si un demi-jour régnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps
couverts, ce devait être presque de l'obscurité, et, la nuit,
toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention
de Khamis était de faire halte entre le soir et le matin, de
choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de
n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans
l'avant ou l'après-midi. Quoique la forêt ne dût pas être
fréquentée par les nomades, -- et on n'avait pas relevé trace de
ceux qui avaient campé sur la lisière, -- mieux valait ne point
signaler sa présence par l'éclat d'un foyer. Au surplus, quelques
braises ardentes, disposées sous la cendre, devaient suffire à la
cuisine, et il n'y avait rien à craindre du froid à cette époque
de la saison africaine.
En effet, la caravane avait déjà eu à souffrir des chaleurs en
parcourant les plaines de la région intertropicale. La température
y atteignait un degré excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis,
Max Huber, John Cort seraient moins éprouvés, les conditions étant
plus favorables au long et pénible parcours que leur imposaient
les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprégnées
des feux du jour, à la condition que le temps fût sec, il n'y
avait aucun inconvénient à coucher en plein air.
La pluie, c'était là ce qui était le plus à craindre dans une
contrée où les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone
équinoxiale soufflent les vents alizés qui s'y neutralisent. De ce
phénomène climatérique il résulte que, l'atmosphère étant
généralement calme, les nuages épanchent leurs vapeurs condensées
en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel
s'était rasséréné au retour de la lune, et, puisque le satellite
terrestre paraît avoir une influence météorologique, peut-être
pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait
pas la lutte des éléments.
En cette partie de la forêt qui s'abaissait en pente peu sensible
vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'était pas marécageux,
ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, très ferme, était
tapissé d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent
et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foulée.
«Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos éléphants
n'aient pas pu foncer jusqu'ici!... Ils auraient brisé les lianes,
déchiré les broussailles, aplani le sentier, écrasé les ronces...
-- Et nous avec... répliqua John Cort.
-- Assurément, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont
fait les rhinocéros et les buffles... Où ils ont passé, il y aura
pour nous passage.»
Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forêts de l'Afrique centrale
pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On
comprendra, dès lors, qu'il ne fût point embarrassé de répondre
relativement aux essences forestières si diverses, qui
foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intéressait à l'étude de
ces magnifiques échantillons du règne végétal, à ces phanérogames
dont on a catalogué tant d'espèces entre le Congo et le Nil.
«Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de
varier le monotone menu des grillades.»
Sans parler des gigantesques tamarins réunis en grand nombre, les
mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient
leurs cimes à une altitude de cent cinquante pieds. À vingt et
trente mètres s'élevaient certains spécimens de la famille des
euphorbiacées, à branches épineuses, à feuilles larges de six à
sept pouces, doublées d'une écorce à substance laiteuse, et dont
la noix, lorsque le fruit est mûr, fait explosion en projetant la
semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'eût possédé
l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter
aux indications du _sylphinum lacinatum_, puisque les feuilles
radicales de cet arbuste se tordent de manière à présenter leurs
faces l'une à l'est, l'autre à l'ouest.
En vérité, un Brésilien perdu sous ces profonds massifs se serait
cru au milieu des forêts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis
que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hérissaient le
sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de
haute lisse, où se multipliaient le phrynium et les aniômes, les
fougères de vingt sortes qu'il fallait écarter. Et quelle variété
d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci,
ainsi que le fait remarquer Stanley, -- _Voyage dans les ténèbres
de l'Afrique_, -- remplacent le pin et le sapin des zones
hyperboréennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indigènes
se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En
outre, la forêt possédait encore en grand nombre des teks, des
acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campêches de
nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers
arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus
beaux de l'Afrique orientale, des orangers à l'état sauvage, des
figuiers dont le tronc était blanc comme s'il eût été chaulé, des
«mpafous» colossaux et autres arbres de toutes espèces.
En réalité, ces multiples produits du règne végétal ne sont pas
assez pressés pour nuire au développement de leur ramure sous
l'influence d'un climat à la fois chaud et humide. Il y aurait eu
passage même pour les chariots d'une caravane, si des câbles,
mesurant jusqu'à un pied d'épaisseur, n'eussent été tendus entre
leurs bases. C'étaient d'interminables lianes qui s'enroulaient
autour des fûts comme des fouillis de serpents. De toutes parts
s'enchevêtraient un enguirlandement de branchages dont on ne
saurait se faire une idée, des tortis capricieux, des festons
ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui
ne fût rattaché au rameau voisin! Pas un tronc qui ne fût relié
par ces longues chaînes végétales, dont quelques-unes pendaient
jusqu'à terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse
écorce qui ne fût tapissée de mousses épaisses et veloutées sur
lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointillées
d'or!
Et des moindres amalgames de ces frondaisons s'échappait un
concert de gazouillements, de hululements, ici des cris, là des
chants, qui s'éparpillaient du matin au soir.
Les chants, c'étaient des myriades de becs qui les lançaient en
roulades, rossignolades, trilles plus variés et plus aigus que
ceux d'un sifflet de quartier-maître à bord d'un navire de guerre.
Et comment n'être point assourdi par ce monde ailé des perroquets,
des huppes, des hiboux, des écureuils volants, des merles, des
perruches, des tette-chèvres, sans compter les oiseaux-mouches,
agglomérés comme un essaim d'abeilles entre les hautes
branches?...
Les cris, c'étaient ceux d'une colonie simienne, un charivarique
accord de babouins à poil grisâtre, de colobes encamaillés, de
grenuches à fourrure noire, de chimpanzés, de mandrilles, de
gorilles, les plus vigoureux et les plus redoutables singes de la
faune africaine. Jusqu'alors, ces quadrumanes, bien qu'ils fussent
en bandes, ne s'étaient livrés à aucune manifestation hostile
contre Khamis et ses compagnons, les premiers hommes, sans doute,
qu'ils apercevaient au fond de cette forêt de l'Afrique centrale.
Il y avait lieu de croire, en effet, que jamais êtres humains ne
s'étaient aventurés sous ces massifs. De là, chez la gent
simienne, plus de curiosité que de colère. En d'autres parties du
Congo et du Cameroun, il n'en eût pas été de même. Depuis
longtemps, l'homme y a fait son apparition. Les chasseurs
d'ivoire, auxquels des centaines de bandits, indigènes ou non,
prêtent leur concours, n'en sont plus à étonner des singes, depuis
longtemps témoins des ravages que ces aventuriers exercent, et qui
coûtent tant de vies humaines.
Après une première halte au milieu de la journée, une seconde fut
faite à six heures du soir. Le cheminement avait présenté parfois
de réelles difficultés en présence d'inextricables réseaux de
lianes. Les couper ou les rompre exigeait un pénible travail.
Toutefois, sur une grande étendue du parcours s'ouvraient des
sentiers fréquentés plus particulièrement par les buffles, dont
quelques-uns furent entrevus derrière les buissons, -- entre
autres des onjas de forte taille.
Ces ruminants ne laissent point d'être redoutables, grâce à leur
force prodigieuse, et les chasseurs doivent éviter, quand ils les
attaquent, d'être chargés par eux. Les tirer entre les deux yeux,
pas trop bas, afin que la blessure soit foudroyante, c'est le plus
sûr moyen de les abattre.
John Cort et Max Huber n'avaient jamais eu l'occasion d'exercer
leur adresse contre ces onjas, qui s'étaient tenus hors de portée.
D'ailleurs, la chair d'antilope ne manquant pas encore, il
importait de ménager les munitions. Aucun coup de fusil ne devait
retentir pendant cette traversée, à moins qu'il ne s'agît de la
défense personnelle ou de la nécessité de pourvoir à la nourriture
quotidienne.
Ce fut au bord d'une petite clairière que, le soir venu, Khamis
donna le signal d'arrêt, au pied d'un arbre qui dépassait la
futaie environnante. À six mètres du sol s'étendait son feuillage
d'un vert tirant sur le gris, entremêlé de fleurs d'un duvet
blanchâtre tombant en neige autour d'un tronc à l'écorce argentée.
C'était un de ces cotonniers d'Afrique, dont les racines sont
disposées en arcs-boutants, et sous lesquelles on peut s'abriter.
«Le lit est tout fait!... s'écria Max Huber. Pas de sommier
élastique, sans doute, mais un matelas de coton, et nous en aurons
l'étrenne!»
Le feu allumé avec le briquet et l'amadou dont Khamis était
amplement approvisionné, ce repas fut semblable au premier du
matin et au deuxième de la méridienne. Par malheur, -- mais
comment ne point s'y résigner? -- manque absolu de ce biscuit qui
avait remplacé le pain pendant la campagne. On se contenta donc
des grillades, lesquelles satisfirent l'appétit dans une large
mesure.
Le souper fini, avant d'aller s'étendre entre les racines du
cotonnier, John Cort dit au foreloper:
«Si je ne me trompe, nous avons toujours marché dans le sens du
sud-ouest...
-- Toujours, répondit Khamis. Chaque fois que j'ai pu apercevoir
le soleil, j'ai relevé la route...
-- À combien de lieues estimez-vous nos étapes pendant cette
journée?...
-- Quatre à cinq, monsieur John, et, si nous continuons de la
sorte, en moins d'un mois nous aurons atteint les bords de
l'Oubanghi.
-- Bon, reprit John Cort, n'est-il pas prudent de compter avec les
mauvaises chances?...
-- Et aussi avec les bonnes, repartit Max Huber. Qui sait si nous
ne découvrirons pas quelque cours d'eau, qui nous permettra de
descendre sans fatigue...
-- Jusqu'ici il ne semble pas, mon cher Max...
-- C'est que nous ne sommes pas assez avancés en direction de
l'ouest, affirma Khamis, et je serais très surpris si demain... ou
après-demain...
-- Faisons comme si nous ne devions pas rencontrer une rivière,
répliqua John Cort. Somme toute, un voyage d'une trentaine de
jours, si les difficultés ne sont pas plus insurmontables que
pendant cette première journée, ce n'est pas pour effrayer des
chasseurs africanisés comme nous le sommes!
-- Et encore, ajouta Max Huber, je crains bien que cette
mystérieuse forêt ne soit totalement dépourvue de mystère!
-- Tant mieux, Max!
-- Tant pis, John! -- Et, maintenant, Llanga, allons dormir...
-- Oui, mon ami Max», répondit l'enfant, dont les yeux se
fermaient de sommeil, après les fatigues d'une longue route
pendant laquelle il n'était jamais resté en arrière.
Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et
l'accoter dans le meilleur coin.
Le foreloper s'était offert à veiller toute la nuit. Ses
compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de
trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairière
ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'être sur
ses gardes jusqu'au lever du jour.
Ce fut Max Huber qui prit la première faction, tandis que John
Cort et Khamis s'étendaient sur le blanc duvet tombé de l'arbre.
Max Huber, sa carabine chargée à portée de la main, appuyé contre
une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit.
Dans les profondeurs de la forêt, tous les bruits du jour avaient
cessé. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine régulière,
la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, très
élevée vers le zénith, glissaient par les interstices du feuillage
et zébraient le sol de zigzags argentés. Au-delà de la clairière,
les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations
lunaires.
Très sensible à cette poésie de la nature, Max Huber la goûtait,
l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rêver parfois, et cependant
ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il fût le seul être
vivant au sein de ce monde végétal?...
Monde végétal, c'était bien ce que son imagination faisait de
cette grande forêt de l'Oubanghi!
«Et, pensait-il, si l'on veut pénétrer les derniers secrets du
globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrémités de son axe, pour
découvrir ses derniers mystères?... Pourquoi, au prix
d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des
obstacles peut-être infranchissables, pourquoi tenter la conquête
des deux pôles?... Qu'en résulterait-il?... La solution de
quelques problèmes de météorologie, d'électricité, de magnétisme
terrestre!... Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux
nécrologies des contrées australes et boréales?... Est-ce qu'il ne
serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers
arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces
forêts et de vaincre leur farouche impénétrabilité?... Comment! il
en existe de telles en Amérique, en Asie, en Afrique, et aucun
pionnier n'a eu jusqu'ici la pensée d'en faire son champ de
découvertes, ni le courage de se lancer à travers cet inconnu?
Personne n'a encore arraché à ces arbres le mot de leur énigme
comme les anciens aux vieux chênes de Dodone?... Et n'avaient-ils
pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes,
de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?...
D'ailleurs, pour se restreindre aux données de la science moderne,
ne peut-on admettre, en ces immensités forestières, l'existence
d'êtres inconnus, appropriés aux conditions de cet habitat? À
l'époque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas
des peuplades à demi sauvages, des Celtes, des Germains, des
Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de
villages, ayant leurs coutumes particulières, leurs moeurs
personnelles, leur originalité native, à l'intérieur de ces forêts
dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts
à forcer les limites?...»
Ainsi songeait Max Huber.
Or, précisément, en ces régions de l'Afrique équatoriale, est-ce
que la légende n'avait pas signalé des êtres à un degré inférieur
de l'humanité, des êtres quasi fabuleux?... Est-ce que cette forêt
de l'Oubanghi n'avoisinait pas, à l'est, les territoires reconnus
par Schweinfurth et Junker, le pays des Niam-Niam, ces hommes à
queue, qui, il est vrai, ne possédaient aucun appendice caudal?...
Est-ce que Henry Stanley, dans les contrées au nord de l'Itouri,
n'avait pas rencontré des pygmées hauts de moins d'un mètre,
parfaitement constitués, à peau luisante et fine, aux grands yeux
de gazelle, et dont le missionnaire anglais Albert Lhyd a constaté
l'existence entre l'Ouganda et la Cabinda, plus de dix mille,
abrités sous la ramure ou perchés sur les grands arbres, ces
Bambustis, ayant un chef auquel ils obéissaient?... Est-ce que
dans les bois de Ndouqourbocha, après avoir quitté Ipoto, il
n'avait pas traversé cinq villages, abandonnés de la veille par
leur population lilliputienne? Est-ce qu'il ne s'était pas trouvé
en présence de ces Ouambouttis, Batinas, Akkas, Bazoungous, dont
la stature ne dépassait pas cent trente centimètres, réduite même,
pour certains d'entre eux, à quatre-vingt-douze, et d'un poids
inférieur à quarante kilogrammes? Et, cependant, ces tribus n'en
étaient pas moins intelligentes, industrieuses, guerrières,
redoutables, avec leurs petites armes, aux animaux comme aux
hommes, et très craintes des peuplades agricoles des régions du
haut Nil?...
Aussi, emporté par son imagination, son appétit des choses
extraordinaires, Max Huber s'obstinait-il à croire que la forêt de
l'Oubanghi devait renfermer des types étranges, dont les
ethnographes ne soupçonnaient pas l'existence... Pourquoi pas des
humains qui n'auraient qu'un oeil comme les Cyclopes de la Fable,
ou dont le nez, allongé en forme de trompe, permettrait de les
classer, sinon dans l'ordre des pachydermes, du moins dans la
famille des proboscidiens?...
Max Huber, sous l'influence de ces rêveries scientifico-
fantaisistes, oubliait tant soit peu son rôle de sentinelle.
L'ennemi se fût approché sans avoir été signalé à temps pour que
Khamis et John Cort pussent se mettre sur la défensive...
Une main se posa sur son épaule.
«Eh!... quoi? fit-il en sursautant.
-- C'est moi, lui dit son compagnon, et ne me prenez pas pour un
sauvage de l'Oubanghi! -- Rien de suspect?...
-- Rien...
-- Il est l'heure à laquelle il est convenu que vous iriez
reposer, mon cher Max...
-- Soit, mais je serai bien étonné si les rêves que je vais faire
en dormant valent ceux que j'ai faits sans dormir!»
La première partie de cette nuit n'avait point été troublée, et le
reste ne le fut pas davantage, lorsque John Cort eut remplacé Max
Huber, et lorsque Khamis eut relevé John Cort de sa faction.
CHAPITRE VI
_Après une longue étape_
Le lendemain, à la date du 11 mars, parfaitement remis des
fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se
disposèrent à braver celles de cette seconde journée de marche.
Quittant l'abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairière,
salués par des myriades d'oiseaux qui remplissaient l'espace de
trilles assourdissants et de points d'orgue à rendre jaloux les
Patti et autres virtuoses de la musique italienne.
Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un
premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide
d'antilope, de l'eau d'un ruisseau qui serpentait sur la gauche,
et auquel fut remplie la gourde du foreloper.
Le début de l'étape se fit à droite, sous les ramures que
perçaient déjà les premiers rayons du soleil, dont la position fut
relevée avec soin.
Évidemment ce quartier de la forêt devait être fréquenté par de
puissants quadrupèdes. Les passées s'y multipliaient dans tous les
sens. Et de fait, au cours de la matinée, on aperçut un certain
nombre de buffles, et même deux rhinocéros qui se tenaient à
distance. Comme ils n'étaient point d'humeur batailleuse, sans
doute, il n'y eut pas lieu de dépenser les cartouches à repousser
une attaque.
La petite troupe ne s'arrêta que vers midi, ayant franchi une
bonne douzaine de kilomètres.
En cet endroit, John Cort put abattre un couple d'outardes de
l'espèce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage
d'un noir de jais sous le ventre. Leur chair, très estimée des
indigènes, inspira cette fois la même estime à un Américain et à
un Français au repas de midi.
«Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l'on substitue le
rôti aux grillades...
-- Rien de plus facile», s'était hâté de répondre le foreloper.
Et une des outardes, plumée, vidée, embrochée d'une baguette,
rôtie à point devant une flamme vive, pétillante, fut dévorée à
belles dents.
Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions
plus pénibles que la veille.
À descendre au sud-ouest, les passées se présentaient moins
fréquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les
broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent
être tranchés au couteau. La pluie vint à tomber pendant plusieurs
heures, -- une pluie assez abondante. Mais telle était l'épaisseur
des frondaisons que c'est à peine si le sol en recevait quelques
gouttes. Toutefois, au milieu d'une clairière, Khamis put remplir
la gourde presque vidée déjà, et il y eut lieu de s'en féliciter.
En vain le foreloper avait-il cherché quelque filet liquide sous
les herbes. De là, probablement, la rareté des animaux et des
sentiers praticables.
«Cela n'annonce guère la proximité d'un cours d'eau», déclara John
Cort, lorsque l'on s'installa pour la halte du soir.
D'où cette conséquence s'imposait: c'est que le rio qui coulait
non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la
forêt.
Néanmoins, la direction prise jusqu'alors ne devrait pas être
modifiée, et avec d'autant plus de raison qu'elle aboutirait au
bassin de l'Oubanghi.
«D'ailleurs, observa Khamis, à défaut du cours d'eau que nous
avons aperçu avant-hier au campement, ne peut-il s'en rencontrer
un autre dans cette direction?»
La nuit du 11 au 12 mars ne s'écoula pas entre les racines d'un
cotonnier. Ce fut au pied d'un arbre non moins gigantesque, un
bombax, dont le tronc symétrique s'élevait tout d'un jet à la
hauteur d'une centaine de pieds au-dessus de l'épais tapis du sol.
La surveillance établie comme d'habitude, le sommeil n'allait être
troublé que par quelques lointains beuglements de buffles et de
rhinocéros. Il n'était pas à craindre que le rugissement du lion
se mêlât à ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n'habitent
guère les forêts de l'Afrique centrale. Ils sont les hôtes des
régions plus élevées en latitude, soit au delà du Congo vers le
sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage
du Sahara. Les épais fourrés ne conviennent pas au caractère
capricieux, à l'allure indépendante du roi des animaux, -- roi
d'autorité et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands
espaces, des plaines inondées de soleil où il puisse bondir en
toute liberté.
Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de même
des grognements de l'hippopotame, -- ce qui était regrettable,
convient-il de noter, car la présence de ces mammifères amphibies
eût indiqué la proximité d'un cours d'eau.
Le lendemain, départ dès l'aube par temps sombre, et coup de
carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d'un
âne, ou plus exactement d'un zèbre, type placé entre l'âne et le
cheval. C'était un oryx, à robe de couleur vineuse, présentant
quelques zébrures régulièrement dessinées. L'oryx est rayé d'une
bande noire depuis la nuque jusqu'à l'arrière-train, orné de
taches noires aux jambes, dont le poil est blanchâtre, agrémenté
d'une queue noire qui balaye largement le sol, échantillonné d'un
bouquet de fourrure noire à sa gorge. Bel animal, aux cornes
longues d'un mètre, garnies d'une trentaine d'anneaux à leur base,
s'incurvant avec élégance, et présentant une symétrie de forme
dont la nature donne peu d'exemples.
Chez l'oryx, la corne est une arme défensive qui, dans les
contrées du nord et du midi de l'Afrique, lui permet de résister
même à l'attaque du lion. Mais, ce jour-là, l'animal visé par le
chasseur ne put échapper à la balle qui lui fut joliment envoyée,
et, le coeur traversé, tomba du premier coup.
C'était l'alimentation assurée pour plusieurs jours. Khamis
s'occupa de dépecer l'oryx, travail qui prit une heure. Puis, se
partageant cette charge, dont Llanga réclama sa part, ils
commencèrent une nouvelle étape.
«Eh! ma foi! dit John Cort, on se procure par ici de la viande à
bon marché, puisqu'elle ne coûte qu'une cartouche...
-- À la condition d'être adroit..., répliqua le foreloper.
-- Et heureux surtout», ajouta Max Huber, plus modeste que ne le
sont d'habitude ses confrères en haute vénerie.
Mais jusqu'alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu épargner
leur poudre et économiser leur plomb, s'ils ne les avaient
employés qu'à tuer le gibier, la journée ne devait pas finir sans
que les carabines eussent à servir pour la défensive.