Cependant le feuillage s'épaississait à ce point que c'est à peine

si un demi-jour régnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps

couverts, ce devait être presque de l'obscurité, et, la nuit,

toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention

de Khamis était de faire halte entre le soir et le matin, de

choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de

n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans

l'avant ou l'après-midi. Quoique la forêt ne dût pas être

fréquentée par les nomades, -- et on n'avait pas relevé trace de

ceux qui avaient campé sur la lisière, -- mieux valait ne point

signaler sa présence par l'éclat d'un foyer. Au surplus, quelques

braises ardentes, disposées sous la cendre, devaient suffire à la

cuisine, et il n'y avait rien à craindre du froid à cette époque

de la saison africaine.

En effet, la caravane avait déjà eu à souffrir des chaleurs en

parcourant les plaines de la région intertropicale. La température

y atteignait un degré excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis,

Max Huber, John Cort seraient moins éprouvés, les conditions étant

plus favorables au long et pénible parcours que leur imposaient

les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprégnées

des feux du jour, à la condition que le temps fût sec, il n'y

avait aucun inconvénient à coucher en plein air.

La pluie, c'était là ce qui était le plus à craindre dans une

contrée où les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone

équinoxiale soufflent les vents alizés qui s'y neutralisent. De ce

phénomène climatérique il résulte que, l'atmosphère étant

généralement calme, les nuages épanchent leurs vapeurs condensées

en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel

s'était rasséréné au retour de la lune, et, puisque le satellite

terrestre paraît avoir une influence météorologique, peut-être

pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait

pas la lutte des éléments.

En cette partie de la forêt qui s'abaissait en pente peu sensible

vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'était pas marécageux,

ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, très ferme, était

tapissé d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent

et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foulée.

«Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos éléphants

n'aient pas pu foncer jusqu'ici!... Ils auraient brisé les lianes,

déchiré les broussailles, aplani le sentier, écrasé les ronces...

-- Et nous avec... répliqua John Cort.

-- Assurément, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont

fait les rhinocéros et les buffles... Où ils ont passé, il y aura

pour nous passage.»

Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forêts de l'Afrique centrale

pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On

comprendra, dès lors, qu'il ne fût point embarrassé de répondre

relativement aux essences forestières si diverses, qui

foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intéressait à l'étude de

ces magnifiques échantillons du règne végétal, à ces phanérogames

dont on a catalogué tant d'espèces entre le Congo et le Nil.

«Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de

varier le monotone menu des grillades.»

Sans parler des gigantesques tamarins réunis en grand nombre, les

mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient

leurs cimes à une altitude de cent cinquante pieds. À vingt et

trente mètres s'élevaient certains spécimens de la famille des

euphorbiacées, à branches épineuses, à feuilles larges de six à

sept pouces, doublées d'une écorce à substance laiteuse, et dont

la noix, lorsque le fruit est mûr, fait explosion en projetant la

semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'eût possédé

l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter

aux indications du _sylphinum lacinatum_, puisque les feuilles

radicales de cet arbuste se tordent de manière à présenter leurs

faces l'une à l'est, l'autre à l'ouest.

En vérité, un Brésilien perdu sous ces profonds massifs se serait

cru au milieu des forêts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis

que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hérissaient le

sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de

haute lisse, où se multipliaient le phrynium et les aniômes, les

fougères de vingt sortes qu'il fallait écarter. Et quelle variété

d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci,

ainsi que le fait remarquer Stanley, -- _Voyage dans les ténèbres

de l'Afrique_, -- remplacent le pin et le sapin des zones

hyperboréennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indigènes

se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En

outre, la forêt possédait encore en grand nombre des teks, des

acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campêches de

nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers

arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus

beaux de l'Afrique orientale, des orangers à l'état sauvage, des

figuiers dont le tronc était blanc comme s'il eût été chaulé, des

«mpafous» colossaux et autres arbres de toutes espèces.

En réalité, ces multiples produits du règne végétal ne sont pas

assez pressés pour nuire au développement de leur ramure sous

l'influence d'un climat à la fois chaud et humide. Il y aurait eu

passage même pour les chariots d'une caravane, si des câbles,

mesurant jusqu'à un pied d'épaisseur, n'eussent été tendus entre

leurs bases. C'étaient d'interminables lianes qui s'enroulaient

autour des fûts comme des fouillis de serpents. De toutes parts

s'enchevêtraient un enguirlandement de branchages dont on ne

saurait se faire une idée, des tortis capricieux, des festons

ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui

ne fût rattaché au rameau voisin! Pas un tronc qui ne fût relié

par ces longues chaînes végétales, dont quelques-unes pendaient

jusqu'à terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse

écorce qui ne fût tapissée de mousses épaisses et veloutées sur

lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointillées

d'or!

Et des moindres amalgames de ces frondaisons s'échappait un

concert de gazouillements, de hululements, ici des cris, là des

chants, qui s'éparpillaient du matin au soir.

Les chants, c'étaient des myriades de becs qui les lançaient en

roulades, rossignolades, trilles plus variés et plus aigus que

ceux d'un sifflet de quartier-maître à bord d'un navire de guerre.

Et comment n'être point assourdi par ce monde ailé des perroquets,

des huppes, des hiboux, des écureuils volants, des merles, des

perruches, des tette-chèvres, sans compter les oiseaux-mouches,

agglomérés comme un essaim d'abeilles entre les hautes

branches?...

Les cris, c'étaient ceux d'une colonie simienne, un charivarique

accord de babouins à poil grisâtre, de colobes encamaillés, de

grenuches à fourrure noire, de chimpanzés, de mandrilles, de

gorilles, les plus vigoureux et les plus redoutables singes de la

faune africaine. Jusqu'alors, ces quadrumanes, bien qu'ils fussent

en bandes, ne s'étaient livrés à aucune manifestation hostile

contre Khamis et ses compagnons, les premiers hommes, sans doute,

qu'ils apercevaient au fond de cette forêt de l'Afrique centrale.

Il y avait lieu de croire, en effet, que jamais êtres humains ne

s'étaient aventurés sous ces massifs. De là, chez la gent

simienne, plus de curiosité que de colère. En d'autres parties du

Congo et du Cameroun, il n'en eût pas été de même. Depuis

longtemps, l'homme y a fait son apparition. Les chasseurs

d'ivoire, auxquels des centaines de bandits, indigènes ou non,

prêtent leur concours, n'en sont plus à étonner des singes, depuis

longtemps témoins des ravages que ces aventuriers exercent, et qui

coûtent tant de vies humaines.

Après une première halte au milieu de la journée, une seconde fut

faite à six heures du soir. Le cheminement avait présenté parfois

de réelles difficultés en présence d'inextricables réseaux de

lianes. Les couper ou les rompre exigeait un pénible travail.

Toutefois, sur une grande étendue du parcours s'ouvraient des

sentiers fréquentés plus particulièrement par les buffles, dont

quelques-uns furent entrevus derrière les buissons, -- entre

autres des onjas de forte taille.

Ces ruminants ne laissent point d'être redoutables, grâce à leur

force prodigieuse, et les chasseurs doivent éviter, quand ils les

attaquent, d'être chargés par eux. Les tirer entre les deux yeux,

pas trop bas, afin que la blessure soit foudroyante, c'est le plus

sûr moyen de les abattre.

John Cort et Max Huber n'avaient jamais eu l'occasion d'exercer

leur adresse contre ces onjas, qui s'étaient tenus hors de portée.

D'ailleurs, la chair d'antilope ne manquant pas encore, il

importait de ménager les munitions. Aucun coup de fusil ne devait

retentir pendant cette traversée, à moins qu'il ne s'agît de la

défense personnelle ou de la nécessité de pourvoir à la nourriture

quotidienne.

Ce fut au bord d'une petite clairière que, le soir venu, Khamis

donna le signal d'arrêt, au pied d'un arbre qui dépassait la

futaie environnante. À six mètres du sol s'étendait son feuillage

d'un vert tirant sur le gris, entremêlé de fleurs d'un duvet

blanchâtre tombant en neige autour d'un tronc à l'écorce argentée.

C'était un de ces cotonniers d'Afrique, dont les racines sont

disposées en arcs-boutants, et sous lesquelles on peut s'abriter.

«Le lit est tout fait!... s'écria Max Huber. Pas de sommier

élastique, sans doute, mais un matelas de coton, et nous en aurons

l'étrenne!»

Le feu allumé avec le briquet et l'amadou dont Khamis était

amplement approvisionné, ce repas fut semblable au premier du

matin et au deuxième de la méridienne. Par malheur, -- mais

comment ne point s'y résigner? -- manque absolu de ce biscuit qui

avait remplacé le pain pendant la campagne. On se contenta donc

des grillades, lesquelles satisfirent l'appétit dans une large

mesure.

Le souper fini, avant d'aller s'étendre entre les racines du

cotonnier, John Cort dit au foreloper:

«Si je ne me trompe, nous avons toujours marché dans le sens du

sud-ouest...

-- Toujours, répondit Khamis. Chaque fois que j'ai pu apercevoir

le soleil, j'ai relevé la route...

-- À combien de lieues estimez-vous nos étapes pendant cette

journée?...

-- Quatre à cinq, monsieur John, et, si nous continuons de la

sorte, en moins d'un mois nous aurons atteint les bords de

l'Oubanghi.

-- Bon, reprit John Cort, n'est-il pas prudent de compter avec les

mauvaises chances?...

-- Et aussi avec les bonnes, repartit Max Huber. Qui sait si nous

ne découvrirons pas quelque cours d'eau, qui nous permettra de

descendre sans fatigue...

-- Jusqu'ici il ne semble pas, mon cher Max...

-- C'est que nous ne sommes pas assez avancés en direction de

l'ouest, affirma Khamis, et je serais très surpris si demain... ou

après-demain...

-- Faisons comme si nous ne devions pas rencontrer une rivière,

répliqua John Cort. Somme toute, un voyage d'une trentaine de

jours, si les difficultés ne sont pas plus insurmontables que

pendant cette première journée, ce n'est pas pour effrayer des

chasseurs africanisés comme nous le sommes!

-- Et encore, ajouta Max Huber, je crains bien que cette

mystérieuse forêt ne soit totalement dépourvue de mystère!

-- Tant mieux, Max!

-- Tant pis, John! -- Et, maintenant, Llanga, allons dormir...

-- Oui, mon ami Max», répondit l'enfant, dont les yeux se

fermaient de sommeil, après les fatigues d'une longue route

pendant laquelle il n'était jamais resté en arrière.

Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et

l'accoter dans le meilleur coin.

Le foreloper s'était offert à veiller toute la nuit. Ses

compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de

trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairière

ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'être sur

ses gardes jusqu'au lever du jour.

Ce fut Max Huber qui prit la première faction, tandis que John

Cort et Khamis s'étendaient sur le blanc duvet tombé de l'arbre.

Max Huber, sa carabine chargée à portée de la main, appuyé contre

une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit.

Dans les profondeurs de la forêt, tous les bruits du jour avaient

cessé. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine régulière,

la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, très

élevée vers le zénith, glissaient par les interstices du feuillage

et zébraient le sol de zigzags argentés. Au-delà de la clairière,

les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations

lunaires.

Très sensible à cette poésie de la nature, Max Huber la goûtait,

l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rêver parfois, et cependant

ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il fût le seul être

vivant au sein de ce monde végétal?...

Monde végétal, c'était bien ce que son imagination faisait de

cette grande forêt de l'Oubanghi!

«Et, pensait-il, si l'on veut pénétrer les derniers secrets du

globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrémités de son axe, pour

découvrir ses derniers mystères?... Pourquoi, au prix

d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des

obstacles peut-être infranchissables, pourquoi tenter la conquête

des deux pôles?... Qu'en résulterait-il?... La solution de

quelques problèmes de météorologie, d'électricité, de magnétisme

terrestre!... Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux

nécrologies des contrées australes et boréales?... Est-ce qu'il ne

serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers

arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces

forêts et de vaincre leur farouche impénétrabilité?... Comment! il

en existe de telles en Amérique, en Asie, en Afrique, et aucun

pionnier n'a eu jusqu'ici la pensée d'en faire son champ de

découvertes, ni le courage de se lancer à travers cet inconnu?

Personne n'a encore arraché à ces arbres le mot de leur énigme

comme les anciens aux vieux chênes de Dodone?... Et n'avaient-ils

pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes,

de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?...

D'ailleurs, pour se restreindre aux données de la science moderne,

ne peut-on admettre, en ces immensités forestières, l'existence

d'êtres inconnus, appropriés aux conditions de cet habitat? À

l'époque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas

des peuplades à demi sauvages, des Celtes, des Germains, des

Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de

villages, ayant leurs coutumes particulières, leurs moeurs

personnelles, leur originalité native, à l'intérieur de ces forêts

dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts

à forcer les limites?...»

Ainsi songeait Max Huber.

Or, précisément, en ces régions de l'Afrique équatoriale, est-ce

que la légende n'avait pas signalé des êtres à un degré inférieur

de l'humanité, des êtres quasi fabuleux?... Est-ce que cette forêt

de l'Oubanghi n'avoisinait pas, à l'est, les territoires reconnus

par Schweinfurth et Junker, le pays des Niam-Niam, ces hommes à

queue, qui, il est vrai, ne possédaient aucun appendice caudal?...

Est-ce que Henry Stanley, dans les contrées au nord de l'Itouri,

n'avait pas rencontré des pygmées hauts de moins d'un mètre,

parfaitement constitués, à peau luisante et fine, aux grands yeux

de gazelle, et dont le missionnaire anglais Albert Lhyd a constaté

l'existence entre l'Ouganda et la Cabinda, plus de dix mille,

abrités sous la ramure ou perchés sur les grands arbres, ces

Bambustis, ayant un chef auquel ils obéissaient?... Est-ce que

dans les bois de Ndouqourbocha, après avoir quitté Ipoto, il

n'avait pas traversé cinq villages, abandonnés de la veille par

leur population lilliputienne? Est-ce qu'il ne s'était pas trouvé

en présence de ces Ouambouttis, Batinas, Akkas, Bazoungous, dont

la stature ne dépassait pas cent trente centimètres, réduite même,

pour certains d'entre eux, à quatre-vingt-douze, et d'un poids

inférieur à quarante kilogrammes? Et, cependant, ces tribus n'en

étaient pas moins intelligentes, industrieuses, guerrières,

redoutables, avec leurs petites armes, aux animaux comme aux

hommes, et très craintes des peuplades agricoles des régions du

haut Nil?...

Aussi, emporté par son imagination, son appétit des choses

extraordinaires, Max Huber s'obstinait-il à croire que la forêt de

l'Oubanghi devait renfermer des types étranges, dont les

ethnographes ne soupçonnaient pas l'existence... Pourquoi pas des

humains qui n'auraient qu'un oeil comme les Cyclopes de la Fable,

ou dont le nez, allongé en forme de trompe, permettrait de les

classer, sinon dans l'ordre des pachydermes, du moins dans la

famille des proboscidiens?...

Max Huber, sous l'influence de ces rêveries scientifico-

fantaisistes, oubliait tant soit peu son rôle de sentinelle.

L'ennemi se fût approché sans avoir été signalé à temps pour que

Khamis et John Cort pussent se mettre sur la défensive...

Une main se posa sur son épaule.

«Eh!... quoi? fit-il en sursautant.

-- C'est moi, lui dit son compagnon, et ne me prenez pas pour un

sauvage de l'Oubanghi! -- Rien de suspect?...

-- Rien...

-- Il est l'heure à laquelle il est convenu que vous iriez

reposer, mon cher Max...

-- Soit, mais je serai bien étonné si les rêves que je vais faire

en dormant valent ceux que j'ai faits sans dormir!»

La première partie de cette nuit n'avait point été troublée, et le

reste ne le fut pas davantage, lorsque John Cort eut remplacé Max

Huber, et lorsque Khamis eut relevé John Cort de sa faction.

CHAPITRE VI

_Après une longue étape_

Le lendemain, à la date du 11 mars, parfaitement remis des

fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se

disposèrent à braver celles de cette seconde journée de marche.

Quittant l'abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairière,

salués par des myriades d'oiseaux qui remplissaient l'espace de

trilles assourdissants et de points d'orgue à rendre jaloux les

Patti et autres virtuoses de la musique italienne.

Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un

premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide

d'antilope, de l'eau d'un ruisseau qui serpentait sur la gauche,

et auquel fut remplie la gourde du foreloper.

Le début de l'étape se fit à droite, sous les ramures que

perçaient déjà les premiers rayons du soleil, dont la position fut

relevée avec soin.

Évidemment ce quartier de la forêt devait être fréquenté par de

puissants quadrupèdes. Les passées s'y multipliaient dans tous les

sens. Et de fait, au cours de la matinée, on aperçut un certain

nombre de buffles, et même deux rhinocéros qui se tenaient à

distance. Comme ils n'étaient point d'humeur batailleuse, sans

doute, il n'y eut pas lieu de dépenser les cartouches à repousser

une attaque.

La petite troupe ne s'arrêta que vers midi, ayant franchi une

bonne douzaine de kilomètres.

En cet endroit, John Cort put abattre un couple d'outardes de

l'espèce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage

d'un noir de jais sous le ventre. Leur chair, très estimée des

indigènes, inspira cette fois la même estime à un Américain et à

un Français au repas de midi.

«Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l'on substitue le

rôti aux grillades...

-- Rien de plus facile», s'était hâté de répondre le foreloper.

Et une des outardes, plumée, vidée, embrochée d'une baguette,

rôtie à point devant une flamme vive, pétillante, fut dévorée à

belles dents.

Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions

plus pénibles que la veille.

À descendre au sud-ouest, les passées se présentaient moins

fréquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les

broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent

être tranchés au couteau. La pluie vint à tomber pendant plusieurs

heures, -- une pluie assez abondante. Mais telle était l'épaisseur

des frondaisons que c'est à peine si le sol en recevait quelques

gouttes. Toutefois, au milieu d'une clairière, Khamis put remplir

la gourde presque vidée déjà, et il y eut lieu de s'en féliciter.

En vain le foreloper avait-il cherché quelque filet liquide sous

les herbes. De là, probablement, la rareté des animaux et des

sentiers praticables.

«Cela n'annonce guère la proximité d'un cours d'eau», déclara John

Cort, lorsque l'on s'installa pour la halte du soir.

D'où cette conséquence s'imposait: c'est que le rio qui coulait

non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la

forêt.

Néanmoins, la direction prise jusqu'alors ne devrait pas être

modifiée, et avec d'autant plus de raison qu'elle aboutirait au

bassin de l'Oubanghi.

«D'ailleurs, observa Khamis, à défaut du cours d'eau que nous

avons aperçu avant-hier au campement, ne peut-il s'en rencontrer

un autre dans cette direction?»

La nuit du 11 au 12 mars ne s'écoula pas entre les racines d'un

cotonnier. Ce fut au pied d'un arbre non moins gigantesque, un

bombax, dont le tronc symétrique s'élevait tout d'un jet à la

hauteur d'une centaine de pieds au-dessus de l'épais tapis du sol.

La surveillance établie comme d'habitude, le sommeil n'allait être

troublé que par quelques lointains beuglements de buffles et de

rhinocéros. Il n'était pas à craindre que le rugissement du lion

se mêlât à ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n'habitent

guère les forêts de l'Afrique centrale. Ils sont les hôtes des

régions plus élevées en latitude, soit au delà du Congo vers le

sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage

du Sahara. Les épais fourrés ne conviennent pas au caractère

capricieux, à l'allure indépendante du roi des animaux, -- roi

d'autorité et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands

espaces, des plaines inondées de soleil où il puisse bondir en

toute liberté.

Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de même

des grognements de l'hippopotame, -- ce qui était regrettable,

convient-il de noter, car la présence de ces mammifères amphibies

eût indiqué la proximité d'un cours d'eau.

Le lendemain, départ dès l'aube par temps sombre, et coup de

carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d'un

âne, ou plus exactement d'un zèbre, type placé entre l'âne et le

cheval. C'était un oryx, à robe de couleur vineuse, présentant

quelques zébrures régulièrement dessinées. L'oryx est rayé d'une

bande noire depuis la nuque jusqu'à l'arrière-train, orné de

taches noires aux jambes, dont le poil est blanchâtre, agrémenté

d'une queue noire qui balaye largement le sol, échantillonné d'un

bouquet de fourrure noire à sa gorge. Bel animal, aux cornes

longues d'un mètre, garnies d'une trentaine d'anneaux à leur base,

s'incurvant avec élégance, et présentant une symétrie de forme

dont la nature donne peu d'exemples.

Chez l'oryx, la corne est une arme défensive qui, dans les

contrées du nord et du midi de l'Afrique, lui permet de résister

même à l'attaque du lion. Mais, ce jour-là, l'animal visé par le

chasseur ne put échapper à la balle qui lui fut joliment envoyée,

et, le coeur traversé, tomba du premier coup.

C'était l'alimentation assurée pour plusieurs jours. Khamis

s'occupa de dépecer l'oryx, travail qui prit une heure. Puis, se

partageant cette charge, dont Llanga réclama sa part, ils

commencèrent une nouvelle étape.

«Eh! ma foi! dit John Cort, on se procure par ici de la viande à

bon marché, puisqu'elle ne coûte qu'une cartouche...

-- À la condition d'être adroit..., répliqua le foreloper.

-- Et heureux surtout», ajouta Max Huber, plus modeste que ne le

sont d'habitude ses confrères en haute vénerie.

Mais jusqu'alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu épargner

leur poudre et économiser leur plomb, s'ils ne les avaient

employés qu'à tuer le gibier, la journée ne devait pas finir sans

que les carabines eussent à servir pour la défensive.

Le village aérien · 第 4 / 15 段