_10 août. -- Débarqué le matériel... Place choisie pour remonter

la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, à

l'extrémité de la clairière... Singes nombreux, chimpanzés,

gorilles._

_13 août. -- Installation complète... Pris possession de la

cabane... Environs absolument déserts... Nulle trace d'êtres

humains, indigènes ou autres... Gibier aquatique très abondant...

Cours d'eau poissonneux... Bien abrités dans la cabane pendant une

bourrasque._

_25 août. -- Vingt-sept jours écoulés... Existence organisée

régulièrement... Quelques hippopotames à la surface de la rivière,

mais aucune agression de leur part... Élans et antilopes

abattus... Grands singes venus la nuit dernière à proximité de la

cabane... De quelle espèce sont-ils? cela n'a pu être encore

reconnu... Ils n'ont pas fait de démonstrations hostiles, tantôt

courant sur le sol, tantôt juchés dans les arbres... Cru entrevoir

un feu à quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux à

vérifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils échangent

entre eux quelques phrases... Un petit a dit: «Ngora!... Ngora!...

Ngora!...» mot que les indigènes emploient pour désigner la

mère._

Llanga écoutait attentivement ce que lisait son ami John, et, à ce

moment, il s'écria:

«Oui... oui... ngora... ngora... mère... ngora... ngora!...»

À ce mot relevé par le docteur Johausen et répété par le jeune

garçon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit

précédente, il avait frappé son oreille? Croyant à une illusion, à

une erreur, il n'avait rien dit à ses compagnons de cet incident.

Mais, après l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre

au courant. Et comme Max Huber s'écriait:

«Décidément, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?...

Des singes qui parlent...

-- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi

aussi, entendu ce mot de «ngora!», affirma John Cort.

Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait été prononcé

d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il

était de garde.

«Tiens, tiens, fit Max Huber, voilà qui ne laisse pas d'être

extraordinaire...

-- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?...» répliqua John

Cort.

Khamis avait écouté ce récit. Vraisemblablement, ce qui paraissait

intéresser le Français et l'Américain le laissait assez froid. Les

faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec

indifférence. L'essentiel, c'était que le docteur eût construit un

radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa

cage abandonnée. Quant à savoir ce qu'étaient devenus son

serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y eût lieu

de s'en inquiéter, encore moins que l'on pût avoir la pensée de se

lancer à travers la grande forêt pour découvrir leurs traces, au

risque d'être enlevé comme ils l'avaient été sans doute. Donc, si

Max Huber et John Cort proposaient de se mettre à leur recherche,

il s'emploierait à les en dissuader, il leur rappellerait que le

seul parti à prendre était de continuer le voyage de retour en

descendant le cours d'eau jusqu'à l'Oubanghi.

La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait

être faite avec chance de succès... De quel côté se fût-on dirigé

pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice

eût existé, peut-être John Cort eût-il regardé comme un devoir

d'aller à son secours, peut-être Max Huber se fût-il considéré

comme l'instrument de son salut, désigné par la Providence?...

Mais rien, rien que ces phrases morcelées du carnet et dont la

dernière figurait sous la date du 25 août, rien que des pages

blanches qui furent vainement feuilletées jusqu'à la dernière!...

Aussi John Cort de conclure:

«Il est indubitable que le docteur est arrivé en cet endroit un 9

août et que ses notes s'arrêtent au 25 du même mois. S'il n'a plus

écrit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une

autre, il avait quitté sa cabane où il n'était resté que treize

jours...

-- Et, ajouta Khamis, il n'est guère possible d'imaginer ce qu'il

a pu devenir.

-- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux...

-- Oh! cher ami, vous l'êtes à un rare degré...

-- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette énigme...

-- Partons», se contenta de dire le foreloper.

En effet, il n'y avait pas à s'attarder. Mettre le radeau en état

de quitter la clairière, descendre le rio, cela s'imposait. Si,

plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expédition au

profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrêmes

limites de la grande forêt, cela se pourrait faire dans des

conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre

part.

Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins.

Peut-être y trouverait-il quelque objet à utiliser. Ce ne serait

pas là acte d'indélicatesse, car, après deux ans d'absence,

comment admettre que leur possesseur reparût jamais pour les

réclamer?...

La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un

excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait

résisté aux intempéries de la mauvaise saison. La façade

antérieure, la seule qui fût treillagée, regardait l'est, moins

exposée ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier,

literie, table, chaises, coffre, eût été retrouvé intact, si on ne

l'avait emporté, et, pour tout dire, cela semblait assez

inexplicable.

Cependant, après ces deux années d'abandon, diverses réparations

auraient été nécessaires. Les planches des parois latérales

commençaient à se disjoindre, le pied des montants jouait dans la

terre humide, des indices de délabrement se manifestaient sous les

festons de lianes et de verdure.

C'était une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point

à se charger. Que cette cabane dût jamais servir de refuge à

quelque autre amateur de simiologie, c'était fort improbable. Elle

serait donc laissée telle qu'elle était.

Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le

coquemar, la tasse, l'étui à lunettes, la hachette, la boîte du

carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec

soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni

vêtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides,

lorsque dans un angle du fond, à droite, le sol, qu'il frappait du

pied, rendit un son métallique.

«Il y a quelque chose là..., dit-il.

-- Peut-être une clef?... répondit Max Huber.

-- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort.

-- Eh! mon cher John..., la clef du mystère!»

Ce n'était point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait

été enterrée à cette place et que retira Khamis. Elle ne

paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction,

il fut constaté qu'elle contenait une centaine de cartouches!

«Merci, bon docteur, s'écria Max Huber, et puissions-nous

reconnaître un jour le signalé service que vous nous aurez rendu!»

Service signalé, en effet, car ces cartouches étaient précisément

du même calibre que les carabines du foreloper et de ses deux

compagnons.

Il ne restait plus qu'à revenir au lieu de halte, et à remettre le

radeau en état de navigabilité.

«Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace

du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est

possible que tous deux aient été entraînés par les indigènes dans

les profondeurs de la forêt, mais il est possible aussi qu'ils

aient succombé en se défendant... et si leurs restes sont sans

sépulture...

-- Notre devoir serait de les ensevelir», déclara Max Huber.

Les recherches dans un rayon de cent mètres ne donnèrent pas de

résultat. On devait en conclure que l'infortuné Johausen avait été

enlevé -- et, par qui si ce n'est pas les indigènes, ceux-là mêmes

que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre

eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent

doués de la parole?...

«En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la forêt de

l'Oubanghi est fréquentée par des nomades, et nous devons nous

tenir sur nos gardes...

-- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant,

au radeau...

-- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... répliqua

Max Huber. Où peut-il être?...

-- Là où sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John

Cort.

-- Est-ce une réponse cela, John?...

-- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max.»

Lorsque tous furent de retour à la grotte, il était environ neuf

heures. Khamis s'occupa d'abord de préparer le déjeuner. Puisqu'il

disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substituât la

viande bouillie à la viande rôtie ou grillée. Ce serait une

variante au menu ordinaire. La proposition acceptée, on alluma le

feu, et, vers midi, les convives se délectèrent d'une soupe à

laquelle il ne manquait que le pain, les légumes et le sel.

Mais, avant le déjeuner, tous avaient travaillé aux réparations

du radeau comme ils y travaillèrent après. Très heureusement,

Khamis avait trouvé derrière la cabane quelques planches qui

purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs

endroits. Grosse besogne d'évitée, étant donné le manque d'outils.

Cet ensemble de madriers et de planches fut rattaché au moyen de

lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins

que des cordes d'amarrage. L'ouvrage était terminé lorsque le

soleil disparut derrière les massifs de la rive droite du rio.

Le départ avait été remis au lendemain dès l'aube. Mieux valait

passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaçait se

mit à tomber avec force vers huit heures.

Ainsi donc, après avoir retrouvé l'endroit où était venu

s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons

partiraient sans savoir ce que ledit docteur était devenu!...

Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pensée ne cessait

d'obséder Max Huber, alors qu'elle préoccupait assez peu John Cort

et laissait le foreloper tout à fait indifférent. Il allait rêver

de babouins, de chimpanzés, de gorilles, de mandrilles, de singes

parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir

affaire qu'à des indigènes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il

était! -- la grande forêt lui réapparaissait avec ses éventualités

mystérieuses, les invraisemblables hantises que lui suggéraient

ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages

perdus sous les grands arbres...

Avant de s'étendre au fond de la grotte:

«Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une

proposition à vous soumettre...

-- Laquelle, Max?...

-- C'est de faire quelque chose pour le docteur...

-- Se lancer à sa recherche?... se récria le foreloper.

-- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom à ce cours d'eau,

qui n'en a pas, je présume...»

Et voilà pourquoi le rio Johausen figurera désormais sur les

cartes modernes de l'Afrique équatoriale.

La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour à tour,

ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot

frapper leur oreille.

CHAPITRE IX

_Au courant du rio Johausen_

Il était six heures et demie du matin, lorsque, à la date du 16

mars, le radeau démarra, s'éloigna de la berge et prit le courant

du rio Johausen.

À peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages

couraient à travers les hautes zones de l'espace sous l'influence

d'un vent vif. La pluie ne menaçait plus, mais le temps

demeurerait couvert pendant toute la journée.

Khamis et ses compagnons n'auraient pas à s'en plaindre,

puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivière d'ordinaire

largement exposée aux rayons perpendiculaires du soleil.

Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept à huit pieds de

large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour

quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles.

Très réduit, d'ailleurs, ce matériel: la caisse métallique de

cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la

marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre

inférieur à celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que

pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant

dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait

lieu d'espérer que les munitions ne feraient point défaut aux

chasseurs jusqu'à leur arrivée sur les rives de l'Oubanghi.

À l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tassée,

était disposé un amas de bois sec, aisément renouvelable, pour le

cas où Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte.

À l'arrière, une forte godille, faite avec l'une des planches,

permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir

dans le sens du courant.

Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mètres, ce

courant se déplaçait avec une vitesse d'environ un kilomètre à

l'heure. À cette allure, le radeau emploierait donc de vingt à

trente jours à franchir les quatre cents kilomètres qui séparaient

le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'était à peu

près la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement

s'effectuerait presque sans fatigues.

Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio

Johausen, on ne savait à quoi s'en tenir. Ce qui fut constaté au

début, c'est que la rivière était profonde et sinueuse. Il y

aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes

ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les

circonstances.

Jusqu'à la halte de midi, la navigation s'opéra aisément. En

manoeuvrant, on évita les remous aux pointes des berges. Le radeau

ne toucha pas une seule fois, grâce a l'adresse de Khamis qui

rectifiait la direction d'un bras vigoureux.

John Cort, posté à l'avant, sa carabine près de lui, observait les

berges dans un intérêt purement cynégétique. Il songeait à

renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume

arrivât à sa portée, il serait facilement abattu. Ce fut même ce

qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un

waterbuck, espèce d'antilope qui fréquente le bord des rivières.

«Un beau coup! dit Max Huber.

-- Coup inutile, déclara John Cort, si nous ne pouvons prendre

possession de la bête...

-- Ce sera l'affaire de quelques instants», répliqua le foreloper.

Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive,

près d'une petite grève où gisait le waterbuck. L'animal dépecé,

on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains.

Entre-temps, Max Huber avait mis à profit ses talents de pêcheur,

bien qu'il n'eût à sa disposition que des engins très

rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvés dans la cage du

docteur, et, pour hameçons, des épines d'acacia amorcées avec de

petits morceaux de viande. Les poissons se décideraient-ils à

mordre, parmi ceux que l'on voyait apparaître à la surface du

rio?...

Max Huber s'était agenouillé à tribord du radeau, et Llanga, à sa

droite, suivait l'opération non sans un vif intérêt.

Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins

voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda guère à avaler

l'hameçon. Après l'avoir «pâmé», -- c'est le mot, -- ainsi que les

indigènes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max

Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce

poisson pesait bien de huit à neuf livres, et l'on peut être

certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour

s'en régaler.

À la halte de midi, le déjeuner se composa d'un filet rôti de

waterbuck et du brochet dont il ne resta que les arêtes. Pour le

dîner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon

quartier de l'antilope. Et, comme cela nécessiterait plusieurs

heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer à l'avant du

radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation

reprit sans interruption jusqu'au soir.

La pêche ne donna aucun résultat pendant l'après-midi. Vers six

heures, Khamis s'arrêta le long d'une étroite grève rocheuse,

ombragée par les basses branches d'un gommier de l'espèce krabah.

Il avait heureusement choisi le lieu de halte.

En effet, les bivalves, moules et ostracées, abondaient entre les

pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, complétèrent

agréablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de

biscuit et une pincée de sel, le repas n'eût rien laissé à

désirer.

Comme la nuit menaçait d'être sombre, le foreloper ne voulut point

s'abandonner à la dérive. Le rio Johausen chaînait parfois des

troncs énormes. Un abordage eût pu être très dommageable pour le

radeau. La couchée fut donc organisée au pied du gommier sur un

amas d'herbes. Grâce à la garde successive de John Cort, de Max

Huber et de Khamis, le campement ne reçut aucune mauvaise visite.

Seulement les cris des singes ne discontinuèrent pas depuis le

coucher du soleil jusqu'à son lever.

«Et j'ose affirmer que ceux-là ne parlaient pas!» s'écria Max

Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide

du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques

n'avaient guère épargnées.

Ce matin-là, le départ fut différé d'une grande heure. Il tombait

une violente pluie. Mieux valait éviter ces douches diluviennes

que le ciel verse si fréquemment sur la région équatoriale de

l'Afrique. L'épais feuillage du gommier préserva le campement dans

une certaine mesure non moins que le radeau accosté au pied de ses

puissantes racines. Au surplus, le temps était orageux. À la

surface de la rivière, les gouttes d'eau s'arrondissaient en

petites ampoules électriques. Quelques grondements de tonnerre

roulaient en amont sans éclairs. La grêle n'était point à

craindre, les immenses forêts de l'Afrique ayant le don d'en

détourner la chute.

Cependant l'état de l'atmosphère était assez alarmant pour que

John Cort crût devoir émettre cette observation:

«Si cette pluie ne prend pas fin, il sera préférable de demeurer

où nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos

cartouchières sont pleines, mais ce sont les vêtements de rechange

qui manquent...

-- Aussi, répliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous

habiller à la mode du pays... en peau humaine?... Voilà qui

simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son

linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses

habits!...»

La vérité est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis

avaient dû chaque matin procéder à ce lavage, faute de pouvoir se

changer.

Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une

heure. On mit ce temps à profit pour le premier déjeuner. À ce

repas figura un plat nouveau, -- le très bien venu: des oeufs

d'outarde pondus fraîchement, dénichés par Llanga et que Khamis

fit durcir à l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max

Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature eût négligé de

mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se

passer.

Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restât

orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la

rivière.

Les lignes mises à la traîne, plusieurs poissons eurent

l'obligeance de mordre à temps pour figurer au menu du repas de

midi.

Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de

rattraper le retard du matin. Sa proposition acceptée, John Cort

alluma le feu, et la marmite chanta bientôt sur les charbons

ardents. Comme il y avait encore une suffisante réserve de

waterbuck, les fusils demeurèrent muets. Et pourtant Max Huber fut

tenté plus d'une fois par quelques belles pièces, rôdant par

couples sur les rives.

Cette partie de la forêt était très giboyeuse. Sans parler des

volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Fréquemment, des

têtes de pallahs et de sassabys, qui sont une variété d'antilopes,

dressèrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des

berges. À plusieurs reprises s'approchèrent des élans de forte

taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite

taille, des koudous, de l'espèce des cerfs de l'Afrique centrale,

des cuaggas, même des girafes, dont la chair est très succulente.

Il eût été facile d'abattre quelques-unes de ces bêtes, mais à

quoi bon, puisque la nourriture était assurée jusqu'au

lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le

radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer à son ami.

«Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me

monte de lui-même à la joue, lorsque je vois de si beaux coups à

ma portée.»

Toutefois, comme ce n'eût été que tirer pour tirer, et bien que

cette considération ne soit pas pour arrêter un vrai chasseur, Max

Huber intima l'ordre à sa carabine de se tenir tranquille, de ne

point s'épauler d'elle-même. Les alentours ne retentirent donc pas

de détonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement

le cours du rio Johausen.

Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se

dédommager dans l'après-midi. Les armes à feu durent faire

entendre leur voix -- la voix de la défensive, sinon celle de

l'offensive.

Depuis le matin, une dizaine de kilomètres avaient été franchis.

La rivière dessinait alors de capricieuses sinuosités, bien que sa

direction générale se maintînt toujours vers le sud-ouest. Ses

berges, très accidentées, présentaient une bordure d'arbres

énormes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait à

la surface du rio.

Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'eût pas diminué,

qu'elle atteignît parfois de cinquante à soixante mètres, les

basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un

berceau de verdure sous lequel murmurait un léger clapotis.

Quantité de ces branches enchevêtrées à leur extrémité, se

rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont végétal sur

lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes,

auraient pu se transporter d'une rive à l'autre.

Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonné les basses zones

de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient

à pic sur la rivière.

Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprécier cette

navigation sous un épais dôme de verdure. Elle leur rappelait le

cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses,

sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaillé

de siziphus et autres herbes épineuses.

«Décidément, c'est un parc, cette forêt de l'Oubanghi, déclara

John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux

courantes!... On se croirait dans la région du Parc-National des

États-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!...

-- Un parc où pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est

à croire que toute la gent simienne s'y est donné rendez-vous!...

Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, où chimpanzés,

gorilles, gibbons, règnent en toute souveraineté!»

Ce qui justifiait cette observation, c'était l'énorme quantité de

ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les

arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la forêt.

Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si

turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de

sauts, que de culbutes, et quelle série de grimaces un photographe

aurait pu saisir avec son objectif!

«Après tout, ajouta Max Huber, rien que de très naturel!... Est-ce

que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les

indigènes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis,

bien entendu, -- j'estime que la différence est mince...

-- Elle est tout juste, répliqua John Cort, de ce qui distingue

l'homme de l'animal, l'être pourvu d'intelligence de l'être qui

n'est soumis qu'aux impersonnalités de l'instinct...

-- Celui-ci infiniment plus sûr que celle-là, mon cher John!

-- Je n'y contredis pas, Max. Mais ces deux facteurs de la vie

sont séparés par un abîme et, tant qu'on ne l'aura pas comblé,

l'école transformiste ne sera pas fondée à prétendre que l'homme

descend du singe...

Le village aérien · 第 7 / 15 段