l'échelle, un type entre l'anthropoïde et l'homme, avec un peu
moins d'instinct et un peu plus d'intelligence... Et si ce type
fait défaut, c'est sans doute parce qu'il n'a jamais existé...
D'ailleurs, lors même qu'il existerait, la question soulevée par
la doctrine darwinienne ne serait pas encore résolue, à mon avis
du moins...»
En ce moment, il y avait mieux à faire qu'à essayer de résoudre,
en vertu de cet axiome que la nature ne procède pas par sauts, la
question de savoir si tous les êtres vivants se raccordent entre
eux. Ce qui convenait, c'était de prendre des précautions ou des
mesures contre les manifestations hostiles d'une engeance
redoutable par sa supériorité numérique. Il eût été d'une rare
imprudence de la traiter en quantité négligeable. Ces quadrumanes
formaient une armée recrutée dans toute la population simienne de
l'Oubanghi. À leurs démonstrations, on ne pouvait se tromper, et
il faudrait bientôt se défendre à outrance.
Le foreloper observait cette bruyante agitation non sans sérieuse
inquiétude. Cela se voyait à son rude visage auquel le sang
affluait, ses épais sourcils abaissés, son regard d'une vivacité
pénétrante, son front où se creusaient de larges plis.
«Tenons-nous prêts, dit-il, la carabine chargée, les cartouches à
portée de la main, car je ne sais trop comment les choses vont
tourner...
-- Bah! un coup de fusil aura bientôt fait de disperser ces
bandes...», repartit Max Huber.
Et il épaula sa carabine.
«Ne tirez pas, monsieur Max!... s'écria Khamis. Il ne faut point
attaquer... il ne faut pas provoquer!... C'est assez d'avoir à se
défendre!
-- Mais ils commencent..., répliqua John Cort.
-- Ne ripostons que si cela devient nécessaire!...» déclara
Khamis.
L'agression ne tarda pas à s'accentuer. De la rive partaient des
pierres, des morceaux de branches, lancés par ces singes dont les
grands types sont doués d'une force colossale. Ils jetaient même
des projectiles de nature plus inoffensive, entre autres les
fruits arrachés aux arbres.
Le foreloper essaya de maintenir le radeau au milieu du rio,
presque à égale distance de l'une et de l'autre berge. Les coups
seraient moins dangereux, étant moins assurés. Le malheur était de
n'avoir aucun moyen de s'abriter contre cette attaque. En outre,
le nombre des assaillants s'accroissait, et plusieurs projectiles
avaient déjà atteint les passagers, sans trop leur faire de mal,
il est vrai.
«En voilà assez...», finit par dire Max Huber.
Et, visant un gorille qui se démenait entre les roseaux, il
l'abattit du coup.
Au bruit de la détonation répondirent des clameurs
assourdissantes. L'agression ne cessa point, les bandes ne prirent
pas la fuite. Et, en somme, à vouloir les exterminer, ces singes,
l'un après l'autre, les munitions n'y pourraient suffire. Rien
qu'à une balle par quadrumane, la réserve serait vite épuisée. Que
feraient, alors, les chasseurs, la cartouchière vide?
«Ne tirons plus, ordonna John Cort. Cela ne servirait qu'à
surexciter ces maudites bêtes! Nous en serons quittes, espérons-
le, pour quelques contusions sans importance...
-- Merci!» riposta Max Huber, qu'une pierre venait d'atteindre à
la jambe.
On continua donc de descendre, suivi par la double escorte sur les
rives, très sinueuses en cette partie du rio Johausen. En de
certains rétrécissements, elles se rapprochaient à ce point que la
largeur du lit se réduisait d'un tiers. La marche du radeau
s'accroissait alors avec la vitesse du courant.
Enfin, à la nuit close, peut-être les hostilités prendraient-elles
fin. Peut-être les assaillants se disperseraient-ils à travers la
forêt. Dans tous les cas, s'il le fallait, au lieu de s'arrêter
pour la halte du soir, Khamis se risquerait à naviguer toute la
nuit. Or, il n'était que quatre heures, et, jusqu'à sept, la
situation resterait très inquiétante.
En effet, ce qui l'aggravait, c'est que le radeau n'était pas à
l'abri d'un envahissement. Si les singes, pas plus que les chats,
n'aiment l'eau, s'il n'y avait pas à craindre qu'ils se missent à
la nage, la disposition des ramures au-dessus de la rivière leur
permettait, en divers endroits, de s'aventurer par ces ponts de
branches et de lianes, puis de se laisser choir sur la tête de
Khamis et de ses compagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces
bêtes aussi agiles que malfaisantes.
Ce fut même la manoeuvre que cinq ou six grands gorilles tentèrent
vers cinq heures, à un coude de la rivière où se joignait le
branchage des bombax. Ces animaux, postés à cinquante pas en aval,
attendaient le radeau au passage.
John Cort les signala, et il n'y avait pas à se méprendre sur
leurs intentions.
«Ils vont nous tomber dessus, s'écria Max Huber, et si nous ne les
forçons pas à décamper...
-- Feu!» commanda le foreloper.
Trois détonations retentirent. Trois singes, mortellement touchés,
après avoir essayé de se raccrocher aux branches, s'abattirent
dans le rio.
Au milieu de clameurs plus violentes, une vingtaine de quadrumanes
s'engagèrent entre les lianes, prêts à se précipiter.
On dut prestement recharger les armes et tirer sans perdre un
instant. Une fusillade assez nourrie s'ensuivit. Dix ou douze
gorilles et chimpanzés furent blessés avant que le radeau se
trouvât sous le pont végétal et, découragés, leurs congénères
s'enfuirent sur les rives.
Une réflexion qui vint à l'esprit, c'est que, si le professeur
Garner se fût installé dans ces profondeurs de la grande forêt,
son sort aurait été celui du docteur Johausen. En admettant que ce
dernier eût été accueilli par la population forestière de la même
façon que Khamis, John Cort et Max Huber, en fallait-il davantage
pour expliquer sa disparition? Toutefois, en cas d'agression, on
eût dû en retrouver les témoignages non équivoques. Grâce aux
instincts destructeurs des singes, la cage ne serait pas restée
intacte, et il n'y en aurait eu que les débris à la place qu'elle
occupait.
Après tout, à cette heure, le plus urgent n'était pas de
s'inquiéter du docteur allemand, mais de ce qu'il adviendrait du
radeau. Précisément, la largeur du rio diminuait peu à peu. À cent
pas sur la droite, en avant d'une pointe, l'eau tourbillonnante
indiquait un fort remous. Si le radeau y tombait, ne subissant
plus l'action du courant détourné par la pointe, il serait drossé
contre la berge. Khamis pouvait bien avec sa godille le maintenir
au fil de l'eau, mais l'obliger à s'écarter du remous, ce serait
difficile. Les singes de la rive droite viendraient l'assaillir en
grand nombre. Aussi les mettre en fuite à coups de fusil
s'imposait-il. Les carabines se mirent donc de la partie au moment
où le radeau commençait à tourner sur lui-même.
Un instant après, la bande avait disparu. Ce n'étaient pas les
balles, ce n'étaient pas les détonations qui l'avaient dispersée.
Depuis une heure, un orage montait vers le zénith. Les nuages
blafards couvraient maintenant le ciel. À ce moment, les éclairs
embrasèrent l'espace, et le météore se déchaîna avec cette
prodigieuse rapidité, particulière aux basses latitudes. À ces
formidables éclats de la foudre, les quadrumanes ressentirent ce
trouble instinctif que produit sur tous les animaux l'influence
électrique. Ils prirent peur, ils allèrent chercher sous de plus
épais massifs un abri contre ces coruscations aveuglantes, ce
formidable déchirement des nues. En quelques minutes, les deux
berges furent désertes, et, de cette bande, il ne resta qu'une
vingtaine de corps, sans vie, étendus entre les roseaux des
berges.
CHAPITRE X
_Ngora!_
Le lendemain, le ciel rasséréné -- on pourrait dire épousseté par
le puissant plumeau des orages -- arrondissait sa voûte d'un bleu
cru au-dessus de la cime des arbres. Au lever du soleil, les fines
gouttelettes des feuilles et des herbes se volatilisèrent. Le sol,
très rapidement asséché, se prêtait au cheminement en forêt. Mais
il n'était pas question de reprendre à pied la route du sud-ouest.
Si le rio Johausen ne s'écartait pas de cette direction, Khamis ne
doutait plus d'atteindre en une vingtaine de jours le bassin de
l'Oubanghi.
Le violent trouble atmosphérique, ses milliers d'éclairs, ses
roulements prolongés, ses chutes de foudre, n'avaient cessé qu'à
trois heures du matin. Après avoir accosté la berge à travers le
remous, le radeau avait trouvé un abri. En cet endroit se dressait
un énorme baobab dont le tronc, évidé à l'intérieur, ne tenait
plus que par son écorce. Khamis et ses compagnons, en se serrant,
y auraient place. On y transporta le modeste matériel, ustensiles,
armes, munitions, qui n'eut point à souffrir des rafales et dont
le rembarquement s'effectua à l'heure du départ.
«Ma foi, il est venu à propos, cet orage!» observa John Cort, qui
s'entretenait avec Max, tandis que le foreloper disposait les
restes du gibier pour ce premier repas.
Tout en causant, les deux jeunes gens s'occupaient à nettoyer
leurs carabines, travail indispensable après la fusillade très
vive de la veille.
Entre temps, Llanga furetait au milieu des roseaux et des herbes,
à la recherche des nids et des oeufs.
«Oui, mon cher John, l'orage est venu à propos, dit Max Huber, et
fasse le ciel que ces abominables bêtes ne s'avisent pas de
reparaître maintenant qu'il est dissipé!... Dans tous les cas,
tenons-nous sur nos gardes.»
Khamis n'était pas sans avoir eu cette crainte qu'au lever du jour
les quadrumanes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d'abord
il fut rassuré: on n'entendait aucun bruit suspect à mesure que
l'aube pénétrait le sous-bois.
«J'ai parcouru la rive sur une centaine de pas, et je n'ai aperçu
aucun singe, assura John Cort...
-- C'est de bon augure, répondit Max Huber, et j'espère utiliser
désormais nos cartouches autrement qu'à nous défendre contre des
macaques!... J'ai cru que toute notre réserve allait y passer...
-- Et comment aurions-nous pu la renouveler? reprit John Cort...
Il ne faut pas compter sur une seconde cage pour se ravitailler de
balles, de poudres et de plomb...
-- Eh! s'écria Max Huber, quand je songe que le docteur voulait
établir des relations sociales avec de pareils êtres!... Le joli
monde!... Quant à découvrir quels termes ils emploient pour
s'inviter à dîner et comment ils se disent bonjour ou bonsoir, il
faut vraiment être un professeur Garner, comme il y en a quelques-
uns en Amérique... ou un docteur Johausen, comme il y en a
quelques-uns en Allemagne, et peut-être même en France...
-- En France, Max?...
-- Oh! si l'on cherchait parmi les savants de l'Institut ou de la
Sorbonne, on trouverait bien quelque idio...
-- Idiot!... répéta John Cort en protestant.
-- Idiomographe, acheva Max Huber, qui serait capable de venir
dans les forêts congolaises recommencer les tentatives du
professeur Garner et du docteur Johausen!
-- En tout cas, mon cher Max, si l'on est rassuré sur le compte du
premier, qui paraît avoir rompu tout rapport avec la société des
macaques, il n'en est pas ainsi du second, et je crains bien
que...
-- Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os!...
poursuivit Max Huber. À la façon dont ils nous ont accueillis
hier, on peut juger si ce sont des êtres civilisés et s'il est
possible qu'ils le deviennent jamais!
-- Voyez-vous, Max, j'imagine que les bêtes sont destinées à
rester bêtes...
-- Et les hommes aussi!... répliqua Max Huber en riant. N'empêche
que j'ai un gros regret de revenir à Libreville sans rapporter des
nouvelles du docteur...
-- D'accord, mais l'important pour nous serait d'avoir pu
traverser cette interminable forêt...
-- Ça se fera...
-- Soit, mais je voudrais que ce fût fait!»
Du reste, le parcours ne présentait plus que des chances assez
heureuses, puisque le radeau n'avait qu'à s'abandonner au courant.
Encore convenait-il que le lit du rio Johausen ne fût pas
embarrassé de rapides, coupé de barrages, interrompu par des
chutes. C'est ce que redoutait surtout le foreloper.
En ce moment, il appela ses compagnons pour le déjeuner. Llanga
revint presque aussitôt, rapportant quelques oeufs de canard, qui
furent réservés pour le repas de midi. Grâce au morceau
d'antilope, il n'y aurait pas lieu de renouveler la provision de
gibier avant la halte de la méridienne.
«Eh! j'y songe, suggéra John Cort, pour ne pas avoir inutilement
dépensé nos munitions, pourquoi ne pas se nourrir de la chair des
singes?...
-- Ah! pouah! fit Max Huber.
-- Voyez ce dégoûté!...
-- Quoi, mon cher John, des côtelettes de gorille, des filets de
gibbons, des gigots de chimpanzés... toute une fricassée de
mandrilles...
-- Ce n'est pas mauvais, affirma Khamis. Les indigènes ne font
point fi d'une grillade de ce genre.
-- Et j'en mangerais au besoin..., dit John Cort.
-- Anthropophage! s'écria Max Huber. Manger presque son
semblable...
-- Merci, Max!...»
En fin de compte, on abandonna aux oiseaux de proie les
quadrumanes tués pendant la bataille. La forêt de l'Oubanghi
possédait assez de ruminants et de volailles pour que l'on ne fît
pas aux représentants de l'espèce simienne l'honneur de les
introduire dans un estomac humain.
Khamis éprouva de sérieuses difficultés à tirer le radeau du
remous et à doubler la pointe.
Tous donnèrent la main à cette manoeuvre, qui demanda près d'une
heure. On avait dû couper de jeunes baliveaux, puis les ébrancher
afin d'en faire des espars au moyen desquels on s'écarta de la
berge. Le remous y maintenant le radeau, si la bande fût revenue à
cette heure, il n'aurait pas été possible d'éviter son attaque en
se rejetant dans le courant. Sans doute, ni le foreloper ni ses
compagnons ne fussent sortis sains et saufs de cette lutte trop
inégale.
Bref, après mille efforts, le radeau dépassa l'extrémité de la
pointe et commença à redescendre le cours du rio Johausen.
La journée promettait d'être belle. Aucun symptôme d'orage à
l'horizon, aucune menace de pluie. En revanche, une averse de
rayons solaires tombait d'aplomb, et la chaleur aurait été torride
sans une vive brise du nord, dont le radeau se fût fort aidé, s'il
eût possédé une voile.
La rivière s'élargissait graduellement à mesure qu'elle se
dirigeait vers le sud-ouest. Plus de berceau s'étendant sur son
lit, plus de branches s'enchevêtrant d'une rive à l'autre. En ces
conditions, la réapparition des quadrumanes sur les deux berges
n'aurait pas présenté les mêmes dangers que la veille. D'ailleurs,
ils ne se montrèrent pas.
Les bords du rio, cependant, n'étaient pas déserts. Nombre
d'oiseaux aquatiques les animaient de leurs cris et de leurs vols,
canards, outardes, pélicans, martins-pêcheurs et multiples
échantillons d'échassiers.
John Cort abattit plusieurs couples de ces volatiles, qui
servirent au repas de midi, avec les oeufs dénichés par le jeune
indigène. Au surplus, afin de regagner le temps perdu, on ne fit
pas halte à l'heure habituelle et la première partie de la journée
s'écoula sans le moindre incident.
Dans l'après-midi, il se produisit une alerte, non sans sérieux
motifs:
Il était quatre heures environ lorsque Khamis, qui tenait la
godille à l'arrière, pria John Cort de le remplacer, et vint se
poster debout à l'avant.
Max Huber se releva, s'assura que rien ne menaçait ni sur la rive
droite ni sur la rive gauche et dit au foreloper:
«Que regardez-vous donc?
-- Cela.»
Et, de la main, Khamis indiquait en aval une assez violente
agitation des eaux.
«Encore un remous, dit Max Huber, ou plutôt une sorte de maëlstrom
de rivière!... Attention, Khamis, à ne point tomber là dedans...
-- Ce n'est pas un remous, affirma le foreloper.
-- Et qu'est-ce donc?...»
À cette demande répondit presque aussitôt une sorte de jet liquide
qui monta d'une dizaine de pieds au-dessus de la surface du rio.
Et Max Huber, très surpris, de s'écrier:
«Est-ce que, par hasard, il y aurait des baleines dans les fleuves
de l'Afrique centrale?...
-- Non... des hippopotames», répliqua le foreloper.
Un souffle bruyant se fit entendre à l'instant où émergeait une
tête énorme avec des mâchoires armées de fortes défenses, et, pour
employer des comparaisons singulières, mais justes, «un intérieur
de bouche semblable à une masse de viande de boucherie, et des
yeux comparables à la lucarne d'une chaumière hollandaise!» Ainsi
se sont exprimés dans leurs récits quelques voyageurs
particulièrement imaginatifs.
De ces hippopotames, on en rencontre depuis le cap de Bonne-
Espérance jusqu'au vingt-troisième degré de latitude nord. Ils
fréquentent la plupart des rivières de ces vastes régions, les
marais et les lacs. Toutefois, suivant une remarque qui a été
faite, si le rio Johausen eût été tributaire de la Méditerranée, -
- ce qui ne se pouvait, -- il n'y aurait pas eu à se préoccuper
des attaques de ces amphibies, car ils ne s'y montrent jamais,
sauf dans le haut Nil.
L'hippopotame est un animal redoutable, bien que doux de
caractère. Pour une raison ou pour une autre, lorsqu'il est
surexcité, sous l'empire de la douleur, à l'instant où il vient
d'être harponné, il s'exaspère, il se précipite avec fureur contre
les chasseurs, il les poursuit le long des berges, il fonce sur
les canots, qu'il est de taille à chavirer, et de force à crever,
avec ses mâchoires assez puissantes pour couper un bras ou une
jambe.
Certes, aucun passager du radeau -- pas même Max Huber, si enragé
qu'il fût de prouesses cynégétiques -- ne devait avoir la pensée
de s'attaquer à un tel amphibie. Mais l'amphibie voudrait peut-
être les assaillir, et s'il atteignait le radeau, s'il le
heurtait, s'il l'accablait de son poids qui va parfois à deux
mille kilogrammes, s'il l'encornait de ses terribles défenses, que
deviendraient Khamis et ses compagnons...
Le courant était rapide alors, et peut-être valait-il mieux se
contenter de le suivre, au lieu de se rapprocher de l'une des
rives: l'hippopotame s'y fût dirigé après lui. À terre, il est
vrai, ses coups auraient été plus facilement évités, puisqu'il est
impropre à se mouvoir rapidement avec ses jambes courtes et
basses, son ventre énorme qui traîne sur le sol. Il tient plus du
cochon que du sanglier. Mais, à la surface du rio, le radeau
serait à sa merci. Il le mettrait en pièces, et, à supposer que
les passagers eussent, en nageant, gagné les berges, quelle
fâcheuse éventualité que celle d'être obligés à construire un
second appareil flottant!
«Tâchons de passer sans être vus, conseilla Khamis. Étendons-nous,
ne faisons aucun bruit, et soyons prêts à nous jeter à l'eau si
c'est nécessaire...
-- Je me charge de toi, Llanga», dit Max Huber.
On suivit le conseil du foreloper, et chacun se coucha sur le
radeau que le courant entraînait avec une certaine rapidité. Dans
cette position, peut-être y avait-il chance de ne point être
aperçus par l'hippopotame.
Et ce fut un grand souffle, une sorte de grognement de porc, que
tous quatre entendirent quelques instants après, quand les
secousses indiquèrent qu'ils franchissaient les eaux troublées par
l'énorme animal.
Il y eut quelques secondes de vive anxiété. Le radeau allait-il
être soulevé par la tête du monstre ou immergé sous sa lourde
masse?...
Khamis, John Cort et Max Huber ne furent rassurés qu'au moment où
l'agitation des eaux eut cessé, en même temps que diminuait
l'intensité du souffle dont ils avaient senti les chaudes
émanations au passage. Ils se relevèrent alors et ne virent plus
l'amphibie qui s'était replongé dans les basses couches du rio.
Certes, des chasseurs habitués à lutter contre l'éléphant, qui
venaient de faire campagne avec la caravane d'Urdax, n'auraient
pas dû s'effrayer de la rencontre d'un hippopotame. Plusieurs fois
ils avaient attaqué ces animaux au milieu des marais du haut
Oubanghi, mais dans des conditions plus favorables. À bord de ce
fragile assemblage de planches dont la perte eût été si
regrettable, on admettra leurs appréhensions, et ce fut heureux
qu'ils eussent évité les attaques de la formidable bête.
Le soir, Khamis s'arrêta à l'embouchure d'un ruisseau de la rive
gauche. On n'eût pu mieux choisir pour la nuit, au pied d'un
bouquet de bananiers, dont les larges feuilles formaient abri. À
cette place, la grève était couverte de mollusques comestibles,
qui furent recueillis et mangés crus ou cuits, suivant l'espèce.
Quant aux bananes, leur goût sauvage laissait à désirer.
Heureusement, l'eau du ruisselet, mélangée du suc de ces fruits,
fournit une boisson assez rafraîchissante.
«Tout cela serait parfait, dit Max Huber, si nous étions certains
de dormir tranquillement... Par malheur, il y a ces maudits
insectes qui se garderont bien de nous épargner... Faute de
moustiquaire, nous nous réveillerons pointillés de piqûres!»
Et, en vérité, c'est ce qui serait arrivé si Llanga n'avait trouvé
le moyen de chasser ces myriades de moustiques réunis en nuées
bourdonnantes.
Il s'était éloigné en remontant le long du ruisseau, lorsque sa
voix se fit entendre à courte distance.
Khamis le rejoignit aussitôt et Llanga lui montra sur la grève des
tas de bouses sèches, laissées par les ruminants, antilopes,
cerfs, buffles et autres, qui venaient d'habitude se désaltérer à
cette place.
Or, de mêler ces bouses à un foyer flambant -- ce qui produit une
épaisse fumée d'une âcreté particulière -- c'est le meilleur moyen
et peut-être le seul d'éloigner les moustiques. Les indigènes
l'emploient toutes les fois qu'ils le peuvent et s'en trouvent
bien.
L'instant d'après, un gros tas s'élevait au pied des bananiers. Le
feu fut ravivé avec du bois mort. Le foreloper y jeta plusieurs
bouses. Un nuage de fumée se dégagea et l'air fut aussitôt nettoyé
de ces insupportables insectes.
Le foyer dut être entretenu pendant toute la nuit par John Cort,
Max Huber et Khamis, qui veillèrent tour à tour. Aussi, le matin
venu, bien remis grâce à un bon sommeil, ils reprirent dès le
petit jour la descente du rio Johausen.
Rien n'est variable comme le temps sous ce climat de l'Afrique du
centre. Au ciel clair de la veille succédait un ciel grisâtre qui
promettait une journée pluvieuse. Il est vrai, comme les nuages se
tenaient dans les basses zones, il ne tomba qu'une pluie fine,
simple poussière liquide, néanmoins fort désagréable à recevoir.
Par bonheur, Khamis avait eu une excellente idée. Ces feuilles de
bananier, de l'espèce «enseté», sont peut-être les plus grandes de
tout le règne végétal. Les noirs s'en servent pour la toiture de
leurs paillotes. Rien qu'avec une douzaine, on pouvait établir une
sorte de taud au centre du radeau, en liant leurs queues au moyen
de lianes. C'est ce que le foreloper avait fait avant de partir.
Les passagers se trouvaient donc à couvert contre cette pluie
ténue, qui glissait sur les feuilles d'enseté.
Pendant la première partie de la journée se montrèrent quelques
singes le long de la rive droite, une vingtaine de grande taille,
qui semblaient enclins à reprendre les hostilités de l'avant-
veille. Le plus sage était d'éviter tout contact avec eux, et on y
parvint en maintenant le radeau le long de la rive gauche, moins
fréquentée par les bandes de quadrumanes.
John Cort fit judicieusement observer que les relations devaient
être rares entre les tribus simiennes des deux rives, puisque la
communication ne s'établissait que par les ponts de branchages et
de lianes, malaisément praticables même à des singes.
On «brûla» la halte de la méridienne, et, dans l'après-midi, le
radeau ne s'arrêta qu'une seule fois, afin d'embarquer une
antilope sassaby que John Cort avait abattue derrière un fouillis
de roseaux, près d'un coude de la rivière.
À ce coude, le rio Johausen, obliquant vers le sud-est, modifiait
presque à angle droit sa direction habituelle. Cela ne laissa pas
d'inquiéter Khamis de se voir ainsi rejeté à l'intérieur de la
forêt, alors que le terme du voyage se trouvait à l'opposé, du
côté de l'Atlantique. Évidemment, on ne pouvait mettre en doute
que le rio Johausen fût un tributaire de l'Oubanghi, mais d'aller
chercher ce confluent à quelques centaines de kilomètres, au
centre du Congo indépendant, quel immense détour! Heureusement,
après une heure de navigation, le foreloper, grâce à son instinct
d'orientation, -- car le soleil ne se montrait pas, -- reconnut
que le cours d'eau reprenait sa direction première. Il était donc
permis d'espérer qu'il entraînerait le radeau jusqu'à la limite du
Congo français, d'où il serait aisé de gagner Libreville.