-- Des indigènes ou des explorateurs, répondit John Cort. Et

pourtant, si cette partie de la forêt d'Oubanghi eût été visitée,

on l'aurait su au Congo ou au Cameroun.

-- Au total, déclara Max Huber, peu importe, la question est de

savoir si ce radeau ou ce qui en reste peut nous servir...

-- Assurément.»

Et le foreloper allait se glisser au niveau de la crique,

lorsqu'il fut arrêté par un cri de Llanga.

L'enfant, qui s'était éloigné d'une cinquantaine de pas en aval,

accourait, agitant un objet qu'il tenait à la main.

Un instant après il remettait à John Cort ledit objet. C'était un

cadenas de fer, rongé par la rouille, dépourvu de sa clef, et dont

le mécanisme, d'ailleurs, eût été hors d'état de fonctionner.

«Décidément, dit Max Huber, il ne s'agit pas des nomades congolais

ou autres, auxquels les mystères de la serrurerie moderne sont

inconnus!... Ce sont des blancs que ce radeau a transportés

jusqu'à ce coude de la rivière...

-- Et qui, s'en étant éloignés, n'y sont jamais revenus!» ajouta

John Cort.

Juste conséquence à tirer de l'incident. L'état d'oxydation du

cadenas, le délabrement du radeau, démontraient que plusieurs

années s'étaient écoulées depuis que l'un avait été perdu et

l'autre abandonné au bord de cette crique.

Deux déductions ressortaient donc de ce double fait logique et

indiscutable. Aussi, lorsqu'elles furent présentées par John Cort,

Max Huber et Khamis n'hésitèrent pas à les accepter:

1° Des explorateurs ou des voyageurs non indigènes avaient atteint

cette clairière, après s'être embarqués soit au-dessus, soit au-

dessous de la lisière de la grande forêt;

2° Lesdits explorateurs ou voyageurs, pour une raison ou pour une

autre, avaient laissé là leur radeau, afin d'aller reconnaître

cette portion de la forêt située sur la rive droite.

Dans tous les cas, aucun d'eux n'avait jamais reparu. Ni John Cort

ni Max Huber ne se souvenaient qu'il eût été question, depuis

qu'ils habitaient le Congo, d'une exploration de ce genre.

Si ce n'était pas là de l'extraordinaire, c'était tout au moins de

l'inattendu, et Max Huber devrait renoncer à l'honneur d'avoir été

le premier visiteur de la grande forêt, considérée à tort comme

impénétrable.

Cependant, très indifférent à cette question de priorité, Khamis

examinait avec soin les madriers et les planches du radeau. Ceux-

là se trouvaient en assez bon état, celles-ci avaient souffert

davantage des intempéries et trois ou quatre seraient à remplacer.

Mais, enfin, construire de toutes pièces un nouvel appareil, cela

devenait inutile. Quelques réparations suffiraient. Le foreloper

et ses compagnons, non moins satisfaits que surpris, possédaient

le véhicule flottant qui leur permettrait de gagner le confluent

du rio.

Tandis que Khamis s'occupait de la sorte, les deux amis

échangeaient leurs idées au sujet de cet incident:

«Il n'y a pas d'erreur, répétait John Cort, des blancs ont déjà

reconnu la partie supérieure de ce cours d'eau, -- des blancs, ce

n'est pas douteux... Que ce radeau, fait de pièces grossières, eût

pu être l'oeuvre des indigènes, soit!... Mais il y a le cadenas...

-- Le cadenas révélateur... sans compter d'autres objets que nous

ramasserons peut-être..., observa Max Huber.

-- Encore... Max?...

-- Eh! John, il est possible que nous retrouvions les vestiges

d'un campement, dont il n'y a pas trace en cet endroit, car il ne

faut pas regarder comme tel la grotte où nous avons passé la nuit.

Elle ne paraît point avoir déjà servi de lieu de halte, et je ne

doute pas que nous n'ayons été les seuls jusqu'ici à y chercher

refuge...

-- C'est l'évidence, mon cher Max. Allons jusqu'au coude du rio...

-- Cela est d'autant plus indiqué, John, que là finit la

clairière, et je ne serais pas étonné qu'un peu plus loin...

-- Khamis?» cria John Cort.

Le foreloper rejoignit les deux amis.

«Eh bien, ce radeau?... demanda John Cort.

-- Nous le réparerons sans trop de peine... Je vais rapporter les

bois nécessaires.

-- Avant de nous mettre à la besogne, proposa Max Huber,

descendons le long de la rive. Qui sait si nous ne recueillerons

pas quelques ustensiles, ayant une marque de fabrication qui

indiquerait leur origine?... Cela viendrait à propos pour

compléter notre batterie de cuisine par trop insuffisante!... Une

gourde et pas même une tasse ni une bouilloire...

-- Vous n'espérez pas, mon cher Max, découvrir office et table où

le couvert serait mis pour des hôtes de passage?...

-- Je n'espère rien, mon cher John, mais nous sommes en présence

d'un fait inexplicable... Tâchons de lui imaginer une explication

plausible.

-- Soit, Max. -- Il n'y a pas d'inconvénient, Khamis, à s'éloigner

d'un kilomètre?...

-- À la condition de ne pas dépasser le tournant, répondit le

foreloper. Puisque nous avons la facilité de naviguer, épargnons

les marches inutiles...

-- Entendu, Khamis, répliqua John Cort. Et, tandis que le courant

entraînera notre radeau, nous aurons tout le loisir d'observer

s'il existe des traces de campement sur l'une ou l'autre rive.»

Les trois hommes et Llanga suivirent la berge, une sorte de digue

naturelle entre le marécage et la rivière.

Tout en cheminant, ils ne cessaient de regarder à leurs pieds,

cherchant quelque empreinte, un pas d'homme, ou quelque objet qui

eût été laissé sur le sol.

Malgré un minutieux examen, autant sur le haut qu'au bas de la

berge, on ne trouva rien. Nulle part ne furent relevés des indices

de passage ou de halte. Lorsque Khamis et ses compagnons eurent

atteint la première rangée d'arbres, ils furent salués par les

cris d'une bande de singes. Ces quadrumanes ne parurent pas trop

surpris de l'apparition d'êtres humains. Ils s'enfuirent

cependant. Qu'il y eût des représentants de la gent simienne à

s'ébattre entre les branches, on ne pouvait s'en étonner.

C'étaient des babouins, des mandrills, qui se rapprochent

physiquement des gorilles, des chimpanzés et des orangs. Comme

toutes les espèces de l'Afrique, ils n'avaient qu'un rudiment de

queue, cet ornement étant réservé aux espèces américaines et

asiatiques.

«Après tout, fit observer John Cort, ce ne sont pas eux qui ont

construit le radeau, et, si intelligents qu'ils soient, ils n'en

sont pas encore à faire usage de cadenas...

-- Pas plus que de cage, que je sache... dit alors Max Huber.

-- De cage?... s'écria John Cort. À quel propos, Max, parlez-vous

de cage?...

-- C'est qu'il me semble distinguer... entre les fourrés... à une

vingtaine de pas de la rive... une sorte de construction...

-- Quelque fourmilière en forme de ruche, comme en élèvent les

fourmis d'Afrique... répondit John Cort.

-- Non, M. Max ne s'est pas trompé, affirma Khamis. Il y a là...

oui... on dirait même une cabane construite au pied de deux

mimosas, et dont la façade serait en treillis...

-- Cage ou cabane, répliqua Max Huber, voyons ce qu'il y a

dedans...

-- Soyons prudents, dit le foreloper, et défilons-nous à l'abri

des arbres...

-- Que pouvons-nous craindre?...» reprit Max Huber, qu'un double

sentiment d'impatience et de curiosité éperonnait, suivant son

habitude.

Du reste, les environs paraissaient être déserts. On n'entendait

que le chant des oiseaux et les cris des singes en fuite. Aucune

trace ancienne ou récente d'un campement n'apparaissait à la

limite de la clairière. Rien non plus à la surface du cours d'eau,

qui charriait de grosses touffes d'herbes. De l'autre côté, même

apparence de solitude et d'abandon. Les cent derniers pas furent

rapidement franchis le long de la berge qui s'infléchissait alors

pour suivre le tournant de la rivière. Le marécage finissait en

cet endroit, et le sol s'asséchait à mesure qu'il se surélevait

sous la futaie plus dense.

L'étrange construction se montrait alors de trois quarts, appuyée

aux mimosas, recouverte d'une toiture inclinée qui disparaissait

sous un chaume d'herbes jaunies. Elle ne présentait aucune

ouverture latérale, et les lianes retombantes cachaient ses parois

jusqu'à leur base.

Ce qui lui donnait bien l'aspect d'une cage, c'était la grille, ou

plutôt le grillage de sa façade, semblable à celui qui, dans les

ménageries, sépare les fauves du public.

Cette grille avait une porte -- une porte ouverte en ce moment.

Quant à la cage, elle était vide.

C'est ce que reconnut Max Huber qui, le premier, s'était précipité

à l'intérieur.

Des ustensiles, il en restait quelques-uns, une marmite en assez

bon état, un coquemar, une tasse, trois ou quatre bouteilles

brisées, une couverture de laine rongée, des lambeaux d'étoffe,

une hache rouillée, un étui à lunettes à demi pourri sur lequel ne

se laissait plus lire un nom de fabricant.

Dans un coin gisait une boite en cuivre dont le couvercle, bien

ajusté, avait dû préserver son contenu, si tant est qu'elle

contint quelque chose.

Max Huber la ramassa, essaya de l'ouvrir, n'y parvint pas.

L'oxydation faisait adhérer les deux parties de la boîte. Il

fallut passer un couteau dans la fente du couvercle qui céda.

La boite renfermait un carnet en bon état de conservation, et, sur

le plat de ce carnet, étaient imprimés ces deux mots que Max Huber

lut à haute voix:

_Docteur JOHAUSEN_

CHAPITRE VIII

_Le docteur Johausen_

Si John Cort, Max Huber et même Khamis ne s'exclamèrent pas à

entendre prononcer ce nom, c'est que la stupéfaction leur avait

coupé la parole.

Ce nom de Johausen fut une révélation. Il dévoilait une partie du

mystère qui recouvrait la plus fantasque des tentatives

scientifiques modernes, où le comique se mêlait au sérieux, -- le

tragique aussi, car on devait croire qu'elle avait eu un

dénouement des plus déplorables.

Peut-être a-t-on souvenir de l'expérience à laquelle voulut se

livrer l'Américain Garner dans le but d'étudier le langage des

singes, et de donner à ses théories une démonstration

expérimentale. Le nom du professeur, les articles répandus dans le

_Hayser's Weekly_, de New York, le livre publié et lancé en

Angleterre, en Allemagne, en France, en Amérique, ne pouvaient

être oubliés des habitants du Congo et du Cameroun, --

particulièrement de John Cort et de Max Huber.

«Lui, enfin, s'écria l'un, lui, dont on n'avait plus aucune

nouvelle...

-- Et dont on n'en aura jamais, puisqu'il n'est pas là pour nous

en donner!...» s'écria l'autre.

Lui, pour le Français et l'Américain, c'était le docteur Johausen.

Mais, devançant le docteur, voici ce qu'avait fait M. Garner. Ce

n'est pas ce Yankee qui aurait pu dire ce que Jean-Jacques

Rousseau dit de lui-même au début des _Confessions:_ «Je forme une

entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point

d'imitateurs.» M. Garner devait en avoir un.

Avant de partir pour le continent noir, le professeur Garner

s'était déjà mis en rapport avec le monde des singes, -- le monde

apprivoisé, s'entend. De ses longues et minutieuses remarques il

retira la conviction que ces quadrumanes parlaient, qu'ils se

comprenaient, qu'ils employaient le langage articulé, qu'ils se

servaient de certain mot pour exprimer le besoin de manger, de

certain autre pour exprimer le besoin de boire. À l'intérieur du

Jardin zoologique de Washington, M. Garner avait fait disposer des

phonographes destinés à recueillir les mots de ce vocabulaire. Il

observa même que les singes -- ce qui les distingue

essentiellement des hommes -- ne parlaient jamais sans nécessité.

Et il fut conduit à formuler son opinion en ces termes:

«La connaissance que j'ai du monde animal m'a donné la ferme

croyance que tous les mammifères possèdent la faculté du langage à

un degré qui est en rapport avec leur expérience et leurs

besoins.»

Antérieurement aux études de M. Garner, on savait déjà que les

mammifères, chiens, singes et autres, ont l'appareil laryngo-

buccal disposé comme l'est celui de l'homme et la glotte organisée

pour l'émission de sons articulés. Mais on savait aussi, -- n'en

déplaise à l'école des simiologues, -- que la pensée a précédé la

parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la faculté de

généraliser, -- faculté dont les animaux sont dépourvus. Le

perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu'il dit.

La vérité, enfin, est que, si les bêtes ne parlent pas, c'est que

la nature ne les a pas dotées d'une intelligence suffisante, car

rien ne les en empêcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis,

«pour qu'il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu'il

y ait jugement et raisonnement basés, au moins implicitement, sur

un concept abstrait et universel». Toutefois, ces règles,

conformes au bon sens, le professeur Garner n'en voulait tenir

aucun compte.

Il va de soi que sa doctrine fut très discutée. Aussi prit-il la

résolution d'aller se mettre en contact avec les sujets dont il

rencontrerait grand nombre et grande variété dans les forêts de

l'Afrique tropicale. Lorsqu'il aurait appris le gorille et le

chimpanzé, il reviendrait en Amérique et publierait, avec la

grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait

alors de lui donner raison et de se rendre à l'évidence.

M. Garner a-t-il tenu la promesse qu'il avait faite à lui-même et

au monde savant?... C'était la question, et, nul doute à cet

égard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu'on va

pouvoir en juger.

En l'année 1892, M. Garner quitta l'Amérique pour le Congo, arriva

à Libreville le 12 octobre, et élut domicile dans la factorerie

John Holtand and Co. jusqu'au mois de février 1894.

Ce fut à cette époque seulement que le professeur se décida à

commencer sa campagne d'études. Après avoir remonté l'Ogoué sur un

petit bateau à vapeur, il débarqua à Lambarène, et, le 22 avril,

atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz.

Les Pères du Saint-Esprit l'accueillirent hospitalièrement dans

leur maison bâtie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le

docteur n'eut qu'à se louer des soins du personnel de la mission,

qui ne négligea rien pour lui faciliter son aventureuse tâche de

zoologiste.

Or, en arrière de l'établissement, se massaient les premiers

arbres d'une vaste forêt dans laquelle abondaient les singes. On

ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se

mettre en communication avec eux. Mais, ce qu'il fallait, c'était

vivre dans leur intimité et, en somme, partager leur existence.

C'est à ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de

fer démontable. Sa cage fut transportée dans la forêt. Si l'on

veut bien l'en croire, il y vécut trois mois, la plupart du temps

seul, et put étudier ainsi le quadrumane à l'état de nature.

La vérité est que le prudent Américain avait simplement installé

sa maison métallique à vingt minutes de la mission des Pères, près

de leur fontaine, en un endroit qu'il baptisa du nom de Fort-

Gorille, et auquel on accédait par une route ombreuse. Il y coucha

même trois nuits consécutives. Dévoré par des myriades de

moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, démonta sa cage et

revint demander aux Pères du Saint-Esprit une hospitalité qui lui

fut accordée sans rétribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant

définitivement la mission, il regagna l'Angleterre et revint en

Amérique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux

petits chimpanzés qui s'obstinèrent à ne point causer avec lui.

Voilà quel résultat avait obtenu M. Garner. Au total, ce qui ne

paraissait que trop certain, c'est que le patois des singes, s'il

existait, restait encore à découvrir, ainsi que les fonctions

respectives qui jouaient un rôle dans la formation de leur

langage.

Assurément, le professeur soutenait qu'il avait surpris divers

signes vocaux ayant une signification précise, tels: «whouw»,

nourriture; «cheny», boisson; «iegk», prends garde, et autres

relevés avec soin. Plus tard même, à la suite d'expériences faites

au Jardin zoologique de Washington, et grâce à l'emploi du

phonographe, il affirmait avoir noté un mot générique se

rapportant à tout ce qui se mange et à tout ce qui se boit; un

autre pour l'usage de la main; un autre pour la supputation du

temps. Bref, selon lui, cette langue se composait de huit ou neuf

sons principaux, modifiés par trente ou trente-cinq modulations,

dont il donnait même la tonalité musicale, l'articulation se

faisant presque toujours en _la_ dièse. Pour conclure, et d'après

son opinion, en conformité de la doctrine darwinienne sur l'unité

de l'espèce et la transmission par hérédité des qualités

physiques, non des défauts, on pouvait dire: «Si les races

humaines sont les dérivés d'une souche simiesque, pourquoi les

dialectes humains ne seraient-ils point les dérivés de la langue

primitive de ces anthropoïdes?» Seulement, l'homme a-t-il eu des

singes pour ancêtres?... Voilà ce qu'il aurait fallu démontrer, et

ce qui ne l'est pas.

En somme, le prétendu langage des singes, surpris par le

naturaliste Garner, n'était que la série des sons que ces

mammifères émettent pour communiquer avec leurs semblables, comme

tous les animaux: chiens, chevaux, moutons, oies, hirondelles,

fourmis, abeilles, etc. Et, suivant la remarque d'un observateur,

cette communication s'établit soit par des cris, soit par des

signes et des mouvements spéciaux, et, s'ils ne traduisent pas des

pensées proprement dites, du moins expriment-ils des impressions

vives, des émotions morales, -- telles la joie ou la terreur.

Il était donc de toute évidence que la question n'avait pu être

résolue par les études incomplètes et peu expérimentales du

professeur américain. Et c'est alors que, deux années après lui,

il vint à l'esprit d'un docteur allemand de recommencer la

tentative en se transportant, cette fois, en pleine forêt, au

milieu du monde des quadrumanes, et non plus à vingt minutes d'un

établissement de missionnaires, dût-il devenir la proie des

moustiques, auxquels n'avait pu résister la passion simiologique

de M. Garner.

Il y avait alors au Cameroun, à Malinba, un certain savant du nom

de Johausen. Il y demeurait depuis quelques années. C'était un

médecin, plus amateur de zoologie et de botanique que de médecine.

Lorsqu'il fut informé de l'infructueuse expérience du professeur

Garner, la pensée lui vint de la reprendre, bien qu'il eût dépassé

la cinquantaine. John Cort avait eu l'occasion de s'entretenir

plusieurs fois avec lui à Libreville.

S'il n'était plus jeune, le docteur Johausen jouissait du moins

d'une excellente santé. Parlant l'anglais et le français comme sa

langue maternelle, il comprenait même le dialecte indigène, grâce

à l'exercice de sa profession. Sa fortune lui permettait

d'ailleurs de donner ses soins gratuitement, car il n'avait ni

parents directs, ni collatéraux au degré successible. Indépendant

dans toute l'acception du mot, sans compte à rendre à personne,

d'une confiance en lui-même que rien n'eût pu ébranler, pourquoi

n'aurait-il pas fait ce qu'il lui convenait de faire? Il est bon

d'ajouter que, bizarre et maniaque, il semblait bien qu'il y eût

ce qu'on appelle en France «une fêlure» dans son intellectualité.

Il y avait au service du docteur un indigène dont il était assez

satisfait. Lorsqu'il connut le projet d'aller vivre en forêt au

milieu des singes, cet indigène n'hésita point à accepter l'offre

de son maître, ne sachant trop à quoi il s'engageait.

Il suit de là que le docteur Johausen et son serviteur se mirent à

la besogne. Une cage démontable, genre Garner, mieux conditionnée,

plus confortable, commandée en Allemagne, fut apportée à bord d'un

paquebot qui faisait l'escale de Malinba. D'autre part, en cette

ville, on trouva sans peine à rassembler des provisions, conserves

et autres, des munitions, de manière à n'exiger aucun

ravitaillement pendant une longue période. Quant au mobilier, très

rudimentaire, literie, linge, vêtements, ustensiles de toilette et

de cuisine, ces objets furent empruntés à la maison du docteur, et

aussi un vieil orgue de Barbarie dans la pensée que les singes ne

devaient pas être insensibles au charme de la musique. En même

temps, il fit frapper un certain nombre de médailles en nickel,

avec son nom et son portrait, destinées aux autorités de cette

colonie simienne qu'il espérait fonder dans l'Afrique centrale.

Pour achever, le 13 février 1896, le docteur et l'indigène

s'embarquèrent à Malinba avec leur matériel sur une barque du

Nbarri et ils en remontèrent le cours afin d'aller...

D'aller où?... C'est ce que le docteur Johausen n'avait dit ni

voulu dire à personne. N'ayant pas besoin d'être ravitaillé de

longtemps, il serait de la sorte à l'abri de toutes les

importunités. L'indigène et lui se suffiraient à eux-mêmes. Il n'y

aurait aucun sujet de trouble ou de distraction pour les

quadrumanes dont il voulait faire son unique société, et il

saurait se contenter des délices de leur conversation, ne doutant

pas de surprendre les secrets de la langue macaque.

Ce que l'on sut plus tard, c'est que la barque, ayant remonté le

Nbarri pendant une centaine de lieues, mouilla au village de

Nghila; qu'une vingtaine de noirs furent engagés comme porteurs,

que le matériel s'achemina dans la direction de l'est. Mais, à

dater de ce moment, on n'entendit plus parler du docteur Johausen.

Les porteurs, revenus à Nghila, étaient incapables d'indiquer avec

précision l'endroit où ils avaient pris congé de lui.

Bref, après deux ans écoulés, et malgré quelques recherches qui ne

devaient pas aboutir, aucune nouvelle du docteur allemand ni de

son fidèle serviteur.

Ce qui s'était passé, John Cort et Max Huber allaient pouvoir le

reconstituer -- en partie tout au moins.

Le docteur Johausen avait atteint, avec son escorte, une rivière

dans le nord-ouest de la forêt de l'Oubanghi; puis, il procéda à

la construction d'un radeau dont son matériel fournit les planches

et les madriers; enfin, ce travail achevé et l'escorte renvoyée,

son serviteur et lui descendirent le cours de ce rio inconnu,

s'arrêtèrent et montèrent la cabane à l'endroit où elle venait

d'être retrouvée sous les premiers arbres de la rive droite.

Voilà quelle était la part de la certitude dans l'affaire du

professeur. Mais que d'hypothèses au sujet de sa situation

actuelle!...

Pourquoi la cage était-elle vide?... Pourquoi ses deux hôtes

l'avaient-ils quittée?... Combien de mois, de semaines, de jours

fut-elle occupée?... Était-ce volontairement qu'ils étaient

partis?... Nulle probabilité à cet égard... Est-ce donc qu'ils

avaient été enlevés?... Par qui?... Par des indigènes?... Mais la

forêt de l'Oubanghi passait pour être inhabitée... Devait-on

admettre qu'ils avaient fui devant une attaque de fauves?... Enfin

le docteur Johausen et l'indigène vivaient-ils encore?...

Ces diverses questions furent rapidement posées entre les deux

amis. Il est vrai, à chaque hypothèse ils ne pouvaient faire de

réponses plausibles et se perdaient dans les ténèbres de ce

mystère.

«Consultons le carnet..., proposa John Cort.

-- Nous en sommes réduits là, dit Max Huber. Peut-être, à défaut

de renseignements explicites, rien que par des dates, sera-t-il

possible d'établir...»

John Cort ouvrit le carnet, dont quelques pages adhéraient par

humidité.

«Je ne crois pas que ce carnet nous apprenne grand'chose...,

observa-t-il.

-- Pourquoi?...

-- Parce que toutes les pages en sont blanches... à l'exception de

la première...

-- Et cette première page, John?...

-- Quelques bribes de phrases, quelques dates aussi, qui, sans

doute, devaient servir plus tard au docteur Johausen à rédiger son

journal.»

Et John Cort, assez difficilement d'ailleurs, parvint à déchiffrer

les lignes suivantes écrites au crayon en allemand et qu'il

traduisait à mesure:

_29 juillet 1896. -- Arrivé avec l'escorte à la lisière de la

forêt d'Oubanghi... Campé sur rive droite d'une rivière...

Construit notre radeau._

_3 août. -- Radeau achevé... Renvoyé l'escorte à Nghila... Fait

disparaître toute trace de campement... Embarqué avec mon

serviteur._

_9 août. -- Descendu le cours d'eau pendant sept jours, sans

obstacles... Arrêt à une clairière... Nombreux singes aux

environs... Endroit qui paraît convenable._

Le village aérien · 第 6 / 15 段