la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, à
l'extrémité de la clairière... Singes nombreux, chimpanzés,
gorilles._
_13 août. -- Installation complète... Pris possession de la
cabane... Environs absolument déserts... Nulle trace d'êtres
humains, indigènes ou autres... Gibier aquatique très abondant...
Cours d'eau poissonneux... Bien abrités dans la cabane pendant une
bourrasque._
_25 août. -- Vingt-sept jours écoulés... Existence organisée
régulièrement... Quelques hippopotames à la surface de la rivière,
mais aucune agression de leur part... Élans et antilopes
abattus... Grands singes venus la nuit dernière à proximité de la
cabane... De quelle espèce sont-ils? cela n'a pu être encore
reconnu... Ils n'ont pas fait de démonstrations hostiles, tantôt
courant sur le sol, tantôt juchés dans les arbres... Cru entrevoir
un feu à quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux à
vérifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils échangent
entre eux quelques phrases... Un petit a dit: «Ngora!... Ngora!...
Ngora!...» mot que les indigènes emploient pour désigner la
mère._
Llanga écoutait attentivement ce que lisait son ami John, et, à ce
moment, il s'écria:
«Oui... oui... ngora... ngora... mère... ngora... ngora!...»
À ce mot relevé par le docteur Johausen et répété par le jeune
garçon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit
précédente, il avait frappé son oreille? Croyant à une illusion, à
une erreur, il n'avait rien dit à ses compagnons de cet incident.
Mais, après l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre
au courant. Et comme Max Huber s'écriait:
«Décidément, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?...
Des singes qui parlent...
-- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi
aussi, entendu ce mot de «ngora!», affirma John Cort.
Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait été prononcé
d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il
était de garde.
«Tiens, tiens, fit Max Huber, voilà qui ne laisse pas d'être
extraordinaire...
-- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?...» répliqua John
Cort.
Khamis avait écouté ce récit. Vraisemblablement, ce qui paraissait
intéresser le Français et l'Américain le laissait assez froid. Les
faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec
indifférence. L'essentiel, c'était que le docteur eût construit un
radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa
cage abandonnée. Quant à savoir ce qu'étaient devenus son
serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y eût lieu
de s'en inquiéter, encore moins que l'on pût avoir la pensée de se
lancer à travers la grande forêt pour découvrir leurs traces, au
risque d'être enlevé comme ils l'avaient été sans doute. Donc, si
Max Huber et John Cort proposaient de se mettre à leur recherche,
il s'emploierait à les en dissuader, il leur rappellerait que le
seul parti à prendre était de continuer le voyage de retour en
descendant le cours d'eau jusqu'à l'Oubanghi.
La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait
être faite avec chance de succès... De quel côté se fût-on dirigé
pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice
eût existé, peut-être John Cort eût-il regardé comme un devoir
d'aller à son secours, peut-être Max Huber se fût-il considéré
comme l'instrument de son salut, désigné par la Providence?...
Mais rien, rien que ces phrases morcelées du carnet et dont la
dernière figurait sous la date du 25 août, rien que des pages
blanches qui furent vainement feuilletées jusqu'à la dernière!...
Aussi John Cort de conclure:
«Il est indubitable que le docteur est arrivé en cet endroit un 9
août et que ses notes s'arrêtent au 25 du même mois. S'il n'a plus
écrit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une
autre, il avait quitté sa cabane où il n'était resté que treize
jours...
-- Et, ajouta Khamis, il n'est guère possible d'imaginer ce qu'il
a pu devenir.
-- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux...
-- Oh! cher ami, vous l'êtes à un rare degré...
-- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette énigme...
-- Partons», se contenta de dire le foreloper.
En effet, il n'y avait pas à s'attarder. Mettre le radeau en état
de quitter la clairière, descendre le rio, cela s'imposait. Si,
plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expédition au
profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrêmes
limites de la grande forêt, cela se pourrait faire dans des
conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre
part.
Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins.
Peut-être y trouverait-il quelque objet à utiliser. Ce ne serait
pas là acte d'indélicatesse, car, après deux ans d'absence,
comment admettre que leur possesseur reparût jamais pour les
réclamer?...
La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un
excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait
résisté aux intempéries de la mauvaise saison. La façade
antérieure, la seule qui fût treillagée, regardait l'est, moins
exposée ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier,
literie, table, chaises, coffre, eût été retrouvé intact, si on ne
l'avait emporté, et, pour tout dire, cela semblait assez
inexplicable.
Cependant, après ces deux années d'abandon, diverses réparations
auraient été nécessaires. Les planches des parois latérales
commençaient à se disjoindre, le pied des montants jouait dans la
terre humide, des indices de délabrement se manifestaient sous les
festons de lianes et de verdure.
C'était une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point
à se charger. Que cette cabane dût jamais servir de refuge à
quelque autre amateur de simiologie, c'était fort improbable. Elle
serait donc laissée telle qu'elle était.
Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le
coquemar, la tasse, l'étui à lunettes, la hachette, la boîte du
carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec
soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni
vêtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides,
lorsque dans un angle du fond, à droite, le sol, qu'il frappait du
pied, rendit un son métallique.
«Il y a quelque chose là..., dit-il.
-- Peut-être une clef?... répondit Max Huber.
-- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort.
-- Eh! mon cher John..., la clef du mystère!»
Ce n'était point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait
été enterrée à cette place et que retira Khamis. Elle ne
paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction,
il fut constaté qu'elle contenait une centaine de cartouches!
«Merci, bon docteur, s'écria Max Huber, et puissions-nous
reconnaître un jour le signalé service que vous nous aurez rendu!»
Service signalé, en effet, car ces cartouches étaient précisément
du même calibre que les carabines du foreloper et de ses deux
compagnons.
Il ne restait plus qu'à revenir au lieu de halte, et à remettre le
radeau en état de navigabilité.
«Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace
du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est
possible que tous deux aient été entraînés par les indigènes dans
les profondeurs de la forêt, mais il est possible aussi qu'ils
aient succombé en se défendant... et si leurs restes sont sans
sépulture...
-- Notre devoir serait de les ensevelir», déclara Max Huber.
Les recherches dans un rayon de cent mètres ne donnèrent pas de
résultat. On devait en conclure que l'infortuné Johausen avait été
enlevé -- et, par qui si ce n'est pas les indigènes, ceux-là mêmes
que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre
eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent
doués de la parole?...
«En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la forêt de
l'Oubanghi est fréquentée par des nomades, et nous devons nous
tenir sur nos gardes...
-- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant,
au radeau...
-- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... répliqua
Max Huber. Où peut-il être?...
-- Là où sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John
Cort.
-- Est-ce une réponse cela, John?...
-- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max.»
Lorsque tous furent de retour à la grotte, il était environ neuf
heures. Khamis s'occupa d'abord de préparer le déjeuner. Puisqu'il
disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substituât la
viande bouillie à la viande rôtie ou grillée. Ce serait une
variante au menu ordinaire. La proposition acceptée, on alluma le
feu, et, vers midi, les convives se délectèrent d'une soupe à
laquelle il ne manquait que le pain, les légumes et le sel.
Mais, avant le déjeuner, tous avaient travaillé aux réparations
du radeau comme ils y travaillèrent après. Très heureusement,
Khamis avait trouvé derrière la cabane quelques planches qui
purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs
endroits. Grosse besogne d'évitée, étant donné le manque d'outils.
Cet ensemble de madriers et de planches fut rattaché au moyen de
lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins
que des cordes d'amarrage. L'ouvrage était terminé lorsque le
soleil disparut derrière les massifs de la rive droite du rio.
Le départ avait été remis au lendemain dès l'aube. Mieux valait
passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaçait se
mit à tomber avec force vers huit heures.
Ainsi donc, après avoir retrouvé l'endroit où était venu
s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons
partiraient sans savoir ce que ledit docteur était devenu!...
Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pensée ne cessait
d'obséder Max Huber, alors qu'elle préoccupait assez peu John Cort
et laissait le foreloper tout à fait indifférent. Il allait rêver
de babouins, de chimpanzés, de gorilles, de mandrilles, de singes
parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir
affaire qu'à des indigènes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il
était! -- la grande forêt lui réapparaissait avec ses éventualités
mystérieuses, les invraisemblables hantises que lui suggéraient
ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages
perdus sous les grands arbres...
Avant de s'étendre au fond de la grotte:
«Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une
proposition à vous soumettre...
-- Laquelle, Max?...
-- C'est de faire quelque chose pour le docteur...
-- Se lancer à sa recherche?... se récria le foreloper.
-- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom à ce cours d'eau,
qui n'en a pas, je présume...»
Et voilà pourquoi le rio Johausen figurera désormais sur les
cartes modernes de l'Afrique équatoriale.
La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour à tour,
ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot
frapper leur oreille.
CHAPITRE IX
_Au courant du rio Johausen_
Il était six heures et demie du matin, lorsque, à la date du 16
mars, le radeau démarra, s'éloigna de la berge et prit le courant
du rio Johausen.
À peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages
couraient à travers les hautes zones de l'espace sous l'influence
d'un vent vif. La pluie ne menaçait plus, mais le temps
demeurerait couvert pendant toute la journée.
Khamis et ses compagnons n'auraient pas à s'en plaindre,
puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivière d'ordinaire
largement exposée aux rayons perpendiculaires du soleil.
Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept à huit pieds de
large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour
quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles.
Très réduit, d'ailleurs, ce matériel: la caisse métallique de
cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la
marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre
inférieur à celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que
pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant
dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait
lieu d'espérer que les munitions ne feraient point défaut aux
chasseurs jusqu'à leur arrivée sur les rives de l'Oubanghi.
À l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tassée,
était disposé un amas de bois sec, aisément renouvelable, pour le
cas où Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte.
À l'arrière, une forte godille, faite avec l'une des planches,
permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir
dans le sens du courant.
Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mètres, ce
courant se déplaçait avec une vitesse d'environ un kilomètre à
l'heure. À cette allure, le radeau emploierait donc de vingt à
trente jours à franchir les quatre cents kilomètres qui séparaient
le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'était à peu
près la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement
s'effectuerait presque sans fatigues.
Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio
Johausen, on ne savait à quoi s'en tenir. Ce qui fut constaté au
début, c'est que la rivière était profonde et sinueuse. Il y
aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes
ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les
circonstances.
Jusqu'à la halte de midi, la navigation s'opéra aisément. En
manoeuvrant, on évita les remous aux pointes des berges. Le radeau
ne toucha pas une seule fois, grâce a l'adresse de Khamis qui
rectifiait la direction d'un bras vigoureux.
John Cort, posté à l'avant, sa carabine près de lui, observait les
berges dans un intérêt purement cynégétique. Il songeait à
renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume
arrivât à sa portée, il serait facilement abattu. Ce fut même ce
qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un
waterbuck, espèce d'antilope qui fréquente le bord des rivières.
«Un beau coup! dit Max Huber.
-- Coup inutile, déclara John Cort, si nous ne pouvons prendre
possession de la bête...
-- Ce sera l'affaire de quelques instants», répliqua le foreloper.
Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive,
près d'une petite grève où gisait le waterbuck. L'animal dépecé,
on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains.
Entre-temps, Max Huber avait mis à profit ses talents de pêcheur,
bien qu'il n'eût à sa disposition que des engins très
rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvés dans la cage du
docteur, et, pour hameçons, des épines d'acacia amorcées avec de
petits morceaux de viande. Les poissons se décideraient-ils à
mordre, parmi ceux que l'on voyait apparaître à la surface du
rio?...
Max Huber s'était agenouillé à tribord du radeau, et Llanga, à sa
droite, suivait l'opération non sans un vif intérêt.
Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins
voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda guère à avaler
l'hameçon. Après l'avoir «pâmé», -- c'est le mot, -- ainsi que les
indigènes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max
Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce
poisson pesait bien de huit à neuf livres, et l'on peut être
certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour
s'en régaler.
À la halte de midi, le déjeuner se composa d'un filet rôti de
waterbuck et du brochet dont il ne resta que les arêtes. Pour le
dîner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon
quartier de l'antilope. Et, comme cela nécessiterait plusieurs
heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer à l'avant du
radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation
reprit sans interruption jusqu'au soir.
La pêche ne donna aucun résultat pendant l'après-midi. Vers six
heures, Khamis s'arrêta le long d'une étroite grève rocheuse,
ombragée par les basses branches d'un gommier de l'espèce krabah.
Il avait heureusement choisi le lieu de halte.
En effet, les bivalves, moules et ostracées, abondaient entre les
pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, complétèrent
agréablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de
biscuit et une pincée de sel, le repas n'eût rien laissé à
désirer.
Comme la nuit menaçait d'être sombre, le foreloper ne voulut point
s'abandonner à la dérive. Le rio Johausen chaînait parfois des
troncs énormes. Un abordage eût pu être très dommageable pour le
radeau. La couchée fut donc organisée au pied du gommier sur un
amas d'herbes. Grâce à la garde successive de John Cort, de Max
Huber et de Khamis, le campement ne reçut aucune mauvaise visite.
Seulement les cris des singes ne discontinuèrent pas depuis le
coucher du soleil jusqu'à son lever.
«Et j'ose affirmer que ceux-là ne parlaient pas!» s'écria Max
Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide
du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques
n'avaient guère épargnées.
Ce matin-là, le départ fut différé d'une grande heure. Il tombait
une violente pluie. Mieux valait éviter ces douches diluviennes
que le ciel verse si fréquemment sur la région équatoriale de
l'Afrique. L'épais feuillage du gommier préserva le campement dans
une certaine mesure non moins que le radeau accosté au pied de ses
puissantes racines. Au surplus, le temps était orageux. À la
surface de la rivière, les gouttes d'eau s'arrondissaient en
petites ampoules électriques. Quelques grondements de tonnerre
roulaient en amont sans éclairs. La grêle n'était point à
craindre, les immenses forêts de l'Afrique ayant le don d'en
détourner la chute.
Cependant l'état de l'atmosphère était assez alarmant pour que
John Cort crût devoir émettre cette observation:
«Si cette pluie ne prend pas fin, il sera préférable de demeurer
où nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos
cartouchières sont pleines, mais ce sont les vêtements de rechange
qui manquent...
-- Aussi, répliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous
habiller à la mode du pays... en peau humaine?... Voilà qui
simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son
linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses
habits!...»
La vérité est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis
avaient dû chaque matin procéder à ce lavage, faute de pouvoir se
changer.
Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une
heure. On mit ce temps à profit pour le premier déjeuner. À ce
repas figura un plat nouveau, -- le très bien venu: des oeufs
d'outarde pondus fraîchement, dénichés par Llanga et que Khamis
fit durcir à l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max
Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature eût négligé de
mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se
passer.
Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restât
orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la
rivière.
Les lignes mises à la traîne, plusieurs poissons eurent
l'obligeance de mordre à temps pour figurer au menu du repas de
midi.
Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de
rattraper le retard du matin. Sa proposition acceptée, John Cort
alluma le feu, et la marmite chanta bientôt sur les charbons
ardents. Comme il y avait encore une suffisante réserve de
waterbuck, les fusils demeurèrent muets. Et pourtant Max Huber fut
tenté plus d'une fois par quelques belles pièces, rôdant par
couples sur les rives.
Cette partie de la forêt était très giboyeuse. Sans parler des
volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Fréquemment, des
têtes de pallahs et de sassabys, qui sont une variété d'antilopes,
dressèrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des
berges. À plusieurs reprises s'approchèrent des élans de forte
taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite
taille, des koudous, de l'espèce des cerfs de l'Afrique centrale,
des cuaggas, même des girafes, dont la chair est très succulente.
Il eût été facile d'abattre quelques-unes de ces bêtes, mais à
quoi bon, puisque la nourriture était assurée jusqu'au
lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le
radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer à son ami.
«Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me
monte de lui-même à la joue, lorsque je vois de si beaux coups à
ma portée.»
Toutefois, comme ce n'eût été que tirer pour tirer, et bien que
cette considération ne soit pas pour arrêter un vrai chasseur, Max
Huber intima l'ordre à sa carabine de se tenir tranquille, de ne
point s'épauler d'elle-même. Les alentours ne retentirent donc pas
de détonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement
le cours du rio Johausen.
Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se
dédommager dans l'après-midi. Les armes à feu durent faire
entendre leur voix -- la voix de la défensive, sinon celle de
l'offensive.
Depuis le matin, une dizaine de kilomètres avaient été franchis.
La rivière dessinait alors de capricieuses sinuosités, bien que sa
direction générale se maintînt toujours vers le sud-ouest. Ses
berges, très accidentées, présentaient une bordure d'arbres
énormes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait à
la surface du rio.
Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'eût pas diminué,
qu'elle atteignît parfois de cinquante à soixante mètres, les
basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un
berceau de verdure sous lequel murmurait un léger clapotis.
Quantité de ces branches enchevêtrées à leur extrémité, se
rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont végétal sur
lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes,
auraient pu se transporter d'une rive à l'autre.
Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonné les basses zones
de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient
à pic sur la rivière.
Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprécier cette
navigation sous un épais dôme de verdure. Elle leur rappelait le
cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses,
sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaillé
de siziphus et autres herbes épineuses.
«Décidément, c'est un parc, cette forêt de l'Oubanghi, déclara
John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux
courantes!... On se croirait dans la région du Parc-National des
États-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!...
-- Un parc où pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est
à croire que toute la gent simienne s'y est donné rendez-vous!...
Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, où chimpanzés,
gorilles, gibbons, règnent en toute souveraineté!»
Ce qui justifiait cette observation, c'était l'énorme quantité de
ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les
arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la forêt.
Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si
turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de
sauts, que de culbutes, et quelle série de grimaces un photographe
aurait pu saisir avec son objectif!
«Après tout, ajouta Max Huber, rien que de très naturel!... Est-ce
que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les
indigènes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis,
bien entendu, -- j'estime que la différence est mince...
-- Elle est tout juste, répliqua John Cort, de ce qui distingue
l'homme de l'animal, l'être pourvu d'intelligence de l'être qui
n'est soumis qu'aux impersonnalités de l'instinct...
-- Celui-ci infiniment plus sûr que celle-là, mon cher John!
-- Je n'y contredis pas, Max. Mais ces deux facteurs de la vie
sont séparés par un abîme et, tant qu'on ne l'aura pas comblé,
l'école transformiste ne sera pas fondée à prétendre que l'homme
descend du singe...