruminant s'était abattu, et le foreloper prit

ses dispositions pour le dépecer sur place afin d'en retirer les

morceaux comestibles.

Les deux amis ne purent qu'admirer cet échantillon des boeufs

sauvages d'Afrique, d'une taille gigantesque. Lorsque ces animaux

franchissent les plaines par troupes de deux à trois cents, on se

figure quelle galopade furieuse au milieu des nuages de poussière

soulevés sur leur passage!

C'était un onja, nom par lequel le désignent les indigènes, un

taureau solitaire, plus grand que ses congénères de l'Europe, le

front plus étroit, le mufle plus allongé, les cornes plus

comprimées. Si la peau de l'onja sert à fabriquer des buffleteries

d'une solidité supérieure, si ses cornes fournissent la matière

des tabatières et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont

employés à rembourrer les chaises et les selles, c'est avec ses

filets, ses côtelettes, ses entrecôtes qu'on obtient une

nourriture aussi savoureuse que fortifiante, qu'il s'agisse des

buffles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buffle de l'Amérique. En

somme, Max Huber avait eu là un coup heureux. À moins qu'un onja

ne tombe sous la première balle, il est terrible quand il fonce

sur le chasseur.

Sa hachette et son couteau aidant, Khamis procéda à l'opération du

dépeçage, à laquelle ses compagnons durent l'aider de leur mieux.

Il ne fallait pas charger le radeau d'un poids inutile, et vingt

kilogrammes de cette chair appétissante devaient suffire à

l'alimentation pendant plusieurs jours.

Or, tandis que s'accomplissait ce haut fait, Llanga, si curieux

d'ordinaire des choses qui intéressaient son ami Max et son ami

John, était resté sous le taud, et voici pour quel motif.

Au bruit de la détonation produite par la carabine, le petit être

s'était tiré de son assoupissement. Ses bras avaient fait un léger

mouvement. Si ses paupières ne s'étaient pas relevées, du moins,

de sa bouche entr'ouverte, de ses lèvres décolorées s'était de

nouveau échappé l'unique mot que Llanga eût surpris jusqu'alors:

«Ngora... ngora!»

Cette fois, Llanga ne se trompait pas. Le mot arrivait bien à son

oreille, avec une articulation singulière et une sorte de

grasseyement provoqué par l'_r_ de «ngora».

Ému par l'accent douloureux de cette pauvre créature, Llanga prit

sa main brûlante d'une fièvre qui durait depuis la veille. Il

remplit la tasse d'eau fraîche, il essaya de lui en verser

quelques gouttes dans la bouche sans y parvenir. Les mâchoires,

aux dents d'une blancheur éclatante, ne se desserrèrent pas.

Llanga, mouillant alors un peu d'herbe sèche, bassina délicatement

les lèvres du petit et cela parut lui faire du bien. Sa main

pressa faiblement celle qui la tenait, et le mot «ngora» fut

encore prononcé.

Et, qu'on ne l'oublie pas, ce mot, d'origine congolaise, les

indigènes l'emploient pour désigner la mère... Est-ce donc que ce

petit être appelait la sienne?...

La sympathie de Llanga se doublait d'une pitié bien naturelle, à

la pensée que ce mot allait peut-être se perdre dans un dernier

soupir!... Un singe?... avait dit Max Huber. Non! ce n'était pas

un singe!... Voilà ce que Llanga, dans son insuffisance

intellectuelle, n'aurait pu s'expliquer.

Il demeura ainsi pendant une heure, tantôt caressant la main de

son protégé, tantôt lui imbibant les lèvres, et il ne le quitta

qu'au moment où le sommeil l'eut assoupi de nouveau.

Alors, Llanga, se décidant à tout dire, vint rejoindre ses amis,

tandis que le radeau, repoussé de la berge, retombait dans le

courant.

«Eh bien, redemanda Max Huber en souriant, comment va ton

singe?...»

Llanga le regarda, comme s'il eût hésité à répondre. Puis, posant

sa main sur le bras de Max Huber:

«Ce n'est pas un singe..., dit-il.

-- Pas un singe?... répéta John Cort.

-- Allons, il est entêté notre Llanga!... reprit Max Huber.

Voyons! tu t'es mis dans la tête que c'était un enfant comme

toi?...

-- Un enfant... pas comme moi... mais un enfant...

-- Écoute, Llanga, reprit John Cort, et plus sérieusement que son

compagnon, tu prétends que c'est un enfant?...

-- Oui... il a parlé... cette nuit.

-- Il a parlé?...

-- Et il vient de parler tout à l'heure...

-- Et qu'a-t-il dit, ce petit prodige?... demanda Max Huber.

-- Il a dit «ngora»...

-- Quoi!... ce mot que j'avais entendu?... s'écria John Cort qui

ne cacha pas sa surprise.

-- Oui... «ngora», affirma le jeune indigène.

Il n'y avait que deux hypothèses: ou Llanga avait été dupe d'une

illusion, ou il avait perdu la tête.

«Vérifions cela, dit John Cort, et, pourvu que cela soit vrai, ce

sera tout au moins de l'extraordinaire, mon cher Max!»

Tous deux pénétrèrent sous le taud et examinèrent le petit

dormeur.

Certes, à première vue, on aurait pu affirmer qu'il devait être de

race simienne. Ce qui frappa tout d'abord John Cort, c'est qu'il

se trouvait en présence non d'un quadrumane, mais d'un bimane. Or,

depuis les dernières classifications généralement admises de

Blumenbach, on sait que seul l'homme appartient à cet ordre dans

le règne animal. Cette singulière créature ne possédait que deux

mains, alors que tous les singes, sans exception, en ont quatre,

et ses pieds paraissaient conformés pour la marche, n'étant point

préhensifs, comme ceux des types de la race simienne.

John Cort, en premier lieu, le fit remarquer à Max Huber.

«Curieux... très curieux!» répliqua celui-ci.

Quant à la taille de ce petit être, elle ne dépassait pas

soixante-quinze centimètres.

Il semblait, d'ailleurs, dans son enfance et ne pas avoir plus de

cinq à six ans. Sa peau, dépourvue de poils, présentait un léger

duvet roux. Sur son front, son menton, ses joues, aucune apparence

de système pileux, qui ne foisonnait que sur sa poitrine, les

cuisses et les jambes. Ses oreilles se terminaient par une chair

arrondie et molle, différentes de celles des quadrumanes,

lesquelles sont dépourvues de lobules. Ses bras ne s'allongeaient

pas démesurément. La nature ne l'avait point gratifié du cinquième

membre, commun à la plupart des singes, cette queue qui leur sert

au tact et à la préhension. Il avait la tête de forme ronde,

l'angle facial d'environ quatre-vingts degrés, le nez épaté, le

front peu fuyant. Si ce n'étaient pas des cheveux qui garnissaient

son crâne, c'était du moins une sorte de toison analogue à celle

des indigènes de l'Afrique centrale. Évidemment, ce type se

réclamait plus de l'homme que du singe par sa conformation

générale, et très probablement aussi par son organisation interne.

À quel degré d'étonnement arrivèrent Max Huber et John Cort, on

l'imaginera, en présence d'un être absolument nouveau qu'aucun

anthropologiste n'avait jamais observé, et qui, en somme,

paraissait tenir le milieu entre l'humanité et l'animalité!

Et puis, Llanga avait affirmé qu'il parlait, -- à moins que le

jeune indigène n'eût pris pour un mot articulé ce qui n'était

qu'un cri ne répondant point à une idée quelconque, un cri dû à

l'instinct, non à l'intelligence.

Les deux amis restaient silencieux, espérant que la bouche du

petit s'entr'ouvrirait, tandis que Llanga continuait de lui

bassiner le front et les tempes. Sa respiration, cependant, était

moins haletante, sa peau moins chaude, et l'accès de fièvre

touchait à son terme. Enfin ses lèvres se détendirent légèrement.

«Ngora... ngora!...» répéta-t-il.

«Par exemple, s'écria Max Huber, voilà bien qui passe toute

raison!»

Et ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à ce qu'ils venaient

d'entendre.

Quoi! cet être quel qu'il fût, qui n'occupait certainement pas le

degré supérieur de l'échelle animale, possédait le don de la

parole!... S'il n'avait prononcé jusqu'alors que ce seul mot de la

langue congolaise, n'était-il pas à supposer qu'il en employait

d'autres, qu'il avait des idées, qu'il savait les traduire par des

phrases?...

Ce qu'il y avait à regretter, c'était que ses yeux ne s'ouvrissent

pas, qu'on ne pût y chercher ce regard où la pensée se reflète et

qui répond à tant de choses. Mais ses paupières restaient fermées,

et rien n'indiquait qu'elles fussent prêtes à se relever...

Cependant, John Cort, penché sur lui, épiait les mots ou les cris

qui auraient pu lui échapper. Il soutenait sa tête sans qu'il se

réveillât, et quelle fut sa surprise, quand il vit un cordon

enroulé autour de ce petit cou.

Il fit glisser ce cordon, fait d'une tresse de soie, afin de

saisir le noeud d'attache, et presque aussitôt il disait:

«Une médaille!...

-- Une médaille?...» répéta Max Huber.

John Cort dénoua le cordon.

Oui! une médaille en nickel, grande comme un sou, avec un nom

gravé d'un côté, un profil gravé de l'autre.

Le nom, c'était celui de Johausen; le profil, c'était celui du

docteur.

«Lui!... s'écria Max Huber, et ce gamin, décoré de l'ordre du

professeur allemand, dont nous avons retrouvé la cage vide!»

Que ces médailles eussent été répandues dans la région du

Cameroun, rien d'étonnant à cela, puisque le docteur Johausen en

avait maintes fois distribué aux Congolaises et aux Congolais.

Mais qu'un insigne de ce genre fût attaché précisément au cou de

cet étrange habitant de la forêt de l'Oubanghi...

Le village aérien · 第 9 / 15 段