repousser l'attaque d'une troupe de singes. Cette troupe se
démenait à droite et à gauche d'une longue passée, les uns sautant
entre les branches d'arbre en arbre, les autres gambadant et
franchissant les fourrés par des bonds prodigieux à faire envie
aux plus agiles gymnastes.
Là se montraient plusieurs espèces de quadrumanes de haute
stature, des cynocéphales de trois couleurs, jaunes comme des
Arabes, rouges comme des Indiens du Far-West, noirs comme des
indigènes de la Cafrerie, et qui sont redoutables à certains
fauves. Là grimaçaient divers types de ces colobes, les véritables
dandys, les petits-maîtres les plus élégants de la race simienne,
sans cesse occupés à brosser, à lisser de la main cette pèlerine
blanche qui leur a valu le nom de colobes à camail.
Cependant cette escorte, qui s'était rassemblée après le repas de
midi, disparut vers deux heures, alors que Max Huber, John Cort,
Khamis et Llanga arpentaient un assez large sentier qui se
poursuivait à perte de vue.
S'ils avaient lieu de se féliciter des avantages de cette route
aisément praticable, ils eurent à regretter la rencontre des
animaux qui la fréquentaient.
C'étaient deux rhinocéros, dont le ronflement prolongé retentit un
peu avant quatre heures à courte distance. Khamis ne s'y trompa
point et ordonna à ses compagnons de s'arrêter:
«Mauvaises bêtes, ces rhinocéros!... dit-il en ramenant la
carabine qu'il portait en bandoulière.
-- Très mauvaise, répliqua Max Huber, et, pourtant, ce ne sont que
des herbivores...
-- Qui ont la vie dure! ajouta Khamis.
-- Que devons-nous faire?... demanda John Cort.
-- Essayer de passer sans être vus, conseilla Khamis, ou tout au
moins nous cacher sur le passage de ces malfaisantes bêtes...
Peut-être ne nous apercevront-elles pas?... Néanmoins, soyons
prêts à tirer, si nous sommes découverts, car elles fonceront sur
nous!»
Les carabines furent visitées, les cartouches disposées de manière
à être renouvelées rapidement. Puis, s'élançant hors du sentier,
tous quatre disparurent derrière les épaisses broussailles qui le
bordaient a droite.
Cinq minutes après, les mugissements s'étant accrus, apparurent
les monstrueux pachydermes, de l'espèce ketloa, presque dépourvus
de poils. Ils filaient grand trot, la tête haute, la queue
enroulée sur leur croupe.
C'étaient des animaux longs de près de quatre mètres, oreilles
droites, jambes courtes et torses, museau tronqué armé d'une seule
corne, capable de formidables coups. Et telle est la dureté de
leurs mâchoires qu'ils broyent impunément des cactus aux rudes
piquants comme les ânes mangent des chardons.
Le couple fit brusquement halte. Khamis et les autres ne doutaient
pas qu'ils ne fussent dépistés.
L'un des rhinocéros -- un monstre à peau rugueuse et sèche --
s'approcha des broussailles.
Max Huber le mit en joue.
«Ne tirez pas à la culotte... à la tête...», lui cria le
foreloper.
Une détonation, puis deux, puis trois, retentirent. Les balles
pénétraient à peine ces épaisses carapaces et ce furent autant de
coups en pure perte.
Les détonations ne les intimidèrent ni ne les arrêtèrent et ils se
disposèrent à franchir le fourré.
Il était évident que cet amas de ronces et de broussailles ne
pourrait opposer un obstacle à de si puissantes bêtes. En un
instant, tout serait ravagé, saccagé, écrasé. Après avoir échappé
aux éléphants de la plaine, Khamis et ses compagnons
échapperaient-ils aux rhinocéros de la grande forêt?... Que les
pachydermes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils
s'égalent en vigueur... Et, ici, il n'y aurait pas cette lisière
d'arbres qui avait arrêté les éléphants lancés à fond de train. Si
le foreloper, John Cort, Max Huber, Llanga, tentaient de s'enfuir,
ils seraient poursuivis, ils seraient atteints. Les réseaux de
lianes retarderaient leur course, alors que les rhinocéros
passeraient comme une avalanche.
Cependant, parmi les arbres de ce fourré, un baobab énorme pouvait
offrir un refuge si l'on parvenait à se hisser jusqu'à ses
premières branches. Ce serait renouveler la manoeuvre exécutée au
tertre des tamarins, dont l'issue avait été funeste, d'ailleurs.
Et y avait-il lieu de croire qu'elle aurait plus de succès?...
Peut-être, car le baobab était de taille et de grosseur à résister
aux efforts des rhinocéros.
Il est vrai, sa fourche ne s'ouvrait qu'à une cinquantaine de
pieds au-dessus du sol, et le tronc, renflé en forme de courge, ne
présentait aucune saillie à laquelle la main pût s'accrocher ni le
pied trouver un point d'appui.
Le foreloper avait compris qu'il n'y avait pas à essayer
d'atteindre cette fourche. Aussi Max Huber et John Cort
attendaient-ils qu'il prît un parti.
En ce moment, le fouillis des broussailles en bordure du sentier
remua, et une grosse tête apparut.
Un quatrième coup de carabine éclata.
John Cort ne fut pas plus heureux que Max Huber. La balle,
pénétrant au défaut de l'épaule, ne provoqua qu'un hurlement plus
terrible de l'animal, dont l'irritation s'accrut avec la douleur.
Il ne recula pas, au contraire, et d'un élan prodigieux se
précipita contre le fourré, tandis que l'autre rhinocéros, à peine
effleuré d'une balle de Khamis, se préparait à le suivre.
Ni Max Huber, ni John Cort, ni le foreloper n'eurent le temps de
recharger leurs armes. Fuir en directions diverses, s'échapper
sous le massif; il était trop tard. L'instinct de la conservation
les poussa tous trois, avec Llanga, à se réfugier derrière le
tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mètres
périphériques à la base.
Mais lorsque le premier animal contournerait l'arbre, lorsque le
second se joindrait à lui, comment éviter leur double attaque?...
«Diable!... fit Max Huber.
-- Dieu plutôt!» s'écria John Cort.
Et assurément il fallait renoncer à tout espoir de salut, si la
Providence ne s'en mêlait pas.
Sous un choc d'une effroyable violence, le baobab trembla jusque
dans ses racines à faire croire qu'il allait être arraché du sol.
Le rhinocéros, emporté dans son élan formidable, venait d'être
arrêté soudain. À un endroit où s'entr'ouvrait l'écorce du baobab,
sa corne, entrée comme le coin d'un bûcheron, s'y était enfoncée
d'un pied. En vain fit-il les plus violents efforts pour la
retirer. Même en s'arc-boutant sur ses courtes pattes, il ne put y
réussir.
L'autre, qui saccageait le fourré furieusement, s'arrêta, et ce
qu'était leur fureur à tous deux, on ne saurait se l'imaginer!
Khamis, se glissant alors autour de l'arbre, après avoir rampé au
ras des racines, essaya de voir ce qui se passait:
«En fuite... en fuite!» cria-t-il presque aussitôt.
On le comprit plus qu'on ne l'entendit.
Sans demander d'explication, Max Huber et John Cort, entraînant
Llanga, détalèrent entre les hautes herbes. À leur extrême
surprise, ils n'étaient pas poursuivis par les rhinocéros, et ce
ne fut qu'après cinq minutes d'une course essoufflante que, sur un
signe du foreloper, ils firent halte.
«Qu'est-il donc arrivé?... questionna John Cort, dès qu'il eut
repris haleine.
-- Le rhinocéros n'a pu retirer sa corne du tronc de l'arbre...,
dit Khamis.
-- Tudieu! s'écria Max Huber, c'est le Milon de Crotone des
rhinocéros...
-- Et il finira comme ce héros des jeux olympiques!» ajouta John
Cort.
Khamis, se souciant peu de savoir ce qu'était ce célèbre athlète
de l'antiquité, se contenta de murmurer:
«Enfin... sains et saufs... mais au prix de quatre ou cinq
cartouches brûlées en pure perte!
-- C'est d'autant plus regrettable que cette bête-là, ... ça se
mange, si je suis bien informé, dit Max Huber.
-- En effet, affirma Khamis, quoique sa chair ait un fort goût de
musc... Nous laisserons l'animal où il est...
-- Se décorner tout à son aise!» acheva Max Huber.
Il n'eût pas été prudent de retourner au baobab. Les mugissements
des deux rhinocéros retentissaient toujours sous la futaie. Après
un détour qui les ramena au sentier, tous quatre reprirent leur
marche. Vers six heures, la halte fut organisée au pied d'une
énorme roche.
Le jour qui suivit n'amena aucun incident. Les difficultés de
route ne s'accrurent pas, et une trentaine de kilomètres furent
franchis dans la direction du sud-ouest. Quant au cours d'eau si
impatiemment réclamé par Max Huber, si affirmativement annoncé par
Khamis, il ne se montrait pas.
Ce soir-là, aussitôt achevé un repas dont une antilope, dite
_antilope des brousses_, fournit le menu peu varié, on s'abandonna
au repos. Par malheur, cette dizaine d'heures de sommeil fut
troublée par le vol de milliers de chauves-souris de petite et de
grande taille, dont le campement ne fut débarrassé qu'au lever du
jour.
«Trop de ces harpies, beaucoup trop!... s'écria Max Huber,
lorsqu'il se remit sur pied, tout bâillant encore après une si
mauvaise nuit.
-- Il ne faut pas se plaindre... dit le foreloper.
-- Et pourquoi?...
-- Parce que mieux vaut avoir affaire aux chauves-souris qu'aux
moustiques, et ceux-ci nous ont épargnés jusqu'ici.
-- Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d'éviter les uns
comme les autres...
-- Les moustiques... nous ne les éviterons pas, monsieur Max...
-- Et quand devons-nous être dévorés par ces abominables
insectes?...
-- Aux approches d'un rio...
-- Un rio!... s'écria Max Huber. Mais, après avoir cru au rio,
Khamis, il ne m'est plus possible d'y croire!
-- Vous avez tort, monsieur Max, et peut-être n'est-il guère
éloigné!...»
Le foreloper, en effet, avait déjà remarqué quelques modifications
dans la nature du sol, et, dès trois heures de l'après-midi, son
observation tendit à se confirmer. Ce quartier de la forêt
devenait sensiblement marécageux.
Çà et là se creusaient des flaques hérissées d'herbes aquatiques.
On put même abattre des gaugas, sortes de canards sauvages dont la
présence indiquait la proximité d'un cours d'eau. Également, à
mesure que le soleil déclinait à l'horizon, le coassement des
grenouilles se faisait entendre.
«Ou je me trompe fort... ou le pays des moustiques n'est pas
loin...», dit le foreloper.
Pendant le reste de l'étape, la marche s'effectua sur un terrain
difficile, embarrassé de ces phanérogames innombrables dont un
climat humide et chaud favorise le développement. Les arbres, plus
espacés, étaient moins tendus de lianes.
Max Huber et John Cort ne pouvaient méconnaître les changements
que présentait cette partie de la forêt en s'étendant vers le sud-
ouest.
Mais, en dépit des pronostics de Khamis, le regard, en cette
direction, ne saisissait encore aucun miroitement d'eau courante.
Toutefois, en même temps que s'accusait la pente du sol, les
fondrières devenaient plus nombreuses. Il fallait une extrême
attention pour ne point s'y enliser. Et puis, à s'en retirer, on
ne le ferait pas sans piqûres.
Des milliers de sangsues fourmillaient dans les trous et, à leur
surface, couraient des myriapodes gigantesques, répugnants
articulés de couleur noirâtre, aux pattes rouges, bien faits pour
provoquer un insurmontable dégoût.
En revanche, quel régal pour les yeux, ces innombrables papillons
aux teintes chatoyantes, ces gracieuses libellules dont tant
d'écureuils, de civettes, de bengalis, de veuves, de genettes, de
martins-pêcheurs, qui se montraient sur le bord des flaques,
devaient faire une consommation prodigieuse!
Le foreloper remarqua en outre que non seulement les guêpes, mais
encore les mouches tsé-tsé abondaient sur les buissons.
Heureusement, s'il faut se préserver de l'aiguillon des premières,
il n'y a pas à se préoccuper de la morsure des secondes. Leur
venin n'est mortel qu'aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non à
l'homme, pas plus qu'aux bêtes sauvages.
La petite troupe descendit ainsi vers le sud-ouest jusqu'à six
heures et demie du soir, étape à la fois longue et fatigante. Déjà
Khamis s'occupait de choisir un bon emplacement de halte pour la
nuit, lorsque Max Huber et John Cort furent distraits par les cris
de Llanga.
Selon son habitude, le jeune garçon s'était porté en avant,
furetant de côté et d'autre, quand on l'entendit appeler à toute
voix. Était-il aux prises avec quelque fauve?...
John Cort et Max Huber coururent dans sa direction, prêts à faire
feu... Ils furent bientôt rassurés.
Monté sur un énorme tronc abattu, tendant sa main vers une large
clairière, Llanga répétait de sa voix aiguë:
«Le rio... le rio!»
Khamis venait de les rejoindre, et John Cort de lui dire
simplement:
«Le cours d'eau demandé.»
À un demi-kilomètre, sur un large espace déboisé, serpentait une
limpide rivière où se reflétaient les derniers rayons du soleil.
«C'est là qu'il faut camper, à mon avis..., proposa John Cort.
-- Oui... là..., approuva le foreloper, et soyez sûrs que ce rio
nous conduira jusqu'à l'Oubanghi.»
En effet, il ne serait pas difficile d'établir un radeau et de
s'abandonner au courant de cette rivière.
Il y eut, avant d'atteindre sa rive, à franchir un terrain très
marécageux.
Le crépuscule n'ayant qu'une très courte durée en ces contrées
équatoriales, l'obscurité était déjà profonde lorsque le foreloper
et ses compagnons s'arrêtèrent sur une berge assez élevée.
En cet endroit, les arbres étaient rares et présentaient des
masses plus épaisses en amont et en aval.
Quant à la largeur de la rivière, John Cort crut pouvoir l'évaluer
à une quarantaine de mètres. Ce n'était donc pas un simple
ruisseau, mais un affluent d'une certaine importance dont le
courant ne semblait pas très rapide.
Attendre au lendemain pour se rendre compte de la situation, c'est
ce que la raison indiquait. Le plus pressé étant de trouver un
abri sec afin d'y passer la nuit, Khamis découvrit à propos une
anfractuosité rocheuse, sorte de grotte évidée dans le calcaire de
la berge, qui suffirait à les contenir tous quatre.
On décida d'abord de souper des restes du gibier grillé. De cette
façon, il ne serait pas nécessaire d'allumer un feu dont l'éclat
aurait pu provoquer l'approche des animaux. Crocodiles et
hippopotames abondent dans les cours d'eau de l'Afrique. S'ils
fréquentaient cette rivière, -- ce qui était probable, -- autant
ne pas avoir à se défendre contre une attaque nocturne.
Il est vrai, un foyer entretenu à l'ouverture de la grotte,
donnant force fumée, aurait dissipé la nuée des moustiques qui
pullulaient au pied de la berge. Mais, entre deux inconvénients,
mieux valait choisir le moindre et braver plutôt l'aiguillon des
maringouins et autres incommodes insectes que l'énorme mâchoire
des alligators.
Pour les premières heures, John Cort se tint en surveillance à
l'orifice de l'anfractuosité, tandis que ses compagnons dormaient
d'un gros sommeil en dépit du bourdonnement des moustiques.
Pendant sa faction, s'il ne vit rien de suspect, du moins à
plusieurs reprises crut-il entendre un mot qui semblait articulé
par des lèvres humaines sur un ton plaintif...
Et ce mot, c'était celui de «ngora», lequel signifie «mère» en
langue indigène.
CHAPITRE VII
_La cage vide_
Comment ne pas se féliciter de ce que le foreloper eût si à propos
découvert une grotte, due à une disposition naturelle de la berge?
Sur le sol, un sable fin, très sec. Aucune trace d'humidité, ni
aux parois latérales ni à la paroi supérieure. Grâce à cet abri,
ses hôtes n'avaient pas eu à souffrir d'une pluie intense qui ne
cessa de tomber jusqu'à minuit. Donc refuge assuré audit endroit
pour tout le temps qu'exigerait la construction d'un radeau.
Du reste, un vent assez vif soufflait du nord. Le ciel s'était
nettoyé aux premiers rayons du soleil. Une journée chaude
s'annonçait. Peut-être Khamis et ses compagnons en viendraient-ils
à regretter l'ombrage des arbres sous lesquels ils cheminaient
depuis cinq jours.
John Cort et Max Huber ne cachèrent point leur bonne humeur. Cette
rivière allait les transporter sans fatigue, sur un parcours de
quatre cents kilomètres environ, jusqu'à son embouchure sur
l'Oubanghi, dont elle devait être tributaire. Ainsi seraient
franchis les trois derniers quarts du trajet dans des conditions
plus favorables.
Ce calcul fut établi avec une suffisante exactitude par John Cort,
d'après les relèvements que lui fournit le foreloper.
Leur regard se porta alors vers la droite et vers la gauche,
c'est-à-dire au nord et au sud.
En amont, le cours d'eau, qui s'étendait presque en ligne directe,
disparaissait, à un kilomètre, sous le fouillis des arbres.
En aval, la verdure se massait à une distance plus rapprochée de
cinq cents mètres, où la rivière faisait un coude brusque au sud-
est. C'est à partir de ce coude que la forêt reprenait son
épaisseur normale.
À vrai dire, c'était une large clairière marécageuse qui occupait
cette portion de la rive droite. Sur la berge opposée, les arbres
se pressaient en rangs serrés. Une futaie très dense s'étageait à
la surface d'un terrain assez mouvementé, et ses cimes, éclairées
par le soleil levant, se découpaient en un lointain horizon.
Quant au lit de la rivière, une eau transparente, au courant
tranquille, l'emplissait à pleins bords, charriant de vieux
troncs, des paquets de broussailles, des tas d'herbes arrachées
aux deux berges rongées par le courant.
Tout d'abord, sa mémoire rappela à John Cort qu'il avait entendu
le mot «ngora» prononcé à proximité de la grotte pendant la nuit.
Il chercha donc à voir si quelque créature humaine rôdait aux
environs.
Que des nomades s'aventurassent parfois à descendre cette rivière
pour rejoindre l'Oubanghi, c'était chose admissible, et sans en
tirer cette conclusion que l'immense aire de la forêt développée
vers l'est jusqu'aux sources du Nil fût fréquentée par les tribus
errantes ou habitée par des tribus sédentaires.
John Cort n'aperçut aucun être humain aux abords du marécage, ni
sur les rives du cours d'eau.
«J'ai été dupe d'une illusion, pensait-il. Il est possible que je
me sois endormi un instant, et c'est dans un rêve que j'ai cru
entendre ce mot.»
Aussi ne dit-il rien de l'incident à ses compagnons.
«Mon cher Max, demanda-t-il alors, avez-vous fait à notre brave
Khamis toutes vos excuses pour avoir douté de l'existence de ce
rio, dont il n'a jamais douté, lui?...
-- Il a eu raison contre moi, John, et je suis heureux d'avoir eu
tort, puisque le courant va nous véhiculer sans fatigue aux rives
de l'Oubanghi...
-- Sans fatigue... je ne l'affirme pas, repartit le foreloper.
Peut-être des chutes... des rapides...
-- Ne voyons que le bon côté des choses, déclara John Cort. Nous
cherchions une rivière, la voici... Nous songions à construire un
radeau, construisons-le...
-- Dès ce matin, je vais me mettre à la besogne, dit Khamis, et,
si vous voulez m'aider, monsieur John...
-- Certainement, Khamis. Pendant notre travail, Max voudra bien
s'occuper de nous ravitailler...
-- C'est d'autant plus urgent, insista Max Huber, qu'il ne reste
plus rien à manger... Ce gourmand de Llanga a tout dévoré hier
soir...
-- Moi... mon ami Max!... se défendit Llanga, qui, le prenant au
sérieux, parut sensible à ce reproche.
-- Eh, gamin, tu vois bien que je plaisante!... Allons, viens avec
moi... Nous suivrons la berge jusqu'au tournant de la rivière.
Avec le marécage d'un côté, l'eau courante de l'autre, le gibier
aquatique ne manquera ni à droite ni à gauche, et, qui sait?...
quelque beau poisson pour varier le menu...
-- Défiez-vous des crocodiles... et même des hippopotames,
monsieur Max, conseilla le foreloper.
-- Eh! Khamis, un gigot d'hippopotame rôti à point n'est pas à
dédaigner, je pense!... Comment un animal d'un caractère si
heureux... un cochon d'eau douce après tout... n'aurait-il pas une
chair savoureuse?...
-- D'un caractère heureux, c'est possible, monsieur Max, mais,
quand on l'irrite, sa fureur est terrible!
-- On ne peut pourtant pas lui découper quelques kilogrammes de
lui-même sans s'exposer à le fâcher un peu...
-- Enfin, ajouta John Cort, si vous aperceviez le moindre danger,
revenez au plus vite. Soyez prudent...
-- Et vous, soyez tranquille, John. -- Viens, Llanga...
-- Va, mon garçon, dit John Cort, et n'oublie pas que nous te
confions ton ami Max!»
Après une telle recommandation, on pouvait tenir pour certain
qu'il n'arriverait rien de fâcheux à Max Huber, puisque Llanga
veillerait sur sa personne.
Max Huber prit sa carabine et vérifia sa cartouchière.
«Ménagez vos munitions, monsieur Max... dit le foreloper.
-- Le plus possible, Khamis. Mais il est vraiment regrettable que
la nature n'ait pas créé le cartouchier comme elle a créé l'arbre
à pain et l'arbre à beurre des forêts africaines!... En passant,
on cueillerait ses cartouches comme on cueille des figues ou des
dattes!»
Sur cette observation d'une incontestable justesse, Max Huber et
Llanga s'éloignèrent en suivant une sorte de sentier en contre-bas
de la berge, -- et ils furent bientôt hors de vue.
John Cort et Khamis s'occupèrent alors de chercher des bois
propres à la construction d'un radeau. Si ce ne pouvait être qu'un
très rudimentaire appareil, encore fallait-il en rassembler les
matériaux.
Le foreloper et son compagnon ne possédaient qu'une hachette et
leurs couteaux de poche. Avec de tels outils, comment s'attaquer
aux géants de la forêt ou même à leurs congénères de stature plus
réduite?... Aussi Khamis comptait-il employer les branches
tombées, qu'il relierait par des lianes et sur lesquelles serait
établi une sorte de plancher doublé de terre et d'herbes. Avec
douze pieds de long, huit de large, ce radeau suffirait au
transport de trois hommes et d'un enfant, qui, d'ailleurs,
débarqueraient aux heures des repas et des haltes de nuit.
De ces bois, dont la vieillesse, le vent, quelque coup de foudre
avaient provoqué la chute, il se trouvait quantité sur le marécage
où certains arbres d'essence résineuse se dressaient encore. La
veille, Khamis s'était promis de ramasser à cette place les
diverses pièces nécessaires à la construction du radeau. Il fit
part à John Cort de son intention et celui-ci se déclara prêt à
l'accompagner.
Un dernier regard jeté sur la rivière, en amont et en aval, tout
paraissant tranquille aux environs du marécage, John Cort et
Khamis se mirent en route.
Ils n'eurent qu'une centaine de pas à faire pour rencontrer un
amas de pièces flottables. La plus sérieuse difficulté serait,
sans doute, de les traîner jusqu'au pied de la berge. En cas
qu'elles fussent trop lourdes à manier pour deux personnes, on ne
l'essayerait qu'après le retour des chasseurs.
En attendant, tout portait à croire que Max Huber faisait bonne
chasse. Une détonation venait de retentir, et l'adresse du
Français permettait d'affirmer que ce coup de fusil ne devait pas
avoir été perdu. Très certainement, avec des munitions en quantité
suffisante, l'alimentation de la petite troupe eût été assurée
pendant ces quatre cents kilomètres qui la séparaient de
l'Oubanghi et même pour un plus long parcours.
Or, Khamis et John Cort s'occupaient à choisir les meilleurs bois,
lorsque leur attention fut attirée par des cris venant de la
direction prise par Max Huber.
«C'est la voix de Max... dit John Cort.
-- Oui, répondit Khamis, et aussi celle de Llanga.»
En effet, un fausset aigu se mêlait à une voix mâle.
«Sont-ils donc en danger?...» demanda John Cort.
Tous deux retraversèrent le marécage et atteignirent la légère
tumescence sous laquelle s'évidait la grotte. De cette place, en
portant les yeux vers l'aval, ils aperçurent Max Huber et le petit
indigène arrêtés sur la berge. Ni êtres humains ni animaux aux
alentours. Du reste, leurs gestes n'étaient qu'une invitation à
les rejoindre et ils ne manifestaient aucune inquiétude.
Khamis et John Cort, après être descendus, franchirent rapidement
trois à quatre cents mètres, et, lorsqu'ils furent réunis, Max
Huber se contenta de dire:
«Peut-être n'aurez-vous pas la peine de construire un radeau,
Khamis...
-- Et pourquoi?... demanda le foreloper.
-- En voici un tout fait... en mauvais état, il est vrai, mais les
morceaux en sont bons.»
Et Max Huber montrait dans un enfoncement de la rive une sorte de
plate-forme, un assemblage de madriers et de planches, retenu par
une corde à demi pourrie dont le bout s'enroulait à un piquet de
la berge.
«Un radeau!... s'écria John Cort.
-- C'est bien un radeau!...» constata Khamis.
En effet, sur la destination de ces madriers et de ces planches,
aucun doute n'était admissible.
«Des indigènes ont-ils donc déjà descendu la rivière jusqu'à cet
endroit?... observa Khamis.